Thèse de Doctorat sur Miyamoto musashi (1996)

Présentation d’une thèse de Doctorat en langue et civilisation de l’Asie Orientale


« Miyamoto Musashi, Maître de sabre Japonais du XVIIe siècle, le mythe et la réalité, l’oeuvre et son influence » par Kenji Tokitsu. 

(Thèse soutenue le 17 juin 1993 à l’Université de Paris VII, Directeur de Thèse M. Jean-Noël Robert.) 

Miyamoto Musashi, guerrier et maître de sabre légendaire du XVIIe siècle japonais est l’auteur d’un traité de stratégie écrit à propos de l’art du sabre, le Gorin-no-sho (Ecrit sur les cinq éléments) qui, malgré les nombreuses difficultés d’interprétation qu’il comporte, est aujourd’hui encore une des références principales de l’étude et de la pratique des arts martiaux au Japon. 

Je présente de cet ouvrage et de l’ensemble de l’oeuvre écrite de Musashi et de ses élèves une traduction, largement commentée, afin d’essayer d’en approcher, de la façon la plus fidèle, le contenu. Comme toute traduction, ce travail a soulevé des questions d’ordre philologique mais, en plus, j’ai été confronté à la difficulté de rendre claires des explications techniques destinées aux élèves proches de Musashi et des attitudes corporelles relevant d’une technique étrangère à la plupart des lecteurs. Rendre intelligible la technique était un problème crucial puisque c’est à travers celle-ci que Musashi développe sa conception de la stratégie et plus largement de la vie. Pour éclairer le texte, je me suis appuyé sur une comparaison entre les différentes interprétations de cette oeuvre en japonais moderne et aussi sur ma pratique et mes études du karaté et de l’art du sabre japonais. 

J’avais 20 ans lorsque j’ai lu pour la première fois l’oeuvre principale de Musashi, le Gorin-no-sho. En lisant Musashi, je cherchais au début principalement des éléments techniques applicables à la pratique du karaté. Au bout de quelques années, j’ai eu l’impression d’avoir épuisé la pensée technique de Musashi car le champ de son application en karaté était limité. Toutefois, j’ouvrais régulièrement le Gorin-no-sho et j’ai constaté, plus tard, que l’intérêt de ce texte changeait avec les années. En effet, cet ouvrage est bien plus qu’un manuel pratique de sabre car il traite d’une conception de la vie et de la stratégie élaborées au moyen de la pratique du sabre. Même dans les passages techniques, Musashi ne s’attache pas aux détails mais seulement aux traits essentiels de la technique. Il renvoie souvent à la compréhension pratique et réelle, sabres en mains. C’est pourquoi l’intérêt de cet ouvrage varie selon les degrés de compréhension, changeant avec le niveau des adeptes. Il s’agit d’une écriture qui indique l’expérience de celui qui est parvenu au sommet de son art. Il peut être compris par ceux qui s’en approchent mais ce n’est pas d’un guide pour ceux qui sont au point de départ. 

J’ai d’abord lu Musashi en cherchant une méthode d’arts martiaux qui permette de pratiquer durant toute ma vie, comme l’a fait Musashi. Puisque j’étais guidé par Musashi dans la voie du karaté, je devais aussi être capable d’exprimer mon art au moyen du sabre, de tenir un sabre comme le prolongement de mes mains. J’ai repris le kendo que j’avais pratiqué dans mon enfance. Une des spécificités de l’Ecole de Musashi est le nito (usage simultané de deux sabres), je me suis donc intéressé à la pratique du kendo en utilisant les deux sabres. J’ai constaté que si, dans le milieu du kendo, on se réfère souvent au texte de Musashi pour la technique et l’état d’esprit à rechercher en combat, la pratique du nito est cependant marginale et considérée parfois comme une pratique déviante. Je vois dans ce décalage entre la pratique et les référents qui existe aussi sur d’autres points un des problèmes majeurs du kendo moderne. Avec la pratique du kendo, j’ai recommencé à lire autrement le Gorin-no-sho et aussi d’autres documents concernant Musashi et l’art du sabre en général. J’ai alors entrepris une étude historique et culturelle de l’oeuvre de Musashi en cherchant à y apporter une rigueur scientifique.

L’utilité d’un travail synthétique sur Musashi m’est apparue à la lecture des ouvrages japonais sur le sujet. Il existe plusieurs livres qui présentent le texte original Gorin-no-sho avec une transcription en langue japonaise moderne mais il m’est apparu que ce qu’on appelle la transcription en langue japonaise moderne comporte nombreux passages rendus par des périphrases qui correspondent souvent à des interprétations. Ce sont, bien sûr, les passages dont le sens est obscur et sur lesquels je m’interrogeais. En effectuant attentivement les comparaisons et en retournant au texte original, j’ai constaté quelques erreurs de transcription et aussi, dans plusieurs, des périphrases, des déformations du sens. 

En outre, les études japonaises sur Musashi se sont avérées très partielles. La plupart se limitent à l’interprétation du Gorin-no-sho, quelques-unes traitent des techniques et un grand nombre de petites études approfondissent les discussions sur le lieu de sa naissance et sur sa parenté. Les connaissances sur Musashi et sur sa pensée me semblent y être morcelées. Il m’a donc semblé utile d’effectuer une étude globale sur Musashi en la replaçant dans une vision de l’histoire du sabre japonais et, plus largement, du budo. 

