Le corps du tai-chi

Le corps du tai-chi

Le tai-chi-chuan s’exerce avec le corps relâché. Mais tout comme pour les tensions musculaires, il y a des degrés dans le relâchement. On cherche un relâchement global et non partiel, ce qui se révèle de l’ordre technique. C’est un passage obligatoire pour apprendre ce qu’est la force du tai-chi.

Le relâchement musculaire volontaire et global revient en quelque sorte à cultiver un terrain pour y faire pousser la force du tai-chi. Elle est produite par l’activation d’une série de muscles qu’on est peu habitué à utiliser.

« Sur un terrain partiellement retourné ne poussera qu’une force partielle. » Dans cet enseignement, le « terrain partiellement retourné » correspond au relâchement partiel, c’est-à-dire, au relâchement ordinaire qui ne demande pas un entraînement particulier. Nous pouvons comprendre cet enseignement de la façon suivante :

Une force qualifiée de « totale » nécessite un terrain de « détente totale ». (Nous pourrions remplacer le terme « total » par « de degré le plus élevé ».)

Une technique d’art martial est l’expression d’une force spécifique acquise par la pratique d’une discipline ; c’est une expression du corps formée par la méthode spécifique d’une discipline. Je dirais que la force spécifique d’une discipline est une expression du corps formée suivant le principe qui la régit. Donc la force du tai-chi est produite par le corps du tai-chi.

Que veut dire corps du tai-chi ?

S’exercer au tai-chi ne signifie pas faire des séries de mouvements qu’on appelle le tai-chi-chuan. L’exercice du tai-chi revient avant tout à former le corps qui peut s’activer en suivant le principe du tai-chi. Cela revient à activer les parties yin et yang du corps de sorte qu’elles forment une complémentarité dynamique. En effet, si on ne sait pas activer le corps de cette façon, comment peut-on dire qu’on pratique le tai-chi-chuan ?

Cette mobilité doit se manifester à partir du tronc dans tous les gestes. C’est là le premier problème (et obstacle) pour beaucoup de personnes qui pensent que la pratique du tai-chi-chuan signifie s’exercer aux séquences de ce qu’on appelle le tai-chi-chuan.

Examinons cela de plus près.

Dans la plupart des cas, on se contente d’apprendre et de répéter des séquences de tai-chi-chuan. Il ne s’agit pas de bouger le corps comme le ferait Pinocchio – un jouet en bois dépourvu des repères de mobilité des parties yin et yang et dont le tronc est conçu comme un bloc rigide. Il s’agit d’apprendre à réaliser des mouvements techniques en activant des parties yin et yang du corps.

Personnellement, j’ai pris conscience de l’activation du tronc en étudiant l’art du sabre japonais classique (kenjutsu). Assistant à un exercice de tai-chi-chuan exécuté par une femme, le Maître de kenjutsu dit : « Comme ses gestes sont raides ! ». Sur le moment je ne compris pas bien ce qu’il voulait dire car ses gestes paraissaient souples, élégants et elle était tout à fait à l’aise. Le Maître m’expliqua : « Il ne faut pas regarder les mouvements des mains et des bras. Regardez son tronc. Elle ne sait pas l’activer. »

Pour lui, l’essentiel des gestes se situait au niveau de la poitrine qui restait pour cette dame effectivement sans mobilité, tandis qu’elle remuait très souplement ses mains et ses bras. « La partie essentielle demeure immobile, ses gestes manquent de mobilité, c’est pourquoi je dis qu’elle est raide. »

Depuis lors, j’ai pris l’habitude de regarder et d’apprécier les gestes techniques de cette manière.

S’exercer aux tai-chi en activant les parties yin et yang du corps de façon complémentaire doit avant tout être le point de départ de cette pratique. Les parties yin et yang du corps (devant-derrière, bas-haut) doivent fonctionner de concert et en complémentarité tout en formant des tensions complémentaires afin de produire des gestes techniques. Sinon pourquoi appeler cette pratique tai-chi-chuan ?

