Thèse de Doctorat sur Miyamoto musashi (1996)

Présentation d’une thèse de Doctorat en langue et civilisation de l’Asie Orientale


« Miyamoto Musashi, Maître de sabre Japonais du XVIIe siècle, le mythe et la réalité, l’oeuvre et son influence » par Kenji Tokitsu. 

(Thèse soutenue le 17 juin 1993 à l’Université de Paris VII, Directeur de Thèse M. Jean-Noël Robert.) 

Miyamoto Musashi, guerrier et maître de sabre légendaire du XVIIe siècle japonais est l’auteur d’un traité de stratégie écrit à propos de l’art du sabre, le Gorin-no-sho (Ecrit sur les cinq éléments) qui, malgré les nombreuses difficultés d’interprétation qu’il comporte, est aujourd’hui encore une des références principales de l’étude et de la pratique des arts martiaux au Japon. 

Je présente de cet ouvrage et de l’ensemble de l’oeuvre écrite de Musashi et de ses élèves une traduction, largement commentée, afin d’essayer d’en approcher, de la façon la plus fidèle, le contenu. Comme toute traduction, ce travail a soulevé des questions d’ordre philologique mais, en plus, j’ai été confronté à la difficulté de rendre claires des explications techniques destinées aux élèves proches de Musashi et des attitudes corporelles relevant d’une technique étrangère à la plupart des lecteurs. Rendre intelligible la technique était un problème crucial puisque c’est à travers celle-ci que Musashi développe sa conception de la stratégie et plus largement de la vie. Pour éclairer le texte, je me suis appuyé sur une comparaison entre les différentes interprétations de cette oeuvre en japonais moderne et aussi sur ma pratique et mes études du karaté et de l’art du sabre japonais. 

J’avais 20 ans lorsque j’ai lu pour la première fois l’oeuvre principale de Musashi, le Gorin-no-sho. En lisant Musashi, je cherchais au début principalement des éléments techniques applicables à la pratique du karaté. Au bout de quelques années, j’ai eu l’impression d’avoir épuisé la pensée technique de Musashi car le champ de son application en karaté était limité. Toutefois, j’ouvrais régulièrement le Gorin-no-sho et j’ai constaté, plus tard, que l’intérêt de ce texte changeait avec les années. En effet, cet ouvrage est bien plus qu’un manuel pratique de sabre car il traite d’une conception de la vie et de la stratégie élaborées au moyen de la pratique du sabre. Même dans les passages techniques, Musashi ne s’attache pas aux détails mais seulement aux traits essentiels de la technique. Il renvoie souvent à la compréhension pratique et réelle, sabres en mains. C’est pourquoi l’intérêt de cet ouvrage varie selon les degrés de compréhension, changeant avec le niveau des adeptes. Il s’agit d’une écriture qui indique l’expérience de celui qui est parvenu au sommet de son art. Il peut être compris par ceux qui s’en approchent mais ce n’est pas d’un guide pour ceux qui sont au point de départ. 

J’ai d’abord lu Musashi en cherchant une méthode d’arts martiaux qui permette de pratiquer durant toute ma vie, comme l’a fait Musashi. Puisque j’étais guidé par Musashi dans la voie du karaté, je devais aussi être capable d’exprimer mon art au moyen du sabre, de tenir un sabre comme le prolongement de mes mains. J’ai repris le kendo que j’avais pratiqué dans mon enfance. Une des spécificités de l’Ecole de Musashi est le nito (usage simultané de deux sabres), je me suis donc intéressé à la pratique du kendo en utilisant les deux sabres. J’ai constaté que si, dans le milieu du kendo, on se réfère souvent au texte de Musashi pour la technique et l’état d’esprit à rechercher en combat, la pratique du nito est cependant marginale et considérée parfois comme une pratique déviante. Je vois dans ce décalage entre la pratique et les référents qui existe aussi sur d’autres points un des problèmes majeurs du kendo moderne. Avec la pratique du kendo, j’ai recommencé à lire autrement le Gorin-no-sho et aussi d’autres documents concernant Musashi et l’art du sabre en général. J’ai alors entrepris une étude historique et culturelle de l’oeuvre de Musashi en cherchant à y apporter une rigueur scientifique.