J’ai commencé par traduire le Gorin-no-sho. Pour les raisons que je viens d’évoquer, il s’agit d’un travail difficile. Il m’est arrivé fréquemment de revenir à ma première traduction après avoir effectué plusieurs essais. Je suis conscient que ma traduction finale est loin d’être parfaite mais, une traduction dite parfaite est-elle possible lorsque les langues sont si différentes ? Si je poussais l’exigence, je n’aurais jamais terminé la traduction car je peux toujours trouver des insuffisances. Je comprends bien maintenant pourquoi les auteurs japonais ont eu recours si fréquemment à des périphrases. Néanmoins, la traduction en langue française m’a permis d’approfondir un certain nombre d’idées qui paraissaient aller de soi dans le texte japonais et dont j’ai découvert, en les traduisant, qu’elles étaient imprécises. J’ai tenté d’être le plus fidèle possible au texte original. Et, afin d’éclairer le double rapport de la pensée de Musashi à l’art du sabre et à la pensée de son époque, j’ai complété la traduction par de nombreux commentaires. 

Pour compléter la compréhension de l’oeuvre majeure de Musashi, le Gorin-no-sho, je l’ai comparée avec le Hyoho sanjugo-ka-jo, traité de sabre qu’il avait écrit deux années auparavant et dont le texte recoupe largement celui du Gorin-no-sho. J’en ai traduit les passages où il exprime des idées différentes. J’ai également traduit les textes écrits par ses disciples et par les adeptes qui ont continué son école, ceci afin de mieux cerner les idées de Musashi et l’influence qu’elles ont eu par la suite. J’ai remarqué, en rapprochant ces textes, que celui de Musashi était incomparablement plus clair et plus beau bien qu’il présente des difficultés. J’y vois un témoignage de l’ampleur de la culture de Musashi. 

Je donne aussi une traduction des autres écrits de Musashi, quelques textes de jeunesse, et une oeuvre importante, le Dokkodo (La voie à suivre seul) écrit quelques jours avant sa mort où, à l’intention de ses disciples, il condense de sa pensée en vingt et un préceptes. 

L’étude de la vie de M. Musashi a été menée avec l’objectif de faire apparaître la spécificité de son art de sabre et de tenter d’en préciser les origines. J’y fais le point sur les documents biographiques connus jusqu’ici et les discussions auxquelles ils ont donné lieu, par exemple, sur le lieu et la date de sa naissance, il existe plusieurs documents contradictoires. 

Musashi est souvent considéré comme un autodidacte mais cette étude m’a donné la conviction qu’il a reçu une formation traditionnelle sérieuse sur laquelle il a pu bâtir ses idées nouvelles et ses techniques particulières, et j’en ai cherché les sources. L’un d’elle est l’art du jitte transmis dans sa famille depuis la génération de son arrière-grand-père et qu’il aurait appris très jeune sous la direction de son père. Le jitte se manipule avec une main en tenant un grand sabre de l’autre. Je fais l’hypothèse que cette technique a été, plus tard, un support important pour l’élaboration de sa technique des deux sabres en substituant au jitte un sabre court.

La vie de Musashi a donné lieu à des interprétations controversées. Certes, il a réussi à acquérir une réputation de grand adepte du sabre, mais on considère souvent que sa vie de guerrier est une suite d’échecs. Il n’a pas pu obtenir, comme il le souhaitait, la place du maître du Shogun ou d’un des trois plus grands Seigneurs. Or, il semble que Musashi estimait sa valeur suffisante pour refuser de s’attacher au service d’un Seigneur de moindre rang. Il a refusé le compromis et a préféré vivre sans Seigneur. Cette situation lui a permis d’approfondir librement son art du sabre et de la stratégie. Je ne pense donc pas que Musashi ait échoué dans sa vie de guerrier puisqu’il est allé jusqu’au bout de son art. Il a assuré la succession de son nom et la continuité de la famille par l’intermédiaire son fils adoptif Iori qui était un excellent guerrier et administrateur et qui a parfaitement assumé son rôle. 

Au-delà des épisodes biographiques, j’ai cherché à situer l’oeuvre de Musashi dans l’histoire de l’art du sabre japonais et à en montrer l’influence et la continuité jusqu’à l’époque moderne dans les techniques et dans une conception de l’art du combat qui gravite autour de la notion de « vaincre sans porter de coup ». 

Dans le Gorin-no-sho, Musashi définit les grandes phases de son évolution : 
« Je me suis entraîné dans la voie de la stratégie depuis ma jeunesse et, à l’âge de 13 ans, je me suis battu pour la première fois en duel…. A l’âge de 21 ans, je suis monté à Kyoto et me suis battu en duel avec plusieurs adeptes du sabre d’écoles célèbres mais je n’ai jamais perdu. 
Puis, j’ai voyagé dans plusieurs seigneuries et régions pour rencontrer les adeptes de différentes écoles. J’ai combattu plus d’une soixantaine de fois mais pas une fois je n’ai été vaincu. Tout cela s’est passé entre ma treizième et ma vingt-huitième ou ma vingt-neuvième année. 
A l’âge de trente ans, j’ai réfléchi et je me suis aperçu que, si j’avais vaincu, je l’avais fait sans être parvenu à l’ultime étape de la stratégie. Peut-être parce que mes dispositions naturelles pour la voie m’avaient empêché de m’écarter des principes universels, peut-être parce que mes adversaires manquaient de capacité en stratégie. 
J’ai continué à m’entraîner et à chercher du matin au soir à parvenir à une plus profonde raison. Arrivé à cinquante ans, je me suis trouvé naturellement dans la voie de la stratégie. 
Depuis ce jour, je vis sans avoir besoin de rechercher davantage la voie. Lorsque j’applique la raison de la stratégie à la voie de différents arts et artisanats, je n’ai plus besoin de maître dans aucun domaine. » 