La pratique du tai-chi-chuan ne consiste donc pas seulement à remuer les bras, les mains et les jambes pour répéter des séquences préétablies. Pour voir et constater l’activation des parties yin et yang du corps, il convient d’examiner votre propre pratique, et aussi celle des autres pratiquants, en faisant abstraction des mouvements des membres.

Si vous n’aviez pas de bras, que bougeriez-vous ? Que reste-t-il si on fait abstraction des mouvements des mains ? Si le tronc ne bouge pas, remuer les membres à la façon du tai-chi, n’est rien de plus qu’une gymnastique rudimentaire. Je pense que pour s’exercer efficacement, il faut savoir activer les parties énergétiquement importantes, à savoir les sièges d’énergie qui correspondent aux chakras en yoga.

Le corps du tai-chi est celui qui sait activer les sièges d’énergie avec le principe du tai-chi : intégration dynamique des éléments complémentaires que sont le yin et le yang. En activant et en renforçant les zones des chakras, l’exercice est bon pour la santé et propice pour produire la force.

C’est ainsi que je conçois ma méthode de pratique. Je ne prétends nullement que c’est la meilleure mais c’est la meilleure que je connaisse.

L’ordre des exercices de ma méthode

Voici donc l’ordre des exercices que je propose.

1) Localisez d’abord les zones énergétiques du corps en les touchant dans l’ordre suivant : sous la gorge, le sternum, le plexus solaire, le nombril, le bas du ventre. Ainsi vous pouvez localiser concrètement les zones énergétiques que vous devez activer dans les exercices. Ces zones correspondent grosso modo aux chakras du yoga. Nous parvenons à activer ces zones avec le principe du tai-chi. L’activation de ces zones entraîne une augmentation énergétique, puisque le chakra est un siége d’énergie. L’activation de ces zones favorise l’augmentation de la force.

  1. Appuyez sur chaque zone et formez une mobilité du tronc. En appuyant par devant, la poitrine se creuse et vous ressentez un élargissement de la zone opposée dans le dos. La réaction de la zone avant sur la zone arrière obtenue ainsi correspond au principe du tai-chi.

Travaillez sur chacune des zones et constatez leurs mobilités.

3) Ayant appris à les activer, vous pouvez apprendre à renforcer chaque zone. (Il existe plusieurs modes de renforcement que je communiquerai par des images).

4) Les ayant renforcées, vous pouvez utiliser cette amélioration dans les techniques. (Je montrerai également quelques schémas par des images).

Ces types d’exercices reviennent, en fait, à activer les muscles profonds de la zone proche de la colonne vertébrale. En effet, l’exercice du tai-chi-chuan doit aller vers la mobilisation, puis le renforcement de ces muscles profonds.

Récapitulons.

-Nous voulons réveiller et activer les zones très riches ayant une force dynamique potentielle, car elles ne répondent pas facilement à notre volonté.

-Pour les réveiller, il faut d’abord localiser ces zones.

– Les ayant localisées, nous pouvons nous efforcer de les bouger pour bien les éveiller.

  1. En les faisant bouger, nous pouvons les sensibiliser.
  2. En les sensibilisant, nous pouvons peu à peu comprendre la façon dont nous pouvons les renforcer.
  3. Lorsque nous les avons renforcées, nous pouvons tenter de les utiliser sous forme technique.

Aussi longtemps qu’on ne sait pas déclencher la mobilité de ces zones, la force technique ne peut pas dépasser la limite ordinaire, alors que l’art martial vise à dépasser ce niveau ordinaire.

 

La force du tai-chi

La force du tai-chi

Vous pensez que le tai-chi-chuan s’exerce lentement et avec relâchement musculaire. Des médecins disent que cet exercice peut être bénéfique pour ceux qui ont une santé déficiente et qui cherchent à l’améliorer. Les personnes cherchant une sensation de bien-être et de plaisir par des exercices de détente peuvent aussi y trouver satisfaction. Il s’agit d’un des mérites du tai-chi-chuan.

La valeur du tai-chi-chuan ne se limite pas à cela. En plus de ces mérites, nous pourrons y chercher l’efficacité en art du combat. Car la méthode du tai-chi-chuan nous permet de former et de développer la force spécifique du tai-chi.