L’utilité d’un travail synthétique sur Musashi m’est apparue à la lecture des ouvrages japonais sur le sujet. Il existe plusieurs livres qui présentent le texte original Gorin-no-sho avec une transcription en langue japonaise moderne mais il m’est apparu que ce qu’on appelle la transcription en langue japonaise moderne comporte nombreux passages rendus par des périphrases qui correspondent souvent à des interprétations. Ce sont, bien sûr, les passages dont le sens est obscur et sur lesquels je m’interrogeais. En effectuant attentivement les comparaisons et en retournant au texte original, j’ai constaté quelques erreurs de transcription et aussi, dans plusieurs, des périphrases, des déformations du sens. 

En outre, les études japonaises sur Musashi se sont avérées très partielles. La plupart se limitent à l’interprétation du Gorin-no-sho, quelques-unes traitent des techniques et un grand nombre de petites études approfondissent les discussions sur le lieu de sa naissance et sur sa parenté. Les connaissances sur Musashi et sur sa pensée me semblent y être morcelées. Il m’a donc semblé utile d’effectuer une étude globale sur Musashi en la replaçant dans une vision de l’histoire du sabre japonais et, plus largement, du budo. 

J’ai commencé par traduire le Gorin-no-sho. Pour les raisons que je viens d’évoquer, il s’agit d’un travail difficile. Il m’est arrivé fréquemment de revenir à ma première traduction après avoir effectué plusieurs essais. Je suis conscient que ma traduction finale est loin d’être parfaite mais, une traduction dite parfaite est-elle possible lorsque les langues sont si différentes ? Si je poussais l’exigence, je n’aurais jamais terminé la traduction car je peux toujours trouver des insuffisances. Je comprends bien maintenant pourquoi les auteurs japonais ont eu recours si fréquemment à des périphrases. Néanmoins, la traduction en langue française m’a permis d’approfondir un certain nombre d’idées qui paraissaient aller de soi dans le texte japonais et dont j’ai découvert, en les traduisant, qu’elles étaient imprécises. J’ai tenté d’être le plus fidèle possible au texte original. Et, afin d’éclairer le double rapport de la pensée de Musashi à l’art du sabre et à la pensée de son époque, j’ai complété la traduction par de nombreux commentaires. 

Pour compléter la compréhension de l’oeuvre majeure de Musashi, le Gorin-no-sho, je l’ai comparée avec le Hyoho sanjugo-ka-jo, traité de sabre qu’il avait écrit deux années auparavant et dont le texte recoupe largement celui du Gorin-no-sho. J’en ai traduit les passages où il exprime des idées différentes. J’ai également traduit les textes écrits par ses disciples et par les adeptes qui ont continué son école, ceci afin de mieux cerner les idées de Musashi et l’influence qu’elles ont eu par la suite. J’ai remarqué, en rapprochant ces textes, que celui de Musashi était incomparablement plus clair et plus beau bien qu’il présente des difficultés. J’y vois un témoignage de l’ampleur de la culture de Musashi. 

Je donne aussi une traduction des autres écrits de Musashi, quelques textes de jeunesse, et une oeuvre importante, le Dokkodo (La voie à suivre seul) écrit quelques jours avant sa mort où, à l’intention de ses disciples, il condense de sa pensée en vingt et un préceptes. 

L’étude de la vie de M. Musashi a été menée avec l’objectif de faire apparaître la spécificité de son art de sabre et de tenter d’en préciser les origines. J’y fais le point sur les documents biographiques connus jusqu’ici et les discussions auxquelles ils ont donné lieu, par exemple, sur le lieu et la date de sa naissance, il existe plusieurs documents contradictoires. 

Musashi est souvent considéré comme un autodidacte mais cette étude m’a donné la conviction qu’il a reçu une formation traditionnelle sérieuse sur laquelle il a pu bâtir ses idées nouvelles et ses techniques particulières, et j’en ai cherché les sources. L’un d’elle est l’art du jitte transmis dans sa famille depuis la génération de son arrière-grand-père et qu’il aurait appris très jeune sous la direction de son père. Le jitte se manipule avec une main en tenant un grand sabre de l’autre. Je fais l’hypothèse que cette technique a été, plus tard, un support important pour l’élaboration de sa technique des deux sabres en substituant au jitte un sabre court.