Lire ce résumé de la vie de Musashi implique un risque de méconnaissance de la dimension humaine de la culture japonaise de son époque. Je ressens une sorte de rupture entre le sujet d’étude et l’attitude intellectuelle par laquelle nous approchons aujourd’hui une culture où le poids des mots était important parce qu’on les utilisait peu, avec une présence évidente du corps. L’approche intellectuelle que nous privilégions rend la mort parfaitement abstraite. Etudier la culture des guerriers japonais au travers les filtres de la langue et la culture française fait naître chez moi des interrogations violentes et je me demande parfois si la sensation d’être liés avec le passé par les mots n’est pas fictive. Avec ses singularités, Musashi reflète la sensibilité des XVIe et XVIIe siècles. Sa conception du corps, de la mort et du monde sont différentes de la nôtre. Comment pouvons-nous approcher des sentiments de l’époque sans essayer de saisir cette dimension ? 

En lisant les documents modernes sur Musashi, j’ai eu le sentiment que nos contemporains ont tendance à apprécier ses écrits au point de vue de la littérature, de l’esthétique ou de l’éthique, à partir d’une conception strictement moderne, en effectuant un déplacement des idées de la mort et du corps, base fondamentale des travaux de Musashi. J’ai eu la sensation aiguë de lire des explicitations relatives aux conceptions de Musashi sur le corps et sur la mort faites par des auteurs dont l’intérêt se situe ailleurs, cadré par leur expérience d’intellectuels. Je me suis demandé dans quelle mesure, même en restant sur le plan littéraire, il était possible d’apprécier cette oeuvre sans avoir de référence à la pratique qui la fonde. 

Pour surmonter ce problème, dans l’interprétation des aspects techniques, j’ai essayé de m’approcher, autant que faire se peut, des sensations physiques évoquées dans le texte de Musashi en me plongeant davantage dans la pratique du karaté et du kendo. Lorsque je parviens à mettre en oeuvre une de ses techniques et j’ai la sensation que ses paroles m’imprègnent, je ressens une communauté de sensations physiques. Cependant, lorsque je me rends compte de la conception de la mort inhérente à ses paroles, je ressens qu’il existe un abîme infranchissable entre les hommes modernes et les adeptes de sabre du XVIIe siècle. La sensation physique atteste d’une communauté d’expérience et en même temps avive la sensation d’être étranger.

Dans les combats de sa jeunesse, perdre signifie mourir, le sabre y donne la mort. Une seule faute commise et c’est l’irréparable. L’expérience est unique, il est trop tard pour tirer une leçon de sa défaite en vue d’une revanche ultérieure. Musashi a forgé son art dans ces conditions. Il est déplacé de porter sur lui un jugement à partir des critères du combat sportif comme le font plusieurs auteurs japonais. Nous pouvons calculer sommairement qu’il s’est battu avec la fréquence d’un combat tous les deux mois durant une dizaine d’années et l’issue de ces combats était le plus souvent mortelle. Quelle tension cette vie a-t-elle impliquée ! Par la suite, après l’âge de 30 ans, il est entré dans une période d’introspection et je pense que c’est alors qu’il a commencé à se familiariser avec la pratique du zen. A partir de cette époque de maturité, Musashi construit une forme de combat où il domine son adversaire sans lui porter de coup. 

Ce qui est remarquable est que Musashi, à cette époque où le duel était souvent mortel, a réalisé vers la fin de sa vie des combats où il a vaincu sans blesser son adversaire et même sans porter de coup. Nous devons y voir une montée extraordinaire du niveau de son art et aussi un changement radical de sa pensée sur le sabre. Au cours d’un duel, il cherche désormais à faire progresser son adversaire. A l’issue du combat, celui-ci sait qu’il serait mort si Musashi avait prolongé son geste et cette expérience le mène à une introspection. Il fait face à son insuffisance technique qui le renvoie à sa façon de vivre le moment du combat, bref à l’insuffisance dans sa manière d’être. Il a été en situation de mourir mais il vit. Il voit sa vie au travers de la phase de la mort et les phénomènes de la vie apparaissent alors dans leur relativité, sur ce fond sombre. Cette expérience concrétise la conception bouddhique selon laquelle la mort apparaît déjà dans la naissance, la séparation dans la rencontre, la lumière dans l’ombre. Lorsque la forme du combat requiert cette attitude, le sabre cesse d’être l’arme qui tue et se transforme en sabre qui fait vivre. 

Je vois dans cet exemple une forme originelle de l’idéal du kendo actuel. En effet, en kendo au niveau le plus haut, préalablement à tous les gestes techniques, les adeptes s’affrontent dans l’interférence de leurs énergies vitales qu’on appelle ki. Le point remarquable du kendo, qui le distingue des autres disciplines, est d’avoir préservé ce domaine d’affrontement en le situant comme l’objectif le plus haut. C’est par là que le combat du kendo est conçu comme un moyen de formation de l’homme. C’est aussi par là qu’il se distingue des sports de combat et sert de modèle aux autres disciplines des arts martiaux japonais. Je pense que cet acquis est une concrétisation de la culture traditionnelle japonaise. En même temps, il donne son contenu à la formation de l’homme que véhicule la notion contemporaine de budo. Car c’est à partir d’une tension vers la formation de l’homme que le budo se définit. Cette démarche recèle, à mon sens, la possibilité de développer certaines capacités humaines actuellement laissées au second plan. En cultivant cet héritage, nous pouvons trouver à travers le budo contemporain l’enseignement d’une manière de vivre. 

