Etude de la logique du corps (1995)

Document d’archive écrit en 1995 par Kenji Tokitsu publié dans Japon pluriel, actes du premier colloque de la Société française des études japonaises.

Etude de la logique du corps, l’exemple des arts martiaux japonais

Les kata, séquences gestuelles codifiées, jouent un rôle essentiel dans la transmission et l’étude des arts japonais. Dans ces systèmes de signes transmis par le geste, il s’agit d’émettre et de recevoir des significations portées par le corps. Il s’agit aussi de communiquer une signification particulière à des personnes choisies en la dissimulant aux yeux des autres. Le décryptage de ce système est plus complexe qu’il ne paraît au premier abord. En effet, le risque est grand de prendre en compte la forme des gestes, sans en comprendre le sens, sans saisir les principes sur lesquels repose la dynamique. Ceci d’autant plus que ces éléments n’ont pas été explicités et sont souvent occultés dans les modes contemporains d’exécution de la gestuelle.

L’étude pratique et théorique de l’art du sabre classique et la comparaison avec les danses japonaises m’ont conduit à l’hypothèse que les arts corporels dont nous pouvons remonter la tradition relevaient de principes gestuels différents de ceux qui sont pour
nous évidents.

La culture japonaise est fortement marquée par la présence du corps et, dans le domaine artistique, le corps a souvent le rôle principal. La langue écrite reste et le corps disparaît en laissant les kata. Une étude fondée seulement sur l’écrit peut recouvrir de graves lacunes. Pour les hommes de l’époque Edo, la mort était bien plus concrète et ancrée dans la réalité des gestes quotidiens qu’elle ne l’est pour nous. Comment apprécier Ihara Saikaku ou Chikamatsu Monzaemon, si nous en restons aux valeurs contemporaines, si le corps reste une abstraction dans la mort décrite ? Le risque est d’avoir une vision édulcorée et idéalisée de la culture des guerriers faute d’approfondir ce qu’étaient pour eux le corps et la présence physique de la mort, éléments nodaux de leurs préoccupations.

« Si vous voulez aller vers l’ultime niveau du sabre, dégainez le sabre chaque matin en mettant la lame devant votre visage et méditez sur le fait que c’est avec cela que l’adversaire va vous attaquer » (Matsuura Seizan, 1810).

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Cette phrase concrétise la façon dont les guerriers recevaient une éducation à la mort, ce qu’exprime aussi le Hagakure : « La voie du guerrier est celle de la mort ». Elle montre aussi à quel point la mort était un poids lourd à supporter pour les guerriers. Il serait faux de dire qu’ils n’ont pas eu peur. Nous trouvons partout les traces d’une lutte pour se libérer de la peur de la mort en affrontant cette peur. La pratique traditionnelle de l’art du sabre le montre concrètement : lorsqu’on arrive à surmonter la crainte de la mort, l’essentiel de l’art du sabre est atteint.

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La façon de marcher

Pour atteindre cette culture du corps, je commencerai par l’exemple en apparence le plus banal, celui de la marche. Lorsque nous étudions les textes et les documents graphiques traitant des techniques du corps à l’époque Edo, il apparaît que les Japonais d’alors avaient une façon de marcher et plus largement une gestuelle différenciées selon les groupes sociaux. Cellesci
faisaient sens. Nous connaissons les mots : hyakushoaruki, choninaruki, shokuninaruki, bushiaruki, mais le contenu de ces mots est presque oublié aujourd’hui. L’évolution des attitudes corporelles au cours de l’histoire a été négligée dans la plupart des oeuvres cinématographiques contemporaines japonaises, et encore plus dans les téléfilms, ce qui contribue à donner force à des images fictives et nous avons l’illusion que les paysans, les commerçants marchaient comme nos contemporains et que les guerriers marchaient comme ceux qui pratiquent les arts martiaux aujourd’hui. Cependant les films de la première moitié du siècle constituent un répertoire d’attitudes corporelles qui permet d’éclairer la dynamique de mouvements dont nous trouvons des images figées dans l’iconographie. Par ailleurs, les mouvements
transmis dans les kata des arts traditionnels conservent la dynamique gestuelle du passé et permettent de la reconstituer, si toutefois on prend la précaution de faire la part d’une évolution, limitée certes, mais dont ceux qui transmettent l’art n’ont pas conscience.
Pour prendre un exemple, en règle générale, les Japonais d’avant l’époque Meiji marchaient sans balancer les bras et, encore après guerre, l’on pouvait retrouver cette démarche chez les paysans et dans certaines familles de commerçants de tradition ancienne. Les guerriers japonais marchaient sans déplier complètement les genoux, en baissant le centre de gravité et en plaçant leur main au niveau de la poignée du sabre.

