Le Kata : Tekki ou Naifanchi par Senseï Tokitsu

Suite au dernier stage de Paris (18/19 janvier) au cours duquel Senseï a fait allusion au kata Tekki ou Naifanchi, voici un extrait de texte écrit par Senseï

 

Le kata : Tekki ou Naifanchi

 

La majorité des karatékas contemporains connaissent le kata nommé Tekki (ou Naifanchi). On s’exerce à ce kata en position stable en se déplaçant simplement d’un pas et demi sur la droite et de la même façon sur la gauche tout en maintenant les hanches en face. Il n’y a que peu de déplacements et de mouvements techniques. Ce qui fait dire à certains:

 

« C’est un kata pour cultiver et développer la stabilité. »

 

En observant ce kata, ceux qui ne le connaissent pas, pourraient dire qu’on bouge comme un pantin.

 

En effet, si aujourd’hui les karatékas s’entraînent à ce kata, c’est pour passer l’examen de ceinture marron dans la plupart des cas. Il y a bien d’autres katas plus dynamiques, plus intéressants et plus spectaculaires dont l’exercice donne l’impression de s’entraîner pour progresser. Il arrive aussi qu’un karatéka âgé ou fatigué choisisse ce kata pour la démonstration parce que son exécution est la moins fatigante.

 

Cependant, selon la tradition du karaté du courant Shurité, le plus ancien d’Okinawa, on dit que:

 

Les techniques essentielles du karaté sont toutes contenues dans le kata Naïfanchi (Tekki).

 

Notons que la caractéristique du karaté du courant Shuri était connue pour sa vitesse technique et ses déplacements comme celle des eaux d’un torrent.

 

En comparaison des interprétations données ci-dessus, ne trouvez-vous pas qu’il existe un décalage important? Y-a-t-il une si grande différence entre le mode de pratique contemporain de ce kata et celui de la tradition du karaté classique d’Okinawa? Pourquoi dit-on que ce kata si peu mobile, si simple et carré comporte tout l’essentiel du karaté qui est particulièrement mobile et rapide?

 

En nous exerçant à ce kata de la manière officielle durant des décennies, pourrons-nous trouver l’essentiel du karaté? Pourquoi existe-t-il un décalage si important entre ce que dit la tradition et la réalité technique que vivent les karatékas contemporains? Il y a certainement une raison; Laquelle?

 

Chôki Motobu (1870-1941), Maître de karaté d’Okinawa, a laissé des traces importantes dans l’histoire du karaté moderne. Il y a de nombreuses anecdotes qui attestent ses capacités et ses qualités de combattant. Il est avéré qu’il a été expert du kata Naifanchi (Tekki).

 

Les qualités et les capacités du karaté de C. Motobu étaient bien réputées pour sa force, pour la vitesse des attaques et celle de déplacements variés conformes aux caractéristiques du karaté de Shuri qu’exprime la tradition d’Okinawa.

 

 

Pourquoi y-a-t-il une aussi grande différence?

 

Posons un coup d’oeil rapide sur la particularité de cet adepte.

 

Le nom de C.Motobu fut connu au Japon à partir du combat public qu’il a fait à Kyoto en 1921 contre un boxeur professionnel européen qu’il a mis K.O au premier round. C. Motobu était alors âgé de 51 ans. Notons qu’à cette époque, la durée de vie moyenne des japonais était de 50 ans. On disait couramment: « La vie s’arrête à 50 ans ». L’homme de 50 ans était considéré comme un vieillard. En effet, dans le récit de ce combat, C. Motobu est qualifié de « vieux campagnard ».

 

Une dizaine d’années plus tard, C.Motobu a dit à propos de ce combat: « Lors du combat contre un boxeur à Kyoto, je l’ai battu en le frappant au visage en sautant, car il était grand. Il est efficace de frapper en sautant contre un adversaire de grande taille. »

 

Il a dit aussi:

 

 » Dans le combat, je ne prends pas de position particulière… Ma position est la même en en kata qu’en combat. Je fléchis légèrement les genoux comme je le fais dans le kata Naifanchi et je bouge librement… »

 

La positionde kata naifanchi pour C. Motobu n’était donc pas celle d’un pantin, mais celle qui lui permettait de bouger librement. D’après les documents que nous pouvons lire aujourd’hui, il l’utilisait aussi pour l’attaque et la défense, techniques basées sur le kata Naifanshi.