L’étude de l’oeuvre de Musashi montre que la forme originelle de l’idée du budo moderne se trouve clairement présente dans sa démarche. J’ai cherché à préciser de quelle manière son oeuvre a influencé l’art du sabre, comment elle est, encore aujourd’hui, reprise et interprétée par les budokas contemporains. Je me suis attaché à définir la forme de relation entre les adversaires et les différentes notions sous-jacentes à l’expérience physique du combat qui ouvrent sur la possibilité d’une formation à la fois mentale et physique. Musashi est unique mais, dans l’histoire du sabre japonais, il n’est pas le seul à avoir atteint ce niveau de conscience et de technique. L’étude du budo nous renvoie, par l’intermédiaire de la pratique physique, à une interrogation plus large sur la culture japonaise et, en particulier, sur les transformations du rapport à autrui, et je me propose d’en poursuivre l’élaboration pratique et théorique.

Document d’archive écrit en novembre 1996 par Kenji Tokitsu – publié dans Cipango Cahiers d’Etudes japonaises n°5. INALCO Centre universitaire Dauphine, Paris

Actualité de la pensée de Miyamoto Musashi (1994)

Actualité de la pensée de Miyamoto Musashi (1994)

Miyamoto Musashi (1584-1642) 


Miyamoto Musashi est probablement le maître de sabre le plus connu en Occident. Il en est de même au Japon à une échelle bien plus importante. Les personnes qui ne s’intéressent pas aux arts martiaux, les enfants, les femmes, les jeunes… tous le connaissent.
Musashi est connu principalement par son ouvrage « Gorin-no-sho » (Ecrits sur les cinq éléments). De plus, depuis le XVIIIe siècle, plusieurs pièces de théâtre populaire se sont inspirées de l’histoire de Musashi et ont été souvent représentées, ce qui l’a rendu populaire mais, en même temps, a accentué les déformations des faits historiques et de sa personnalité. Mais ce qui a fait définitivement de Musashi un maître légendaire au Japon est le roman de Yoshikawa Eiji publié à la veille de Seconde Guerre mondiale. Ce roman intitulé « Miyamoto Musashi » a été traduit en français sous le titre « La pierre et le sabre ». Il faut cependant reconnaître qu’il existe un certain décalage entre la traduction et le livre original de E. Yoshikawa. 
Les Japonais ont trouvé dans l’image de Musashi, présentée par la plume de Yoshikawa, une représentation de l’homme idéal : celui qui, avec ses qualités et ses défauts, sait dépasser ses sentiments et persévérer dans l’effort pour s’améliorer, se perfectionner et qui parvient à comprendre le sens profond de la vie grâce à un approfondissement de l’art, l’art du combat… Certains appellent Yoshikawa Musashi le personnage de Musashi décrit par l’écrivain Yoshikawa qui a touché et a fait vibrer des fibres sensibles du coeur des Japonais.

L’image de Musashi chez les Japonais 

De tous les maîtres de sabre japonais, Miyamoto Musashi est probablement le plus connu en Occident. Il en est de même au Japon à une échelle bien plus importante. Les personnes qui ne s’intéressent pas aux arts martiaux, les enfants, les femmes, les jeunes… tous le connaissent. Musashi est connu depuis longtemps au Japon, principalement par son ouvrage « Gorin-no-sho » (Ecrits sur les cinq éléments). De plus, depuis le XVIIe siècle, plusieurs pièces de théâtre populaire se sont inspirées de l’histoire de Musashi et ont été souvent représentées, ce qui l’a rendu populaire mais en même temps a accentué les déformations des faits historiques et de sa personnalité. Mais ce qui a fait définitivement de Musashi un maître légendaire au Japon est le roman de Yoshikawa Eiji publié à la veille de Seconde Guerre mondiale. Ce roman intitulé « Miyamoto Musashi » a été traduit en français sous le titre « La pierre et le sabre ». Il faut cependant reconnaître qu’il existe un certain décalage entre la traduction et le livre original de E. Yoshikawa. Les Japonais ont trouvé dans l’image de Musashi présentée par la plume de Yoshikawa une représentation de l’homme idéal : celui qui, avec ses qualités et ses défauts, sait dépasser ses sentiments et persévérer dans l’effort pour s’améliorer, se perfectionner et qui parvient à comprendre le sens profond de la vie grâce à un approfondissement de l’art, l’art du combat… Certains appellent Yoshikawa Musashi le personnage de Musashi décrit par l’écrivain Yoshikawa qui a touché et a fait vibrer des fibres sensibles du coeur des Japonais. Quelques années avant la Seconde Guerre mondiale, une polémique s’est développée à propos de Musashi parmi les écrivains traitant de sujets historiques. Si certains appréciaient la qualité et la valeur de ses oeuvres, son niveau en sabre et sa personnalité, d’autres les dépréciaient. Yoshikawa fut impliqué dans cette vague de polémique sur Musashi mais il préféra ne pas formuler son opinion d’une manière claire sur le moment en disant : « j’exprimerai ma pensée plus tard. ». En effet, peu du temps après, il commença à publier une série de feuilletons intitulée « Miyamoto Musashi » dans le quotidien le plus important. La série dura plusieurs années et provoqua la passion du public. La polémique s’éteignit peu à peu emportée par l’image de Musashi dressée par Yoshikawa. Ainsi est née la légende moderne de Musashi. D’après le roman de Yoshikawa, un grand nombre de films sur Musashi a été tourné avec les acteurs les plus célèbres, en particulier le défunt Toshiro Mifuné. Plus d’une vingtaine d’auteurs contemporains ont écrit une vie romancée de Musashi.

Best-seller aux USA, puis au Japon.