Pour eux, l’apprentissage des gestes techniques se situait dans la continuité de cette façon de marcher que l’analyse des kata m’a permis de reconstituer avec une certaine précision. Aujourd’hui, la plupart des pratiquants des arts martiaux marchent comme les sportifs : ils marchent en dépliant bien les jambes, le torse droit, en balançant les bras en diagonale, bref, ils marchent à la façon la plus habituelle ici. Mais, dans la pratique de leur art, ils utilisent une démarche apprise, fondée sur les modèles anciens. Mon hypothèse est qu’une rupture insidieuse s’est produite et que, tout en croyant
respecter la forme ancienne, ils se déplacent dans l’exercice de leur art en suivant un principe différent.

Voici les raisons qui m’ont conduit à cette analyse. D’après une enquête sommaire, plus de 20% des maîtres de kendo contemporains ont eu une rupture du tendon d’Achille. Puisque la pratique du sabre était plus intense à l’époque des guerriers, nous pouvons penser que ce type d’accident était plus fréquent et qu’il reste trace de la préoccupation de l’éviter et aussi, puisque la chirurgie n’était pas avancée, de ses séquelles. Or je n’ai trouvé aucun document qui relate ces accidents ou les précautions à prendre pour les éviter. Par ailleurs, les dojos de kenjutsu (sabre classique) étaient beaucoup plus petits que ceux d’aujourd’hui et, d’après le recoupement de différentes descriptions, l’espace était densément occupé, ceux qui s’entraînaient étaient très rapprochés et les déplacements étaient nombreux et rapides mais leur amplitude était moindre qu’aujourd’hui.

Ces deux constatations montrent que la qualité des mouvements était différente. J’ai d’abord fait l’hypothèse que la différence tenait à une utilisation du shinaï différente car les guerriers d’Edo utilisaient le shinaï comme substitut du sabre qu’ils maniaient.
Aujourd’hui l’usage du maniement du sabre est absent et, au lieu de chercher à pourfendre leur adversaire, les kendokas utilisent le shinaï pour le toucher rapidement.  Utilisant une arme moins lourde, ils ont augmenté la portée du geste. Cette explication rend compte de l’allongement des déplacements mais pas de la fréquence des accidents. C’est en pratiquant moi même le kenjutsu et le kendo que j’ai été amené à formuler l’hypothèse que ces différences de qualité des mouvements tenaient au principe même des déplacements.

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Les deux principes des déplacements

La façon de faire un pas dans les déplacements quotidiens s’impose comme une évidence: vous dirigez le centre de gravité en avant et, en même temps vous vous propulsez avec la jambe arrière. Ce modèle semble si évident qu’il constitue, au Japon comme ailleurs, la base des techniques du corps modernes et tient lieu de modèle explicatif dans l’analyse des techniques traditionnelles. Avec des différences de performance et d’intensité, ce type de déplacement est présent dans toutes les activités
sportives.
En pratiquant des kata des kenjutsu, de iaï et de jujutsu, il m’est apparu que ce principe était inadéquat pour comprendre leur logique interne. J’ai fait l’hypothèse que cette gestuelle relevait d’un autre principe qui peut être considéré comme une source d’efficacité sur le plan de l’esthétique, de la vitesse et de l’énergie dans les arts corporels japonais. L’analyse, à partir de cette hypothèse, d’un ensemble de kata, de textes et autres documents échelonnés dans l’histoire des arts martiaux depuis le XVIIe siècle m’a permis de mettre en évidence un mode de déplacement que j’ai nommé le « principe d’immersion » par opposition au « principe de propulsion ». Je pense que ce principe se rattache à la conception de la personne et fournit une clef pour décrypter différentes formes de kata des arts traditionnels japonais.