Mais, par rapport à l’origine du tai-chi-chuan, la situation se présente de façon inverse. Le tai-chi-chuan était un art de combat efficace. Par la suite, il s’est avéré être un bon exercice pour la recherche du bien-être et pour la santé.

Ce second aspect prit progressivement de l’importance et finit par être dominant, au point où il finit par occulter son origine martiale. En effet, dans la plupart des courants du tai-chi-chuan actuel, la partie martiale originelle est estompée, voire même presque absente.

Je sais que ces affirmations risquent de heurter l’idée qu’on se fait habituellement du tai-chi-chuan.

Le tui-shou en tai-chi-chuan

Certaines personnes disent qu’ils s’exercent au tai-chi-chuan martial, parce qu’ils pratiquent le tui-shou (poussée des mains). Cet exercice est intéressant et efficace pour développer certains aspects du combat. Mais quelle est l’utilité du tui-shou ? Pour atteindre quel but s’exerce-t-on au tui-shou ?

Dans le combat de percussion, il y a inévitablement un instant où les bras des deux adversaires se croisent. Même si vous préférez utiliser des techniques d’attaques à distance éloignée de votre adversaire, votre bras croisera le sien au moment où vous l’atteindrez. Quelle que soit votre taille et votre allonge, vous ne pouvez toucher l’adversaire sans passer par une zone où il peut croiser son bras avec le vôtre. C’est un instant crucial du combat.

Je me pose une question : De quelle manière, les premières générations du tai-chi-Yang, ont-ils pratiqué le tui-shou ?

tui-shou

Si Yang Luchan et ses descendants ont acquis la notoriété durant la période qui a vu de grands troubles sociaux, c’est qu’ils ont certainement manifesté des capacités notables en combat. En effet, avec la Guerre de l’Opium (1839-42), la Chine est entrée dans une longue période de troubles sociaux aigus. Comme le montrent les révoltes des Boxeurs, un grand nombre d’adeptes d’arts martiaux a participé à ces mouvements historiques. Ce n’est pas en tant que pratique pour la santé et de bien-être que le tai-chi-chuan a trouvé là sa place. Il a été remarqué par son efficacité en combat. Si on s’exerçait au tui-shou dans cette période, il devait être directement lié à la pratique du combat. Pour des adeptes de cette époque, je pense qu’il n’y avait pas de sens d’exceller en tui-shou sans être capable de développer des capacités en combat.

La situation est différente aujourd’hui.

Il y a des experts en tai-chi-chuan qui excellent en tui-shou. Leurs démonstrations sont spectaculaires. Les exercices de tui-shou sont très riches et nous pouvons en tirer bénéfice. Cependant, je n’ai jamais pu rencontrer un expert de tui-shou du tai-chi-chuan montrer autant de qualités dans le combat de percussion libre. Si quelqu’un excellait en combat de percussion, c’était parce que, dans la plupart des cas, il avait pratiqué d’autres arts de combat et qu’il les avait intégré à son tai-chi-chuan. Je ne dis pas qu’il n’en existe pas, mais je n’ai jamais pu rencontrer un expert, formé purement par le tai-chi-chuan, capable de combattre contre un boxeur.

Pour combattre efficacement en percussion, vous devez cultiver et développer des subtilités et une force particulière pour gérer l’instant décisif où les bras de deux adversaires se croisent. C’est ce qu’on a recherché originellement par l’exercice du tui-shou. Si on s’y exerce lentement et souplement, c’est pour acquérir des capacités à gérer des attaques d’un adversaire rapide et puissant. Donc, en tui-shou, tout comme dans l’exercice sur la forme du tai-chi-chuan, vous cherchez à acquérir la capacité à gérer la force et la vitesse par des exercices en lenteur et en souplesse. Cet exercice a permis de cultiver des sensibilités cutanées « d’écouter la force », puis il a ouvert une culture de sensibilité pour sentir le ki (qi) de l’adversaire.

La question initiale demeure sans réponse pour le moment : « Comment peut-on développer la vitesse par la lenteur, la force par la souplesse ? »

Poursuivons notre quête.