Durant les deux dernières décennies, la pensée stratégique de Musashi a connu une nouvelle vogue avec le « Gorin-no-sho », l’oeuvre principale de Musashi. Cette tendance s’est amorcée lorsque les Japonais ont su que le Gorin-no-sho était devenu un best-seller aux Etats-Unis car les hommes d’affaires américains semblent l’avoir beaucoup apprécié, y trouvant des idées stratégiques pour les guerres économiques internationales. Les Américains y auraient-ils trouvé quelques secrets de l’efficacité de l’économie japonaise des années 70-90 ? Lorsque cette nouvelle se répandit au Japon, les Japonais découvrirent l’oeuvre de Musashi. En effet, si tous les Japonais connaissaient le nom de Musashi, bien peu connaissaient son oeuvre. Plus d’une quinzaine de livres traitant du Gorin-no-sho au point de vue économique et politique ont été publiés. Les Japonais apprécient à nouveau Musashi considérant que son livre contient certainement des enseignements importants pour la stratégie économique puisque des hommes d’affaires américains l’ont si hautement apprécié. C’est ainsi qu’au Japon des livres sur Musashi deviennent à nouveau des best-sellers. 

Stratégie économique 
Quels secrets contient donc ce livre ? J’ai lu plusieurs ouvrages qui présentent la pensée stratégique de Musashi à partir du Gorin-no-sho mais la manière dont les économistes l’interprètent m’a semblé non seulement rudimentaire et banale mais parfois erronée du point de vue littéraire. Par la suite, j’ai rectifié mon jugement en me demandant si ce ne sont pas justement ces principes banaux et rudimentaires qui manqueraient dans les activités économiques d’aujourd’hui. Musashi comprend toujours le phénomène du combat avec deux versants : l’individuel et le collectif. Pour lui, les capacités que l’on développe par l’entraînement individuel au combat doivent être transposables dans les combats collectifs et la stratégie militaire globale, d’où la possibilité de transposition en politique et en économie. Confrontés à la réalité de l’activité économique, nous avons tendance à être pris dans des enchevêtrements de détails d’intérêt immédiat et, de ce fait, à perdre de vue la situation globale. Il arrive que l’on fasse beaucoup d’économies à un échelon, tout en gaspillant à un échelon plus important. L’enseignement de Musashi porte sur la stratégie dans ces deux dimensions et il la décrit à la manière tranchante de la lame du sabre. C’est probablement la cause de la simplicité apparente de son texte. Mais il est vrai que les hommes d’affaires n’attachent pas une grande importance à la rigueur du texte ; il leur suffit d’obtenir un enseignement du fond. En tout cas, je pense que la traduction américaine de ce texte comporte pas mal d’erreurs car, dans la traduction française faite à partir du livre américain, j’ai relevé plus de trois cents erreurs plus ou moins graves portant sur le sens des mots et la construction des phrases, ce qui déforme la signification originelle du texte. Cela n’aura pas tellement d’importance pour ceux qui se contentent d’en connaître les grandes lignes mais ne convient pas pour une lecture sérieuse. C’est pourquoi j’ai commencé à traduire en français intégralement le texte du Gorin-no-sho d’une manière rigoureuse car j’ai voulu que cette ſuvre qui m’est chère soit connue dans son plein sens. Cet élan m’a conduit à la traduction des autres documents concernant l’art et la vie de Musashi et j’ai décidé d’écrire une thèse. J’ai rédigé à partir de cette thèse, soutenue à l’Université de Paris VII en Langue et Civilisation d’Extrême-Orient, un livre qui a été récemment publié (1998). Personnellement, depuis trente ans, je lis régulièrement le Gorin-no-sho en y trouvant des enseignements importants pour mon karaté. Il s’agit pour moi d’un ouvrage essentiel.

Les combats de Musashi 
Musashi a livré une soixantaine de duels durant sa jeunesse, avant d’atteindre l’âge de 30 ans. La plupart de ses adversaires sont morts. Si nous calculons approximativement, il a combattu en un duel mortel tous les deux mois durant dix ans. Avec quelle tension a-t-il vécu ! Ce n’est pas qu’il ait arrêté de combattre à 30 ans. Il continue la voie du sabre et il combat un grand nombre de fois en cherchant désormais à répondre aux défis par l’enseignement. La qualité de son combat se transforme après 40 ans. Lorsqu’il combat contre les adeptes d’autres écoles, il ne les tue plus. Il l’emporte sans porter un coup mortel. Il l’emporte tantôt en brisant le bokuto (sabre en bois) de l’adversaire, tantôt en faisant tomber le sabre par un coup de bokuto. Vers la fin de sa vie, il semble avoir acquis la capacité de dominer l’adversaire par l’émanation d’une énergie étrange : le ki. Il donne quelques indications sur cet état de combat dans le « Gorin-no-sho » car il l’a écrit à la veille de sa mort, cependant le sens n’apparaît pas sans un examen attentif de son texte.