Dans le déplacement par propulsion vous donnez avec les jambes une impulsion contre le sol, pour avancer. Selon le schéma le plus simple, la force du déplacement horizontal est obtenue par les deux vecteurs de l’effet du coup donné au sol et du poids du corps. La caractéristique en est que, pour produire un mouvement, vous exercez une force qui va contre celle de la gravitation.
Un principe différent, généralement méconnu, est mis en oeuvre dans certaines techniques de l’art du combat japonais. Quelques écoles du sabre (kenjutsu) et de jujutsu transmettent un autre principe d’efficacité qui constitue souvent l’enseignement secret de l’école. Celuici permet d’améliorer la vitesse des déplacements et d’augmenter la force de l’exécution technique. Pour l’observateur, la mise en oeuvre de ce principe est masquée par la vitesse et la différence est difficile à percevoir mais, une fois compris, il est simple à énoncer. Pour vous déplacer, au lieu de donner une impulsion contre le sol, vous « ôtez » la force des jambes pour laisser agir la pesanteur dont vous transformerez la force en un déplacement horizontal par un contrôle du centre de gravité. Vous avez alors l’impression de vous immerger dans la pesanteur, c’est pourquoi je parlerai de «déplacement par immersion » par opposition au « déplacement par propulsion ». Il s’agit en fait de retrouver la sensation de la gravitation en tant que force existante que l’on peut utiliser et non plus, selon l’habitude, de lutter contre elle.

L’enseignement du déplacement par immersion

En étudiant l’art classique du sabre japonais, j’ai compris comment ce principe était sousjacent à certains enseignements sans y être clairement exprimé. J’ai alors analysé, à partir de ce principe, le contenu de différentes disciplines des arts martiaux japonais et chinois et constaté que la manière d’utiliser l’énergie de la pesanteur intervenait d’une façon très subtile. Ce principe est facile à énoncer mais difficile à appliquer. En fait, sa mise en oeuvre est décelable dans les techniques avancées de différentes écoles mais elle est communiquée, à la manière d’un secret d’efficacité, à travers la réalisation de certaines techniques.

Selon mon analyse, le déplacement par immersion a été découvert et approfondi dans l’art du sabre japonais à partir de trois directions :

  • L’effort pour dépasser l’impasse rencontrée dans la recherche d’un dynamisme basé sur les déplacements spontanés (propulsion) ;
  • La recherche de techniques qui suppriment les manifestations préalables au geste qui permettent à l’adversaire de prévoir une attaque (kehaï) ;
  • La recherche d’une plus grande énergie dans l’exécution technique.

Je citerai deux exemples. Dans l’école de sabre classique Kaïshinryu (Kuroda 1992), toutes les techniques sont basées sur le « principe de non utilisation (de la force) des jambes » (musoku no ho). Dans cette école, le déplacement par immersion est associé à des mouvements de rotation dont l’axe est donné par la ligne centrale du corps et la frappe du sabre se caractérise par une rapidité et une puissance fulgurantes. Pourtant, cette technique est peu prouvante physiquement car l’ensemble chuterotation associe l’énergie des différentes parties du corps qui entraîne les bras. La manière dont l’effort est réparti dans ce type de technique mériterait une étude spécifique. L’application la plus récente du principe d’immersion, qui n’est cependant pas explicité, est la forme de déplacement développée pour augmenter l’efficacité, par le maître de karaté Sigeru Egami, sous le nom de « principe de rapprochement avec la terre » (shukuchiho) (Egami 1970).

L’inscription dans une conception du corps

Dans la représentation japonaise traditionnelle de la personne, le hara (ventre) est la partie centrale du corps, siège de l’esprit. Dans la pratique du sabre, le hara (ou tanden, terme d’origine chinoise) désigne plus précisément le bas du ventre où est situé physiquement le centre du corps. Le renforcer est une des bases de la pratique corporelle. La mise en oeuvre du déplacement par immersion dans la technique du combat passe par un travail centré sur le hara. On apprend tout d’abord à bien situer son propre centre de gravité, à obtenir la sensation de la ligne centrale du corps au bas de laquelle se situe le hara et à affiner cette sensation. L’objectif de ce déplacement est de se mouvoir avec aisance lors du combat, en guidant, à partir du hara, l’énergie obtenue en « ôtant » les tensions musculaires des jambes. Au lieu de donner un coup sur le sol, les muscles des jambes absorbent la descente du corps qui, au lieu de décoller au moment du déplacement, s’approche de la terre. L’importance attribuée au hara ne provient pas seulement de croyances mythiques, celuici a un rôle concret dans la recherche d’efficacité. Si le principe d’immersion a pu être appliquée et transmis sans être explicité, c’est sans doute largement parce que la notion de hara permettait de le concrétiser.