Une affaire de force

Le combat en art martial, comme dans la guerre, nécessite l’usage de la force. Il n’y a pas de combat sans force et on l’utilise au combat avec vitesse. Cela me semble aussi évident que de dire que le feu est chaud.

Certaines personnes diront : « Mais en aïki-do, on n’utilise pas la force pour dominer l’adversaire. Il en est de même du tai-chi-chuan, car dans un art martial noble on n’utilise pas la force… »

Je répondrais alors : « En aïki-do, on doit apprendre à maîtriser une force particulière afin d’annuler l’effet de la force de l’adversaire. Comme la majorité des aïki-do-ka n’en sont pas capable, le combat d’aiki-do devient souvent une démonstration de personnes complices. La technique d’aïki est réalisée grâce à une force qualifiée de transparente, avec laquelle on annule la force de l’adversaire.»  C’est avec cette force particulière seulement que l’aïki-do se constitue en art martial magnifique.

Hàn Xingqiao (1909-2004), maître de yi-chuan, dit dans son ouvrage Yi-chuan xué (Étude du yi-chuan) : « Il faut transformer la force trouble en force d’intégration globale du corps ». Ici, ce qu’il appelle force trouble est la force ordinaire produite par l’activation partielle des muscles. Selon lui, le yi-chuan vise à « mobiliser l’ensemble des muscles comme si le corps était vêtu d’un seul de muscle ».

Qu’elle soit qualifiée de particulière, de subtile, de brute, d’ordinaire, de transparente ou de globale…, le combat est une affaire de force, quelle que soit l’époque, quelle que soit la culture. Seulement la qualité, le mode de formation et le concept technique de force peuvent être variables.

Un maître a dit : « Du moment qu’il s’agit d’un art, le combat ne peut pas être une affaire d’imbécile. Il est subtil et nécessite beaucoup de réflexion associée à une pratique dure et constante. Il ne suffit pas de s’y exercer tout bêtement. Il faut de l’intelligence, des qualités physiques et du courage pour pouvoir avancer dans cette voie solitaire. Même dans ces conditions, il n’y a pas de certitude de pouvoir atteindre le but… »

Le relâchement et la force

La force du tai-chi-chuan se forme sur la base du relâchement musculaire global. Le relâchement est un point de départ pour s’approcher, par la suite, de la mobilisation globale de la force musculaire. Que cela concerne le relâchement ou la mobilisation musculaire, nous cherchons à les réaliser à un degré supérieur au niveau ordinaire. La capacité en relâchement va de pair avec celle de la mobilisation de la force.

Cependant, lors des exécutions techniques, la durée de relâchement est supérieure à celle de tension, ce qui donne l’impression qu’on n’utilise pas de force musculaire. On entend dire parfois qu’on utilise la force du qi (ki) sans utiliser la force musculaire. Sur ce point, j’adopte plutôt la théorie de la corrélation entre le qi (ki) et la force musculaire. Selon celle-ci, lorsque le qi (ki) augmente, le degré de la force musculaire augmente. Du moment que nous exprimons la force par la technique du corps, si courte soit-elle, il est évident qu’elle est produite par activations des muscles, quelle que soit la sensation et la subtilité des gestes. Ce sont les commandes du cerveau qui activent les muscles, d’où l’importance du yi (intention).

Si nous nous exerçons au tai-chi-chuan avec relâchement musculaire, nous devons apprendre par la suite à former et à utiliser la force spécifique du tai-chi. A mon sens, l’exercice du tai-chi-chuan avec relâchement se situe au début de cette formation.

En quelque sorte, ce type d’exercice correspond à ce qu’on fait à l’école maternelle – une bonne école maternelle. Mais par la suite, un écolier peut entreprendre des études universitaires où il doit progresser et apprendre à déployer ses qualités à un niveau supérieur. C’est-à-dire qu’il doit être capable de déployer une grande force, la force spécifique du tai-chi. Il y a là une cohérence de la progression. (Il convient ici d’ôter la connotation péjorative dans la comparaison avec l’école maternelle.)