L’enseignement et la transmission 
On dit souvent que Musashi était un autodidacte car c’est ce que Yoshikawa écrit dans son roman. Certains adeptes d’arts martiaux japonais le pensent. Mais la réalité est différente. Il a reçu un enseignement traditionnel de sabre qui était transmis dans sa famille. Son père Miyamoto Munisaï était maître de sabre et excellait en plusieurs autres disciplines telles que le jujutsu, la lance… Son grand-père Hirata Shokan avait fondé une école de sabre Tori-ryu. C’est en s’appuyant sur cet apprentissage familial que Musashi a élaboré plus tard des techniques personnelles. La particularité de son sabre est connue sous le nom de nito : technique des deux sabres. Mais il n’est pas le premier à avoir utilisé les deux sabres. Sur le champ de bataille, lorsqu’un guerrier était entouré d’ennemis, il utilisait souvent spontanément les deux sabres. Musashi a systématisé cet usage dans son école. Nous avons tendance à penser que, dans l’école des deux sabres, on combat en utilisant les deux sabres, tantôt pour parer, tantôt pour pourfendre. En kendo moderne, le sabre court est utilisé uniquement pour parer ou pour déplacer le sabre de l’adversaire. Lorsque vous donnez à l’adversaire un coup avec le sabre court, l’arbitre ne compte pratiquement jamais de point. C’est curieux, mais c’est comme ça. En tout cas, nous avons tendance à penser qu’on utilise le sabre court comme un sabre long réduit. On ne pense presque jamais à une technique plus spontanée : lancer un sabre. En effet, lorsqu’on utilisait les deux sabres, on devait savoir lancer le sabre court. Musashi excellait au lancement du sabre et du couteau. Selon un document, « Musashi était capable de transpercer une pêche flottant sur un ruisseau en lançant son sabre court. ». Il a aussi élaboré une forme particulière de couteau à lancer. Sa technique du lancer est transmise sous le nom de Musashi-ryu shuriken. Quelques écoles fondées à partir de l’enseignement de Musashi se sont spécialisées dans la technique du lancer de sabre court durant le combat. En ce cas, le droitier porte le sabre court de sa main droite. Mais la technique du lancer de sabre est surtout efficace lorsque l’adversaire ignore cette possibilité. C’est pourquoi la technique du lancer de sabre n’a pas été transmise d’une manière ouverte. A l’époque des samouraïs, lors d’un duel, si vous teniez le sabre long de la main gauche et le sabre court de la main droite en le brandissant au-dessus de l’épaule droite, votre adversaire averti aurait pu se méfier d’un éventuel lancement du sabre court. Mais si vous les tenez à l’inverse à la façon d’un gaucher, il ne se méfiera pas. Musashi semble avoir été gaucher. 

L’influence de Musashi en budo 
La technique des deux sabres, nito, a souvent été considérée en kendo moderne comme « perverse » ; de ce fait, peu d’adeptes l’utilisaient. Cependant, cette technique commence à être appréciée à nouveau en kendo moderne. Indépendamment de cette technique, la pensée stratégique et technique de Musashi a été citée maintes fois par des maîtres de kendo depuis le XVIIe siècle. Si sa pensée technique a directement influencé les autres écoles de sabre et aussi le naginata, la lance et le bâton, son état d’esprit stratégique a influencé le jujutsu, le judo et aussi sur le karaté. Par exemple, le défunt Oyama Masutatsu, maître fondateur du karaté Kyokushinkaï, prenait Musashi pour modèle. Comme lui, nombre de maîtres de karaté s’inspirent de la vie de Musashi. Mais, dans la plupart des cas, l’image de Musashi correspond plutôt à celle qui est forgée par l’écrivain E. Yoshikawa qu’au personnage historique. En ce sens aussi, Yoshikawa a bien touché l’esprit et la sensibilité des Japonais. L’influence de Musashi s’exerce donc de deux façons : par son oeuvre, le Gorin-no-sho et par le roman. 

L’Ecole de Musashi d’aujourd’hui 
L’Ecole de Musashi se perpétue aujourd’hui sous le nom de Hyoho Niten Ichi Ryu. Plusieurs maîtres se proclament l’héritier authentique de son enseignement. En 1986, j’ai rendu visite à maître Masayuki Imai, maître principal d’un courant de l’école de Musashi. (Voir photo). Il m’a montré un bokuto qu’a fabriqué Musashi. J’ai été ému en tenant ce bokuto que Musashi portait quotidiennement à la place d’une canne. Il m’a frappé par la noblesse de sa forme et par son parfait équilibre. Sur la lame du bokuto, était gravé un poème : Kanryu Tsuki wo obite Sumerukoto Kagamino gotoshi. 
Je traduis ce poème :
Tel un miroir, le courant d’une rivière hivernale reflète la lune, pourtant il est transparent.

Plonger la main dans l’eau glacée et rapide évoque un froid coupant comme la lame du sabre. La rapidité, c’est aussi le dynamisme du combat. En même temps la surface de l’eau donne l’image de la pureté et du calme. Si la surface se trouble, la lune sera morcelée. Ce poème, souvent cité pour décrire l’état d’esprit du sabre montre en effet la double composante de la violence et du calme.

Kenji Tokitsu

Le Kata : Tekki ou Naifanchi par Senseï Tokitsu

Suite au dernier stage de Paris (18/19 janvier) au cours duquel Senseï a fait allusion au kata Tekki ou Naifanchi, voici un extrait de texte écrit par Senseï

 

Le kata : Tekki ou Naifanchi

 

La majorité des karatékas contemporains connaissent le kata nommé Tekki (ou Naifanchi). On s’exerce à ce kata en position stable en se déplaçant simplement d’un pas et demi sur la droite et de la même façon sur la gauche tout en maintenant les hanches en face. Il n’y a que peu de déplacements et de mouvements techniques. Ce qui fait dire à certains:

 

« C’est un kata pour cultiver et développer la stabilité. »

 

En observant ce kata, ceux qui ne le connaissent pas, pourraient dire qu’on bouge comme un pantin.

 

En effet, si aujourd’hui les karatékas s’entraînent à ce kata, c’est pour passer l’examen de ceinture marron dans la plupart des cas. Il y a bien d’autres katas plus dynamiques, plus intéressants et plus spectaculaires dont l’exercice donne l’impression de s’entraîner pour progresser. Il arrive aussi qu’un karatéka âgé ou fatigué choisisse ce kata pour la démonstration parce que son exécution est la moins fatigante.