Tel que j’ai pu le mettre en évidence, le déplacement par immersion est surtout utilisé pour l’exécution d’une technique ou de quelques enchaînements. Il permet d’obtenir la rapidité avec peu d’efforts musculaires. Une personne âgée peut ainsi effectuer un  déplacement très rapide, puissant et efficace. J’y vois l’une des raisons majeures du maintien de l’efficacité en combat à un âge avancé qui caractérise la pratique du sabre.

Cependant cette question que j’étudie depuis plusieurs années est très complexe et relève d’un faisceau d’explications. Par ailleurs, certains éléments encore à approfondir me donnent à penser que le champ d’application du déplacement par immersion est beaucoup plus large. J’ai pu avoir communication de la transmission orale de l’Ecole Kaishinryu dans laquelle figure une technique de marche sur une longue distance. Celleci consiste à faire varier la longueur des pas en rompant l’égalité du déplacement des deux pieds. La longueur du pas du pied droit est systématiquement différente de celle du pied gauche, dans une proportion, soit de 60/40, soit de 70/30, avec périodiquement un renversement. Il est indiqué de toujours effectuer cette marche « sans utiliser la force des pieds » (musoku), ce que j’explique comme une forme de déplacement par immersion. La mise en évidence du déplacement par immersion suggère plusieurs directions de recherche relatives les unes aux conditions d’émergence des modèles corporels, les autres à leur mode de diffusion la société japonaise.

  • EGAMI Shigeru, Karaté Do Senmonka ni okuru (La voie du karaté à l’usage des spécialistes) Tokyo, Rakutenkaï, 1970
  • MATSUURA Seizan, Joseishi kendan (Discours sur le sabre de Joseishi) 1810, Rééd. Jinbutsu Oraisha Tokyo, 1968
  • KURODA Tetsuzan, Kenjutsu seigi (Précis de l’art du sabre) Saitama, Sojinsha, 1992

Glossaire :
bushiaruki : façon de marcher des guerriers.
Chikamatsu Monzaemon : (16531724) écrivain.
choninaruki: façon de marcher des citadins.
hara : ventre.
hyakushoaruki: façon de marcher des paysans.
Ihara Saikaku : (16421693) écrivain.
Kaïshinryu : Ecole de sabre classique.
kata : séquence gestuelle codifiée, rôle de transmission et d’apprentissage dans les arts traditionnels.
kehaï : émanation de la présence ou de la volonté d’action de quelqu’un.
kenjutsu : art du sabre classique.
musoku no ho : méthode ou principe selon lequel on n’utilise pas la force des pieds, visant à effectuer des mouvements rapides et puissants, sans qu’ils ne soient prévisibles.
shinaï : sabre d’entraînement en bambou.
shokuninaruki: façon de marcher des artisans.
shukuchiho: méthode ou principe selon lequel on s’approche de la terre, visant à effectuer des mouvements rapides.
tanden : littéralement « champ de cinabre », désigne la partie basse du ventre.

 

Éthique et sports de combat – Colloque International – Université Toulouse

Le 11ème Colloque International JORRESCAM a eu lieu le 16 Mars 2012 à l’Université Toulouse 1 Capitol dont le thème général était :  Éthique et sports de combat.

 

A cette occasion, j’ai fait une conférence qui pourrait intéresser mes élèves.

 

Je mets donc le contenu de cette conférence à leur disposition dans ma chronique de ce mois-ci.

 

L’éthique dans les jeux sportifs ou dans les arts martiaux ?