Cependant, même en pratiquant seulement au niveau élémentaire, comme nous l’avons vu plus haut, il est possible, pour ceux qui cherchent toujours à reconstituer leur santé, à en bénéficier. Chacun est libre de rester à ce niveau de pratique si cela lui fait du bien.

Aller vers la formation de force n’est une obligation pour personne. C’est une question de choix. Mais, la méthode à appliquer pour ceux qui ont choisi d’avancer dans cette direction, est difficile. Le problème est là.

La question revient au point de départ : comment peut-on former des capacités en vitesse et en force en s’exerçant avec relâchement et avec lenteur ?

Sensei Tokitsu Vico Corse 2014
Sensei Tokitsu 2014

Quelle voie, quelle méthode ?

La réflexion sur la méthode d’arts martiaux

Quelle voie, quelle méthode?

Prenons un exemple : pour cultiver et augmenter la force de frappe du poing, nous avons pris l’habitude de nous entraîner dans des activités sportives avec la frappe au sac, avec des altères, à l’élastique… Avec ces exercices, nous entraînons principalement les muscles qui semblent directement concernés pour les gestes de frappe. Nous pensons qu’il s’agit là d’un exercice rationnel.

Selon la sagesse ancienne :

« Pour pouvoir exercer une force importante avec la main, ce n’est pas la partie la plus proche de la main qu’il faut renforcer, mais celle la plus éloignée. Ainsi la force de la main doit être alimentée à partir de la colonne vertébrale en puisant la force depuis la zone des pieds, des jambes, des fessiers …».

La méthode du taï-chi-chuan et celle du (ritsu-zen) zhuangzhan s’inscrivent dans ce registre.

2014 RitsuZen Tokitsu
2014 Tokitsu en Ristu-Zen

Même en observant un corps qui semble être totalement détendu, notamment au niveau des bras, celui d’un expert est capable de déployer une force étonnante. C’est parce qu’il est capable de mobiliser un ensemble de forces produites depuis les zones les plus éloignées de la main et du bras : celles du dos, des jambes… Ce mode d’activation musculaire est différent de celui que nous sommes habitués à concevoir dans la logique sportive.

Ce n’est donc pas parce que l’expert a pu déployer la force du qi (ki), mais bien parce qu’il a su déployer la force d’une série de muscles peu répertoriés dans la pratique habituelle. Dans la théorie du kikô : lorsque le ki augmente, la force musculaire augmente et cette activation musculaire correspondrait à une activation du qi (ki).

Pour atteindre ce niveau, comment doit-on s’exercer ? C’est un des thèmes principaux de cette série de textes.

Quelle voie, quelle méthode ?

J’ai écris à la page 117 de mon livre :

« La forme du taï-chi-chuan que je pratique a évolué par rapport à celle que j’ai apprise. En comparant les deux, je n’éprouve aucun regret. Heureusement, ou malheureusement, je n’ai encore jamais eu l’occasion de modifier mon point de vue fondamental, que je suis néanmoins prêt à remettre en question, ainsi que ma pratique, si je rencontre une meilleure méthode, ce qui serait un bonheur. »

 

Dans cette phrase, j’ai précisé ma position par rapport à la recherche et la pratique de la « méthode » du taï-chi-chuan. Il est donc inutile de me demander à quel courant ou à quelle école de taï-chi-chuan j’appartiens. Je pratique ma méthode de taï-chi-chuan en la considérant de manière relative avec toutes les formes de pratiques que j’ai connues.

Il n’est pas non plus nécessaire de répéter ce que j’ai déjà écrit dans ce livre. Je vais tout simplement développer quelques réflexions complémentaires qui donneront davantage d’éclaircissements.

Dans mon dernier ouvrage, j’ai insisté sur la nécessité du travail de la force qui est apparemment absente dans la plupart des formes actuelles de taï-chi-chuan.

Que signifie une qualification « authentique » ?

Le taï-chi-chuan peut se traduire par : « la boxe (chuan) au principe du taï-chi (intégration dynamique des deux éléments complémentaires du yin et du yang) ».