 

Cependant, selon la tradition du karaté du courant Shurité, le plus ancien d’Okinawa, on dit que:

 

Les techniques essentielles du karaté sont toutes contenues dans le kata Naïfanchi (Tekki).

 

Notons que la caractéristique du karaté du courant Shuri était connue pour sa vitesse technique et ses déplacements comme celle des eaux d’un torrent.

 

En comparaison des interprétations données ci-dessus, ne trouvez-vous pas qu’il existe un décalage important? Y-a-t-il une si grande différence entre le mode de pratique contemporain de ce kata et celui de la tradition du karaté classique d’Okinawa? Pourquoi dit-on que ce kata si peu mobile, si simple et carré comporte tout l’essentiel du karaté qui est particulièrement mobile et rapide?

 

En nous exerçant à ce kata de la manière officielle durant des décennies, pourrons-nous trouver l’essentiel du karaté? Pourquoi existe-t-il un décalage si important entre ce que dit la tradition et la réalité technique que vivent les karatékas contemporains? Il y a certainement une raison; Laquelle?

 

Chôki Motobu (1870-1941), Maître de karaté d’Okinawa, a laissé des traces importantes dans l’histoire du karaté moderne. Il y a de nombreuses anecdotes qui attestent ses capacités et ses qualités de combattant. Il est avéré qu’il a été expert du kata Naifanchi (Tekki).

 

Les qualités et les capacités du karaté de C. Motobu étaient bien réputées pour sa force, pour la vitesse des attaques et celle de déplacements variés conformes aux caractéristiques du karaté de Shuri qu’exprime la tradition d’Okinawa.

 

 

Pourquoi y-a-t-il une aussi grande différence?

 

Posons un coup d’oeil rapide sur la particularité de cet adepte.

 

Le nom de C.Motobu fut connu au Japon à partir du combat public qu’il a fait à Kyoto en 1921 contre un boxeur professionnel européen qu’il a mis K.O au premier round. C. Motobu était alors âgé de 51 ans. Notons qu’à cette époque, la durée de vie moyenne des japonais était de 50 ans. On disait couramment: « La vie s’arrête à 50 ans ». L’homme de 50 ans était considéré comme un vieillard. En effet, dans le récit de ce combat, C. Motobu est qualifié de « vieux campagnard ».

 

Une dizaine d’années plus tard, C.Motobu a dit à propos de ce combat: « Lors du combat contre un boxeur à Kyoto, je l’ai battu en le frappant au visage en sautant, car il était grand. Il est efficace de frapper en sautant contre un adversaire de grande taille. »

 

Il a dit aussi:

 

 » Dans le combat, je ne prends pas de position particulière… Ma position est la même en en kata qu’en combat. Je fléchis légèrement les genoux comme je le fais dans le kata Naifanchi et je bouge librement… »

 

La positionde kata naifanchi pour C. Motobu n’était donc pas celle d’un pantin, mais celle qui lui permettait de bouger librement. D’après les documents que nous pouvons lire aujourd’hui, il l’utilisait aussi pour l’attaque et la défense, techniques basées sur le kata Naifanshi.

 

Son itinéraire de vie est parsemé de combats.

 

Voici l’un des témoignages:

 

« Le Maître Motobu avait plus de 60 ans lorsque je l’ai vu combattre un champion du Japon de la boxe anglaise en poids coq ».

 

Lors de leur rencontre, le boxeur posait diverses questions auxquelles le Maître répondait. A un certain moment, le Maître a dit:  » Pour comprendre la réalité, il faut faire réellement le combat. Attaquez-moi librement de toute votre force en cherchant à me mettre K.O. je ne vous ferai pas de mal »

 

Le boxeur était hésitant au début, mais il commença à accélérer ses mouvements… En prenant sa garde, le Maître bougea avec légèreté en s’accordant au rythme du boxeur… Le boxeur finit par lancer toutes sortes d’attaques. Et, chaque fois, le Maître avançait tout près du boxeur comme s’il glissait dans l’espace et portait son coup de poing entre les sourcils du boxeur sans appuyer… La même scène se produisit à plusieurs reprises… Le boxeur finit par le saluer poliment et dit: « Je ne peux rien faire contre vous. Je suis totalement dominé. »

 

  1. Motobu a vécu d’autres expériences similaires et quelques boxeurs sot devenus son élève…

 

Où est la différence entre le kata de Motobu et celui que vous connaissez? Ce sera un des thèmes de stage à Namur (15 et 16 mars 2014).

Zanshin

En art martial japonais, on entend parfois le mot zanshin. Que signifie-t-il ? Je vais préciser le sens de ce terme et ajouter quelque interprétation personnelle.

J’écris cet article pour répondre à la demande de Vincent Leduc, mon élève karatéka Belge, 6ème dan. Je vais donc à la fin de ce texte préciser ce concept en relation avec le karaté.

Dans le dictionnaire japonais, deux acceptions sont données pour le mot zanshin. Les notices d’explications étant courtes, je rajoute mon commentaire personnel en italique.

1 – L’esprit qui demeure, ou le fait de laisser demeurer l’esprit.

– L’esprit qui ne se détache pas.

– Le fait de ne pas se satisfaire totalement des choses ou des actes.

2 – L’état d’esprit recherché et pratiqué en kendô ou en kyûdô (tir à l’arc).

En kendô : l’attitude mentale qu’on maintient après avoir frappé.