 

Je pense que nous devons aborder le concept de l’éthique dans les sports de combat et dans les arts martiaux sur deux angles différents: le rituel et la conscience en relation avec le niveau de la pratique de la personne.

 

Si la pratique de l’éthique comporte un aspect rituel uniforme, la conscience de l’éthique est variable selon le degré de progression de la personne. Un débutant apprendra l’éthique sous forme de rituel ou d’une règle associés à la discipline. Au cours de sa progression, sa conscience de l’éthique va naturellement dépasser du cadre formel du rituel et de la règle. Pour un expert, cette éthique devrait pouvoir se confondre avec sa manière de vivre. C’est à ce stade seulement que nous pourrons parler de la philosophie en arts martiaux.

 

En ce sens, il me semble que nous serions en porte à faux si nous parlions de l’éthique en art martial comme s’il s’agissait essentiellement d’une règle uniforme, puisque l’éthique comporte déjà un changement qualitatif selon le niveau de la personne.

 

Si le cadre de l’éthique reste le même, la conscience de l’éthique d’une personne changera suivant la vision qu’elle aura de la pratique par rapport à son propre degré de progression. Cela peut être comparable à l’ascension d’une montagne par un alpiniste.

 

Je m’explique.

 

Si vous faites l’ascension du Mont Blanc, votre vision va changer par rapport à l’altitude. La vision que vous aviez du sommet lorsque vous étiez au pied du Mont Blanc, n’a plus rien à voir avec celle que vous embrassez une fois que vous êtes arrivé au sommet. Vous êtes bien la même personne, mais cependant, vous embrassez maintenant une vision totalement différente de celle que vous aviez lorsque vous vous trouviez en bas.

 

 

S’il n’y a pas d’ascension, il n’y a pas d’alpinisme. De même, s’il n’y a pas d’avancement, il n’y a pas de sens de parler de la pratique d’un art martial qui emploie le suffixe dô, la voie. Le concept de changement dans la pratique y est clairement exprimé. En avançant dans la voie, votre vision changera. Si elle ne change pas, cela signifie qu’il n’y a pas d’avancement dans la voie, mais seulement la pratique d’un système.

 

Chaque discipline a sa particularité bien qu’elle vise une direction similaire. Rigoureusement parlant, l’éthique sous sa forme rituelle est propre à chaque discipline et s’applique à l’ensemble des praticiens. En effet, la particularité existe dans chaque discipline, telle que le kendô, le karaté-dô, l’iaï-dô, l’aïki-dô, le jûdô, le sumô(dô)… Elle constitue à la fois la manière de se préparer à l’affrontement du combat, et à la fois la manière de s’exercer à la technique et celle de respecter son adversaire.

 

Si les cadres rituels de l’éthique s’imposent d’une manière quasi uniforme pour tous ceux qui s’adonnent à une discipline, l’éthique en arts martiaux comporte un autre aspect qui doit se constituer et se consolider avec l’évolution de la personne au cours de sa progression technique. Car la progression technique implique l’évolution de la personne d’une manière ascendante, si nous nous inspirons et nous exerçons un tant soit peu selon le concept de dô, la voie. Car la voie est celle sur laquelle on marche et avance ; elle implique l’évolution. La vision dans la voie ne doit pas être la même entre celle d’un débutant et celle d’un expert, même si le cadre de l’éthique reste le même.

 

Je pense que cet aspect évolutif de l’éthique est très souvent omis dans le concept de l’éthique en arts martiaux.

 

J’aimerais que nous y réfléchissions à partir de quelques exemples sur l’aspect pratique des sports de combat et des arts martiaux.

 

Pour être précis, je me baserai sur les disciplines de l’origine des arts martiaux Japonais. Je ne citerai ni les noms des personnes, ni l’année des évènements qui m’ont inspiré cette réflexion.

 

 

Voici le premier exemple

 

Lors de la finale d’un combat de jûdô à l’occasion des Jeux Olympiques, le combattant Japonais avait été blessé à sa cheville. Malgré son handicap, il a combattu courageusement en traînant sa jambe et il a fini par remporter la victoire. C’était un spectacle émouvant. Tout le monde l’a félicité pour son courage et pour ses qualités de combattant. Son adversaire s’est effacé de la scène. Bien évidemment, ce dernier ne fait pas l’objet de félicitations. Car il a perdu contre un adversaire blessé. Autant le vainqueur Japonais va se placer sous la lumière, autant son adversaire va s’effacer dans l’ombre. Nous pouvons en comprendre la raison qui est très simple et claire.