La vie de Musashi a donné lieu à des interprétations controversées. Certes, il a réussi à acquérir une réputation de grand adepte du sabre, mais on considère souvent que sa vie de guerrier est une suite d’échecs. Il n’a pas pu obtenir, comme il le souhaitait, la place du maître du Shogun ou d’un des trois plus grands Seigneurs. Or, il semble que Musashi estimait sa valeur suffisante pour refuser de s’attacher au service d’un Seigneur de moindre rang. Il a refusé le compromis et a préféré vivre sans Seigneur. Cette situation lui a permis d’approfondir librement son art du sabre et de la stratégie. Je ne pense donc pas que Musashi ait échoué dans sa vie de guerrier puisqu’il est allé jusqu’au bout de son art. Il a assuré la succession de son nom et la continuité de la famille par l’intermédiaire son fils adoptif Iori qui était un excellent guerrier et administrateur et qui a parfaitement assumé son rôle. 

Au-delà des épisodes biographiques, j’ai cherché à situer l’oeuvre de Musashi dans l’histoire de l’art du sabre japonais et à en montrer l’influence et la continuité jusqu’à l’époque moderne dans les techniques et dans une conception de l’art du combat qui gravite autour de la notion de « vaincre sans porter de coup ». 

Dans le Gorin-no-sho, Musashi définit les grandes phases de son évolution : 
« Je me suis entraîné dans la voie de la stratégie depuis ma jeunesse et, à l’âge de 13 ans, je me suis battu pour la première fois en duel…. A l’âge de 21 ans, je suis monté à Kyoto et me suis battu en duel avec plusieurs adeptes du sabre d’écoles célèbres mais je n’ai jamais perdu. 
Puis, j’ai voyagé dans plusieurs seigneuries et régions pour rencontrer les adeptes de différentes écoles. J’ai combattu plus d’une soixantaine de fois mais pas une fois je n’ai été vaincu. Tout cela s’est passé entre ma treizième et ma vingt-huitième ou ma vingt-neuvième année. 
A l’âge de trente ans, j’ai réfléchi et je me suis aperçu que, si j’avais vaincu, je l’avais fait sans être parvenu à l’ultime étape de la stratégie. Peut-être parce que mes dispositions naturelles pour la voie m’avaient empêché de m’écarter des principes universels, peut-être parce que mes adversaires manquaient de capacité en stratégie. 
J’ai continué à m’entraîner et à chercher du matin au soir à parvenir à une plus profonde raison. Arrivé à cinquante ans, je me suis trouvé naturellement dans la voie de la stratégie. 
Depuis ce jour, je vis sans avoir besoin de rechercher davantage la voie. Lorsque j’applique la raison de la stratégie à la voie de différents arts et artisanats, je n’ai plus besoin de maître dans aucun domaine. » 

Lire ce résumé de la vie de Musashi implique un risque de méconnaissance de la dimension humaine de la culture japonaise de son époque. Je ressens une sorte de rupture entre le sujet d’étude et l’attitude intellectuelle par laquelle nous approchons aujourd’hui une culture où le poids des mots était important parce qu’on les utilisait peu, avec une présence évidente du corps. L’approche intellectuelle que nous privilégions rend la mort parfaitement abstraite. Etudier la culture des guerriers japonais au travers les filtres de la langue et la culture française fait naître chez moi des interrogations violentes et je me demande parfois si la sensation d’être liés avec le passé par les mots n’est pas fictive. Avec ses singularités, Musashi reflète la sensibilité des XVIe et XVIIe siècles. Sa conception du corps, de la mort et du monde sont différentes de la nôtre. Comment pouvons-nous approcher des sentiments de l’époque sans essayer de saisir cette dimension ? 

En lisant les documents modernes sur Musashi, j’ai eu le sentiment que nos contemporains ont tendance à apprécier ses écrits au point de vue de la littérature, de l’esthétique ou de l’éthique, à partir d’une conception strictement moderne, en effectuant un déplacement des idées de la mort et du corps, base fondamentale des travaux de Musashi. J’ai eu la sensation aiguë de lire des explicitations relatives aux conceptions de Musashi sur le corps et sur la mort faites par des auteurs dont l’intérêt se situe ailleurs, cadré par leur expérience d’intellectuels. Je me suis demandé dans quelle mesure, même en restant sur le plan littéraire, il était possible d’apprécier cette oeuvre sans avoir de référence à la pratique qui la fonde. 

Pour surmonter ce problème, dans l’interprétation des aspects techniques, j’ai essayé de m’approcher, autant que faire se peut, des sensations physiques évoquées dans le texte de Musashi en me plongeant davantage dans la pratique du karaté et du kendo. Lorsque je parviens à mettre en oeuvre une de ses techniques et j’ai la sensation que ses paroles m’imprègnent, je ressens une communauté de sensations physiques. Cependant, lorsque je me rends compte de la conception de la mort inhérente à ses paroles, je ressens qu’il existe un abîme infranchissable entre les hommes modernes et les adeptes de sabre du XVIIe siècle. La sensation physique atteste d’une communauté d’expérience et en même temps avive la sensation d’être étranger.