Je pense que c’est la définition idoine du taï-chi-chuan.

Si vous vous posez la question de l’authenticité du taï-chi-chuan que vous pratiquez, je pense qu’il serait plus logique de vous référer à cette définition plutôt qu’à votre appartenance à une certaine école ou à l’attachement au nom du maître que vous avez vu une seule ou plusieurs fois, même régulièrement.

Pour ceux qui cherchent le vrai sens de la pratique, l’important devrait être le degré de réalisation du principe du taï-chi plutôt que l’attachement au nom d’un groupe ou d’une quelconque institution.

Ce qui compte vraiment n’est-il pas ce que vous êtes parvenu à faire de vos capacités grâce à la méthode que vous pratiquez ? Seuls votre qualité pratique et votre niveau comptent.

Je pense personnellement que la valeur d’une méthode s’exprime par les qualités de ceux qui la pratiquent mais aussi des perspectives qu’elle peut faire entrevoir à chacun : même un champion Olympique ne peut parvenir à sauter 10 mètres en une seule fois, en revanche, s’il y a un escalier, chacun peut monter chaque échelon un à un pour arriver au sommet. L’équivalent de l’escalier, c’est la méthode. D’où le proverbe: « Même un chemin de mille lieux commence par un pas ».

Si nous comparons et examinons les différentes formes modernes de taï-chi par rapport à la forme ancienne, nous pouvons constater qu’un grand nombre de modifications y ont été apportées. Je m’autoriserais à dire que toutes les formes et techniques modifiées sont devenues « authentiques » dès lors qu’elles ont été réalisées conformément au principe du taï-chi. Les différentes écoles de taï-chi-chuan se sont développées de cette façon.

Nous pouvons comparer et examiner les différentes formes modernes de taï-chi par rapport au taï-chi-Chen ou la boxe des Chen. Nous pouvons constater à la fois des similitudes et des différences, car un grand nombre de modifications y ont été apportées par rapport à la la forme ancienne.

Je m’autoriserais à dire que toutes les formes et techniques modifiées sont devenues « authentiques » dès lors qu’elles ont été réalisées conformément au principe du taï-chi. Les différentes écoles de taï-chi-chuan se sont développées de cette façon.

Examinons de près.

Déformation ou création ?

Nous avons vu dans mon livre que Yang Luchant (1799-1872) a formé le taï-chi-Yang à partir de la boxe des Chen qu’il a apprise de Chen Changxing (1771-1853).

Chen Changxing (1771–1853)
Chen Changxing (1771–1853)

Il a réorganisé la boxe des Chen suivant un principe qui deviendra plus tard le principe du taï-chi. Il a donc modifié la boxe des Chen.

En effet, à cette époque, aux yeux des maîtres de la boxe des Chen, le taï-chi-Yang n’était rien d’autre qu’une déformation de leur boxe. Qu’en penseraient-ils aujourd’hui ?

Toute authenticité est créée grâce à une déformation, car en ce cas précis, on doit comprendre que le mot déformation signifie « changer la forme en gardant le principe ». Ainsi, suivant cette logique, presque toutes les formes modernes du taï-chi-chuan qui sont considérées comme authentiques ne sont-elles pas des produits de ces déformations?

Wu Yuxiang (1812-1880), fondateur du taï-chi-chuan de l’Ecole Wu était le premier élève de Yang Luchant. Le tai-chï Yang et le taï-chi Wu sont deux écoles différentes ayant des ressemblances.

wuyuxiang (1812-1880)
Wuyuxiang (1812-1880)

Wu Yuxiang était proche de son maître au point que, comme nous avons pu le constater, c’est grâce à lui que le taï-chi de Yang Luchant fut connu à Pékin, puis dans le reste du monde. J’imagine qu’ils ont dû être très liés. Alors pourquoi Wu Yuxian, alors si proche de son maitre s’éloigna-t-il de lui? Pour quelle raison a-t-il fini par fonder sa propre école au lieu de continuer celle de son maître ?

S’il vivait de nos jours, il aurait pu se déclarer comme étant le disciple direct et le plus proche du fondateur, donc le représentant authentique de l’école de Yang.