 

Cependant, si nous examinons cette situation de combat sous un angle différent, le perdant aurait pu combattre le vainqueur en utilisant des techniques de balayage ou de fauchage qui sont autorisées dans le cadre des techniques de jeux sportifs dirigés par des règles. Mais, ce faisant, il aurait certainement abîmé davantage la jambe déjà blessée de son adversaire. Pourtant, il aurait ainsi pu mener le combat à son avantage et très probablement aurait été le vainqueur. Mais il ne l’a pas fait et il a perdu.

 

Si le Japonais avait un handicap à cause de sa blessure, son adversaire a eu lui aussi un handicap en subissant volontairement une contrainte morale importante, car son adversaire étant blessé, et par crainte de le blesser davantage, il a préféré ne pas profiter d’une technique qui lui aurait pourtant permis de gagner. D’une certaine façon, nous pouvons dire qu’il a accepté d’assumer cet handicap moral. Car un combattant qualifié doit spontanément trouver le point de faiblesse de son adversaire. S’il suit la logique du combat, il devrait pouvoir en profiter pour augmenter son avantage, ce qui va à l’encontre de son éthique. En s’interdisant le droit d’en bénéficier, il a assumé volontairement un handicap qui l’a conduit à la défaite. Personnellement, je pense que c’est ce combattant qui méritait les éloges.

 

 

Une question se pose : quelle doit être la place de l’éthique dans les règles sportives ?

 

 

Voici le second exemple.

 

Je me suis initié au kendô dès l’âge de 10 ans au Japon et j’ai arrêté de pratiquer au bout d’un an. J’ai repris l’entraînement du kendô il y a une vingtaine d’années en France. Mon professeur était Français. A l’époque, je résidais à Paris et mon professeur se déplaçait jusqu’à mon dôjô personnel pour s’entraîner avec moi. Après chaque entraînement, nous discutions beaucoup sur le kendô. Ce fut à chaque fois un moment privilégié de leçons de kendô pour moi.

 

Voici ce qui m’a touché le plus dans son enseignement.

 

Un jour, après l’entraînement, tout en buvant le thé, il me dit:

 

« J’ai vu à Coubertin le combat le plus magnifique de ma vie. Un combattant Japonais a pris la garde haute (jôdan) et il pousse son adversaire avec son ki, ce qui oblige ce dernier à reculer. Il avance doucement, l’adversaire recule doucement, jusqu’à ce que ce dernier soit obligé de sortir du tapis de combat. L’adversaire reçoit un avertissement « chûi ». Le combat reprend. La même situation se reproduit à trois reprises. De ce fait, l’adversaire a perdu le combat par disqualification. De cette façon, le combattant Japonais a emporté la victoire sans porter un seul coup. Ce fut le combat le plus magnifique que j’aie jamais vu jusqu’à présent…. »

 

J’ai été très heureux d’entendre cette anecdote de mon professeur, surtout de la part d’un Français.

 

L’exemple suivant permettra de mieux comprendre cette situation.

 

A cette époque, j’ai continué à m’exercer au kendô tout en pratiquant le karaté. J’ai lu beaucoup de livres et d’articles sur le kendô. J’ai lu entre autres l’article suivant.

 

 

Voici le troisième exemple.

 

Deux kendôka de 7ème dan, A et B, combattent. Le combattant A repousse son adversaire B avec son kizémé (offensive du ki). Avec l’énergie ou la volonté offensive de A, le combattent B est obligé de reculer jusqu’au mur du dôjô et il ne pouvait donc plus reculer. Dans l’exemple précédent, le combattant B s’était senti obligé de sortir de la limite. Dans le cas que nous étudions actuellement, le combattant B ne peut plus reculer. Il est immobilisé durant un instant pendant lequel le combattant A lui porte un coup magnifique sur la tête (men) et emporte la victoire.

 

 

C’est une victoire parfaite.