 

Son itinéraire de vie est parsemé de combats.

 

Voici l’un des témoignages:

 

« Le Maître Motobu avait plus de 60 ans lorsque je l’ai vu combattre un champion du Japon de la boxe anglaise en poids coq ».

 

Lors de leur rencontre, le boxeur posait diverses questions auxquelles le Maître répondait. A un certain moment, le Maître a dit:  » Pour comprendre la réalité, il faut faire réellement le combat. Attaquez-moi librement de toute votre force en cherchant à me mettre K.O. je ne vous ferai pas de mal »

 

Le boxeur était hésitant au début, mais il commença à accélérer ses mouvements… En prenant sa garde, le Maître bougea avec légèreté en s’accordant au rythme du boxeur… Le boxeur finit par lancer toutes sortes d’attaques. Et, chaque fois, le Maître avançait tout près du boxeur comme s’il glissait dans l’espace et portait son coup de poing entre les sourcils du boxeur sans appuyer… La même scène se produisit à plusieurs reprises… Le boxeur finit par le saluer poliment et dit: « Je ne peux rien faire contre vous. Je suis totalement dominé. »

 

  1. Motobu a vécu d’autres expériences similaires et quelques boxeurs sot devenus son élève…

 

Où est la différence entre le kata de Motobu et celui que vous connaissez? Ce sera un des thèmes de stage à Namur (15 et 16 mars 2014).

Zanshin

En art martial japonais, on entend parfois le mot zanshin. Que signifie-t-il ? Je vais préciser le sens de ce terme et ajouter quelque interprétation personnelle.

J’écris cet article pour répondre à la demande de Vincent Leduc, mon élève karatéka Belge, 6ème dan. Je vais donc à la fin de ce texte préciser ce concept en relation avec le karaté.

Dans le dictionnaire japonais, deux acceptions sont données pour le mot zanshin. Les notices d’explications étant courtes, je rajoute mon commentaire personnel en italique.

1 – L’esprit qui demeure, ou le fait de laisser demeurer l’esprit.

– L’esprit qui ne se détache pas.

– Le fait de ne pas se satisfaire totalement des choses ou des actes.

2 – L’état d’esprit recherché et pratiqué en kendô ou en kyûdô (tir à l’arc).

En kendô : l’attitude mentale qu’on maintient après avoir frappé.

Frapper avec le shinaï (en kendô) correspond à l’action de pourfendre avec le sabre. L’explication du dictionnaire signifie : ayant frappé (pourfendu) l’adversaire, votre esprit ne doit pas s’arrêter à cette action. Vous devez être en mesure d’agir face à un autre adversaire éventuel, tout en maintenant votre vigilance sur le premier adversaire. Il ne s’agit pas d’arrêter brusquement le geste, ni de continuer ce geste dans le vide. Même si le geste s’arrête, l’esprit est toujours en action sans être sous tension. La vigilance, la disposition, l’énergie demeurent tandis que l’action d’attaque semble achevée…

En kyûdô : le maintien de la tension mentale après avoir lâché une flèche.

Votre corps est en symbiose avec la cible. Vous lâchez une flèche. Qu’elle touche au but ou non, votre action continue à résonner dans votre corps et votre esprit. L’action de tirer la flèche est finie, mais non l’esprit de faire cette action, puisque la résonance du geste continue à demeurer en vous. Lâcher une flèche ne signifie pas la fin de l’action de tirer cette flèche.

Dans la pratique des arts martiaux, on se réfère au second sens.

Le karaté moderne met une grande importance dans la technique de la réalisation du kimé dont le concept s’inspire de l’idée de zanshin que nous venons de voir.

Si vous avez une formation en karaté, je vous invite à porter votre attention sur votre corps lorsque vous réalisez le kimé. Que se passe-t-il dans votre corps ? Vous contractez des muscles de sorte que votre corps se bloque instantanément afin d’exprimer la force et la précision en technique. Le karaté moderne préconise cette forme d’expression de force associée à une technique.