Cependant il a tout de même fondé sa propre école. Or, qui de nos jours peut dire que l’école Wu est une déformation de celle de Yang ?

Je pense que si Wu Yuxiang a dû apporter des modifications à ce que Yang Luchant lui avait appris, c’est qu’il avait ses raisons personnelles pour le faire, conformément à sa façon de comprendre et de pratiquer le principe du taï-chi. Ce n’est pas par simple caprice qu’il avait changé, mais en suivant sa manière d’appliquer ce principe.

Il est possible que Wu Yuxiang ait pensé : « il faut que je fasse de cette façon et pas autrement, parce que je comprends le principe de cette seule manière. » Selon leurs âges respectifs, Wu a dû apporter les modifications du vivant de son maître.

Ne s’agit-il pas de la liberté au sens juste du terme ?

Ce fait m’oblige à penser à quel point nous sommes emprisonnés dans un système au nom de la« pratique authentique ».

Un précurseur est comme un navigateur solitaire dans un Océan où il doit pourtant avancer suivant son propre jugement rationnel renforcé par son courage même s’il ne voit pas encore l’horizon. Cette force est loin de faire partie de ceux qui n’avancent que sur le chemin déjà tracé par une institution. Ces derniers avancent avec les références déjà établies par d’ autres, tandis que le premier avance en établissant lui-même ses références et ses propres règles.

Je pense qu’il peut exister plusieurs formes « authentiques » du « taï-chi » du moment qu’elles appliquent le principe même du taï-chi. Dans cette logique, certains passages techniques peuvent être différents d’une école de taï-chi-chuan « authentique » à une autre. Cela ne devrait pas provoquer de problème à celui qui pratique le taï-chi selon son principe fondamental, mais cela posera de toute évidence des problèmes importants à celui qui pratique le taï-chi uniquement de manière à rester conforme aux règles de l’institution.

Cette situation montre la tendance dominante de la pratique du taï-chi-chuan de nos jours, comme toutes autres activités.

S’exercer pour l’institution ou pour le principe ?

Toute institution a tendance à exercer ce pouvoir pour s’imposer.

C’est là que nous pouvons rencontrer des problèmes, car son but n’est pas de chercher à développer un principe mais seulement de veiller à le perpétuer.

Par exemple, nous pouvons comparer certaines séquences du taï-chi-Chen avec celles du taï-chi-Yang :

Les coups de pieds sautant pour le premier s’effectuent pour le second par la succession de deux coups de pieds séparés en posant chaque fois les pieds à terre. Un coup de pied circulaire en sautant pour le premier devient pour le second deux coups de pieds en changeant lentement la direction et en posant chaque fois le pied, suivi d’un autre coup de pied.

Même ceux qui ont étudié les deux formes ne sont pas forcément capables de les comparer, car tant qu’ils les étudient et les pratiquent uniquement selon les codes ou les systèmes de règles et sans franchir le seuil qui leur permettrait de prendre du recul pour la réflexion, ils ne peuvent pas les placer sous le regard examinateur.

Pour ceux qui ont pu prendre cette distance objective, le changement entre le premier et le second est très visible, parce qu’il se fait en suivant « une logique ». Nous pouvons interpréter cela tantôt en affirmant que : « le second est une forme d’adaptation pour les personnes moins dynamiques », ou : « le second est une création d’une nouvelle série technique ».

Pour ceux qui n’ont ni cette connaissance, ni cette vision, les deux formes sont tout simplement différentes.

Pour ceux qui sont en mesure de pouvoir comparer ces deux formes objectivement, ils ne peuvent pas prétendre que le second est faux par rapport au premier, mais seulement dire que le second présente une autre valeur technique.

Dans la mesure où le principe du taï-chi est appliqué dans ce changement, chaque forme nouvelle peut devenir du taï-chi authentique. Je pense que c’est un point sur lequel on peut se heurter par rapport à la logique habituelle que nous rencontrons : « si on change une forme authentique, elle ne peut plus être authentique, donc elle est fausse ».