Dans les combats de sa jeunesse, perdre signifie mourir, le sabre y donne la mort. Une seule faute commise et c’est l’irréparable. L’expérience est unique, il est trop tard pour tirer une leçon de sa défaite en vue d’une revanche ultérieure. Musashi a forgé son art dans ces conditions. Il est déplacé de porter sur lui un jugement à partir des critères du combat sportif comme le font plusieurs auteurs japonais. Nous pouvons calculer sommairement qu’il s’est battu avec la fréquence d’un combat tous les deux mois durant une dizaine d’années et l’issue de ces combats était le plus souvent mortelle. Quelle tension cette vie a-t-elle impliquée ! Par la suite, après l’âge de 30 ans, il est entré dans une période d’introspection et je pense que c’est alors qu’il a commencé à se familiariser avec la pratique du zen. A partir de cette époque de maturité, Musashi construit une forme de combat où il domine son adversaire sans lui porter de coup. 

Ce qui est remarquable est que Musashi, à cette époque où le duel était souvent mortel, a réalisé vers la fin de sa vie des combats où il a vaincu sans blesser son adversaire et même sans porter de coup. Nous devons y voir une montée extraordinaire du niveau de son art et aussi un changement radical de sa pensée sur le sabre. Au cours d’un duel, il cherche désormais à faire progresser son adversaire. A l’issue du combat, celui-ci sait qu’il serait mort si Musashi avait prolongé son geste et cette expérience le mène à une introspection. Il fait face à son insuffisance technique qui le renvoie à sa façon de vivre le moment du combat, bref à l’insuffisance dans sa manière d’être. Il a été en situation de mourir mais il vit. Il voit sa vie au travers de la phase de la mort et les phénomènes de la vie apparaissent alors dans leur relativité, sur ce fond sombre. Cette expérience concrétise la conception bouddhique selon laquelle la mort apparaît déjà dans la naissance, la séparation dans la rencontre, la lumière dans l’ombre. Lorsque la forme du combat requiert cette attitude, le sabre cesse d’être l’arme qui tue et se transforme en sabre qui fait vivre. 

Je vois dans cet exemple une forme originelle de l’idéal du kendo actuel. En effet, en kendo au niveau le plus haut, préalablement à tous les gestes techniques, les adeptes s’affrontent dans l’interférence de leurs énergies vitales qu’on appelle ki. Le point remarquable du kendo, qui le distingue des autres disciplines, est d’avoir préservé ce domaine d’affrontement en le situant comme l’objectif le plus haut. C’est par là que le combat du kendo est conçu comme un moyen de formation de l’homme. C’est aussi par là qu’il se distingue des sports de combat et sert de modèle aux autres disciplines des arts martiaux japonais. Je pense que cet acquis est une concrétisation de la culture traditionnelle japonaise. En même temps, il donne son contenu à la formation de l’homme que véhicule la notion contemporaine de budo. Car c’est à partir d’une tension vers la formation de l’homme que le budo se définit. Cette démarche recèle, à mon sens, la possibilité de développer certaines capacités humaines actuellement laissées au second plan. En cultivant cet héritage, nous pouvons trouver à travers le budo contemporain l’enseignement d’une manière de vivre. 

L’étude de l’oeuvre de Musashi montre que la forme originelle de l’idée du budo moderne se trouve clairement présente dans sa démarche. J’ai cherché à préciser de quelle manière son oeuvre a influencé l’art du sabre, comment elle est, encore aujourd’hui, reprise et interprétée par les budokas contemporains. Je me suis attaché à définir la forme de relation entre les adversaires et les différentes notions sous-jacentes à l’expérience physique du combat qui ouvrent sur la possibilité d’une formation à la fois mentale et physique. Musashi est unique mais, dans l’histoire du sabre japonais, il n’est pas le seul à avoir atteint ce niveau de conscience et de technique. L’étude du budo nous renvoie, par l’intermédiaire de la pratique physique, à une interrogation plus large sur la culture japonaise et, en particulier, sur les transformations du rapport à autrui, et je me propose d’en poursuivre l’élaboration pratique et théorique.

Document d’archive écrit en novembre 1996 par Kenji Tokitsu – publié dans Cipango Cahiers d’Etudes japonaises n°5. INALCO Centre universitaire Dauphine, Paris