Si vous compariez les tensions pour réaliser le kimé avec ce que j’ai écrit en caractères italiques, vous devriez vous rendre compte de quelques différences.

Car, en vous exerçant à une technique avec le kimé, vous êtes pendant un instant dans une posture figée dans laquelle vous exprimez une précision et une force du geste. Si vous pouviez vous observer, vous verriez qu’à cet instant précis, vous vous êtes bloqué. Si vous vous observiez davantage, vous verriez que vous êtes empêché de faire un autre mouvement. Ce qui signifie qu’à cet instant précis, vous vous êtes vous-même interdit de réagir face à l’attaque éventuelle d’un autre adversaire. Cela ne peut pas être une attitude d’art martial.

C’est une des raisons pour lesquelles je considère personnellement que la mise en place du kimé dans le karaté moderne n’est pas une réussite quant à l’application du concept zanshin.

En comparant cette situation avec le commentaire que j’ai rajouté en italique, vous pourriez aisément vous rendre compte de la différence. Dans le karaté originel d’Okinawa la situation était bien différente. (Je l’expliquerai dans d’autres textes que celui-ci.)

Une question demeure.

Si le kimé s’inspire du zanshin en arts martiaux japonais, alors pour quelle raison le modèle du kimé actuel est-il apparu ? Cette interrogation nous conduira à une réflexion socio-culturelle et historique. Je vous laisse y réfléchir. Je me contente ici de présenter quelques petits éléments historiques.

Auparavant, voici une petite anecdote pour terminer cette brève réflexion sur le zanshin.

« Un célèbre maître de kendô du 20ème siècle prenait le thé avec son élève sur une terrasse donnant sur le jardin. L’élève posa une question au maître sur ce qu’est zanshin. En guise de réponse, le maître jeta brusquement le contenu du thé dans le jardin. Puis il lui montra le fond de la tasse où restaient quelques gouttes de thé. Il dit alors : « C’est ça le zanshin. »

Brève aperçu historique du karaté moderne

J’entends par karaté moderne un ensemble des courants et d’écoles de karaté formés et développés après 1920 sur l’île principale du Japon. Je distingue quatre périodes dans l’histoire du karaté moderne.

1) Première période (1921-1945).

L’introduction du karaté d’Okinawa dans l’île principale du Japon. Celle-ci commence en 1921 et continue jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale. C’est une période de tentative d’un alliage de karaté d’Okinawa avec celui de la tradition des arts martiaux japonais.

2) Deuxième période (1945-1970).

Après la Guerre jusqu’à la fin des années 1960. C’est une formation du karaté moderne qui associe le karaté de la première période avec une certaine tendance à la compétition sportive. C’est la naissance de ce qu’on appelle « karaté traditionnel ».

3) Troisième période (1970-1990).

Après le premier championnat du monde de karaté en 1970 à Tokyo, le karaté a connu un essor à l’échelle mondiale. En s’appuyant sur la vague des films de Bruce Lee qui viendra quelques années plus tard, le karaté a connu une réelle expansion dans le monde jusqu’à la fin des années 80.

4) Quatrième période (1990- jusqu’à nos jours).

Depuis les années 90, le karaté entre dans une période de régression. L’engouement de la période précédente s’amenuisant, le nombre de praticiens diminue. Parallèlement, les arts martiaux Chinois, entre autres le tai-chi-chuan, connaissent une montée d’appréciation publique.

   Conclusion

Dans cette classification historique du karaté moderne, nous nous situons actuellement dans la quatrième période.

Je pense que le concept du kimé a été formé et développé au cours de ces périodes historiques où le karaté devait se former comme une discipline d’art martial à la fois traditionnelle et sportive. Le karaté moderne devait se développer en tant que sport de spectacle tout en maintenant une sobriété de l’art martial traditionnel japonais.

En quelque sorte, le karaté moderne est le produit d’un dilemme : se former pour le spectacle tout en réussissant à maintenir la sobriété de l’art martial. Nous le constatons bien dans l’anecdote de la tasse de thé : comment peut-on former un spectacle avec une goutte de thé au fond d’une tasse ? La réflexion sur zanshin en est la réponse.

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