En effet, de nombreuses écoles et divers styles de taï-chi-chuan modernes se sont formés en modifiant leur modèle de départ, pour devenir authentiques à leur tour dans la mesure où ils appliquent le principe du taï-chi. D’une certaine façon, je dirais que toutes les formes de taï-chi sont authentiques, dans la mesure où elles ont été modifiées en respectant le principe du taï-chi.

Car la pensée du taï-chi est vivante, donc mobile et dynamique. Tandis que l’esprit occidental, bien qu’il se réclame d’être le parangon de « la liberté » et de la « rationnalité », me semble être souvent cloisonné dans un système rigide de règles figées.

Beaucoup de personnes pratiquent le taï-chi-chuan en plaçant l’importance sur la forme et le modèle standardisés ou sur des règles techniques. Bien peu le pratiquent en s’intéressant au principe qui est le fondement même de la technique. Les premiers seront satisfaits par une certaine conformité au système de l’école qu’ils auront choisie, les seconds le seront en comprenant la multiplicité des possibilités techniques afférentes à un principe.

Ceux qui attachent une importance à la carapace technique s’intéressent aux règles, et ceux qui cherchent l’essentiel s’attachent au principe, qui est l’origine de la création.

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Note de Stage Paris 18-20 mars

Lors du dernier stage (18-20 mars), Senseï a poursuivi dans la voie de sa recherche de l’efficacité martiale: comment, en travaillant la lenteur et la souplesse, cultiver la faculté de développer la vitesse et la force

 

Le vendredi soir et le dimanche matin, Senseï a rappelé, en même temps que la pratique du kiko, l’intérêt du kata de taï chi chuan: il est utile de reprendre de temps en temps les six sections de la table des matières, ne serait-ce que pour se les remémorer. Ensuite, lors de l’entraînement, on décortique et approfondit essentiellement la première section en la revisitant, notamment en travaillant successivement les côtés gauche et droit, puis, dans l’approche dynamique, en s’exerçant à l’application martiale de chaque technique.Les exercices de shoshuten

Le samedi après-midi, nous nous sommes exercés à cela, et notamment à l’exercice de « tui shou ».

Voici quelques éléments de réflexion autour des mots-clé du stage:

  • L’intention ( le « yi »). C’est grâce à elle que nous formons notre « corps taichi », sans utiliser de charges (avec l’image mentale de l’entraînement des astronautes en apesanteur), en remplissant chacun de nos gestes, dans le but de parvenir à l’intégration générale du corps. Il faut pour ce faire, dans un premier temps, abandonner toute pensée logique, relâcher et décontracter tout notre corps, et laisser la place à l’intuition.

Nous devons exécuter tous nos gestes très lentement, en nous appliquant à remplir toutes les couches successives de notre corps ( la peau, la chair et les os).

Mais attention de ne pas tomber dans le piège de « la lenteur pour la lenteur »: la lenteur doit être le résultat de l’intense activité interne, et non pas une succession de mouvements vides ou approximatifs où nous nous contenterions de réduire simplement la vitesse d’exécution. Comme le rappelle Senseï, la pomme ne tombe que lorsqu’elle est parvenue à maturité…

Nous devons cultiver tout au long de notre entraînement le « so ri ki », ces tensions complémentaires et contradictoires qui doivent nous amener à la « mobilité dans l’immobilité ».

  • Cette logique nous a également guidés dans nos exercices de déplacements en immersion, avec un « corps liquide ».

 

  • Si le taichi est un « art martial interne », son objectif doit être de bouger « de l’intérieur ». À terme, nous devrions être capables de bouger à partir des « ressorts » internes patiemment formés par nos efforts d’activation des chakras. Mais il faut d’abord former nos muscles primaires et notre première capacité corporelle. Bouger la « carapace », l’externe, n’est que la première étape du long processus qui doit nous amener à inverser nos shémas, afin d’être capables d’initier chacun de nos gestes à partir de l’activation interne de ces « ressorts »…

N’hésitez pas à nous faire part de vos réflexions, que vous ayez ou non participé aux stage.

Journal de l’ Association TOKITSU RYU Paris

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