Frapper avec le shinaï (en kendô) correspond à l’action de pourfendre avec le sabre. L’explication du dictionnaire signifie : ayant frappé (pourfendu) l’adversaire, votre esprit ne doit pas s’arrêter à cette action. Vous devez être en mesure d’agir face à un autre adversaire éventuel, tout en maintenant votre vigilance sur le premier adversaire. Il ne s’agit pas d’arrêter brusquement le geste, ni de continuer ce geste dans le vide. Même si le geste s’arrête, l’esprit est toujours en action sans être sous tension. La vigilance, la disposition, l’énergie demeurent tandis que l’action d’attaque semble achevée…

En kyûdô : le maintien de la tension mentale après avoir lâché une flèche.

Votre corps est en symbiose avec la cible. Vous lâchez une flèche. Qu’elle touche au but ou non, votre action continue à résonner dans votre corps et votre esprit. L’action de tirer la flèche est finie, mais non l’esprit de faire cette action, puisque la résonance du geste continue à demeurer en vous. Lâcher une flèche ne signifie pas la fin de l’action de tirer cette flèche.

Dans la pratique des arts martiaux, on se réfère au second sens.

Le karaté moderne met une grande importance dans la technique de la réalisation du kimé dont le concept s’inspire de l’idée de zanshin que nous venons de voir.

Si vous avez une formation en karaté, je vous invite à porter votre attention sur votre corps lorsque vous réalisez le kimé. Que se passe-t-il dans votre corps ? Vous contractez des muscles de sorte que votre corps se bloque instantanément afin d’exprimer la force et la précision en technique. Le karaté moderne préconise cette forme d’expression de force associée à une technique.

Si vous compariez les tensions pour réaliser le kimé avec ce que j’ai écrit en caractères italiques, vous devriez vous rendre compte de quelques différences.

Car, en vous exerçant à une technique avec le kimé, vous êtes pendant un instant dans une posture figée dans laquelle vous exprimez une précision et une force du geste. Si vous pouviez vous observer, vous verriez qu’à cet instant précis, vous vous êtes bloqué. Si vous vous observiez davantage, vous verriez que vous êtes empêché de faire un autre mouvement. Ce qui signifie qu’à cet instant précis, vous vous êtes vous-même interdit de réagir face à l’attaque éventuelle d’un autre adversaire. Cela ne peut pas être une attitude d’art martial.

C’est une des raisons pour lesquelles je considère personnellement que la mise en place du kimé dans le karaté moderne n’est pas une réussite quant à l’application du concept zanshin.

En comparant cette situation avec le commentaire que j’ai rajouté en italique, vous pourriez aisément vous rendre compte de la différence. Dans le karaté originel d’Okinawa la situation était bien différente. (Je l’expliquerai dans d’autres textes que celui-ci.)

Une question demeure.

Si le kimé s’inspire du zanshin en arts martiaux japonais, alors pour quelle raison le modèle du kimé actuel est-il apparu ? Cette interrogation nous conduira à une réflexion socio-culturelle et historique. Je vous laisse y réfléchir. Je me contente ici de présenter quelques petits éléments historiques.

Auparavant, voici une petite anecdote pour terminer cette brève réflexion sur le zanshin.

« Un célèbre maître de kendô du 20ème siècle prenait le thé avec son élève sur une terrasse donnant sur le jardin. L’élève posa une question au maître sur ce qu’est zanshin. En guise de réponse, le maître jeta brusquement le contenu du thé dans le jardin. Puis il lui montra le fond de la tasse où restaient quelques gouttes de thé. Il dit alors : « C’est ça le zanshin. »

Brève aperçu historique du karaté moderne

J’entends par karaté moderne un ensemble des courants et d’écoles de karaté formés et développés après 1920 sur l’île principale du Japon. Je distingue quatre périodes dans l’histoire du karaté moderne.

1) Première période (1921-1945).

L’introduction du karaté d’Okinawa dans l’île principale du Japon. Celle-ci commence en 1921 et continue jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale. C’est une période de tentative d’un alliage de karaté d’Okinawa avec celui de la tradition des arts martiaux japonais.

2) Deuxième période (1945-1970).

Après la Guerre jusqu’à la fin des années 1960. C’est une formation du karaté moderne qui associe le karaté de la première période avec une certaine tendance à la compétition sportive. C’est la naissance de ce qu’on appelle « karaté traditionnel ».

3) Troisième période (1970-1990).

Après le premier championnat du monde de karaté en 1970 à Tokyo, le karaté a connu un essor à l’échelle mondiale. En s’appuyant sur la vague des films de Bruce Lee qui viendra quelques années plus tard, le karaté a connu une réelle expansion dans le monde jusqu’à la fin des années 80.

4) Quatrième période (1990- jusqu’à nos jours).

Depuis les années 90, le karaté entre dans une période de régression. L’engouement de la période précédente s’amenuisant, le nombre de praticiens diminue. Parallèlement, les arts martiaux Chinois, entre autres le tai-chi-chuan, connaissent une montée d’appréciation publique.

   Conclusion

Dans cette classification historique du karaté moderne, nous nous situons actuellement dans la quatrième période.

Je pense que le concept du kimé a été formé et développé au cours de ces périodes historiques où le karaté devait se former comme une discipline d’art martial à la fois traditionnelle et sportive. Le karaté moderne devait se développer en tant que sport de spectacle tout en maintenant une sobriété de l’art martial traditionnel japonais.

En quelque sorte, le karaté moderne est le produit d’un dilemme : se former pour le spectacle tout en réussissant à maintenir la sobriété de l’art martial. Nous le constatons bien dans l’anecdote de la tasse de thé : comment peut-on former un spectacle avec une goutte de thé au fond d’une tasse ? La réflexion sur zanshin en est la réponse.

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