 

Après le combat, le Maître de ces deux kendôka dit au combattant A :

 

« Au moment même où tu as repoussé ton adversaire jusqu’au mur, tu avais déjà gagné le combat. Malgré cette situation évidente, tu lui as quand même porté un coup. Cette frappe était inutile, et elle relève d’un acte de cruauté. Ce n’est pas ce que l’on recherche en kendô… »

 

 

 

 

Quelles leçons pouvons-nous tirer de ces trois exemples?

 

En ce qui concerne l’éthique dans la pratique, les exemples que nous venons de voir montrent que nous ne pouvons pas parler de l’éthique sans tenir compte de la conscience relative du niveau de pratique de la personne. L’éthique en arts martiaux n’est pas comparable au code de la route que tout le monde doit respecter de la même manière. L’éthique en art martial implique un niveau d’avancement du pratiquant dans la discipline. En quelque sorte, la conscience de l’éthique va de pair avec le niveau de pratique de la personne.

 

Il n’y a pas de sens de demander à un débutant, d’abord de comprendre puis d’aller dans le même sens que ce que nous avons vu dans le troisième exemple.

Il s’agit d’un aspect difficile à systématiser sous forme de règles. Ce qui constitue une certaine difficulté de pratiquer à la manière Occidentale qui semble avoir une certaine tendance à vouloir tout systématiser sous forme de règles.

Par exemple, dans le premier cas, celui qui a subi la défaite aurait pu être le vainqueur en combattant à fond suivant les règles établies sans se préoccuper de l’état de santé de son adversaire. Il a perdu parce qu’il était suffisamment avancé au point qu’il a pu se rendre compte de l’état de sa blessure, et sa conscience l’a empêché d’employer des attitudes techniques qui lui auraient permis de gagner mais qui vont à l’encontre de son éthique.

Dans le second cas, le vainqueur n’avait pas besoin de porter le coup pour gagner, puisque son adversaire avait été repoussé au delà de la limite du combat. Ceux qui étaient suffisamment avancés dans la pratique ont pu apprécier la qualité de ce combat et pouvaient dire : « c’était un combat magnifique ! »

Mais je me demande comment auraient réagi des spectateurs si ce type de combat avait pu avoir lieu dans un endroit où l’on vient essentiellement pour voir du spectacle !!! Il serait fort probable qu’on entende des sifflements parce qu’il n’y aurait eu aucun coup porté.

Le troisième exemple rend plus explicite la situation et la qualité du combat grâce aux paroles du Maître qui explique pourquoi il ne fallait pas frapper. Lorsqu’il dit « cette frappe était inutile et elle relève d’un acte de cruauté. », cette parole exprime non seulement la qualité du combat à rechercher, mais l’éthique sous-jacente du kendô. Mais cette éthique est loin d’être évidente pour un débutant qui doit persévérer pour apprendre à frapper avec toute son énergie.

Je pense que ces trois exemples peuvent nous faire réfléchir sur ce qu’on entend par « éthique » en art martial Japonais. L’éthique en art martial mais aussi en sport de combat ne peut pas être comparée au Code de la Route, car une discipline de combat ne comporte pas seulement des racines culturelles; la conscience de l’éthique doit aussi évoluer avec le niveau du praticien comme nous le démontrent ces derniers exemples sur le kendô.

 Reflexion sur les cadres culturels de l’éthique.

Car si l’éthique doit se retrouver dans la qualité pratique du sport de combat et des arts martiaux, elle s’exprime également dans le cadre gestuel, tel que les modèles du salut.

Sur ce point, il existe un grand malentendu en ce qui concerne les arts martiaux d’origine Japonaise.

Habituellement, dans les clubs sérieux, avant l’entraînement, sur l’ordre du plus ancien élève qui prononce « seiza », on s’aligne tous face au professeur et face au mur où est souvent affichée la photo du fondateur d’une école de karaté, de jûdô, ou d’aïki-dô. Tout le monde le salue sur l’ordre de « Shômen ni reï ».

Puis, le professeur se met face aux élèves et sur l’ordre de « Senseï ni rei » professeur et élèves se saluent mutuellement.

Puis, parfois, sur l’ordre de « Otagaï ni reï », l’ensemble des élèves se saluent mutuellement.

Ce rituel est considéré « traditionnel », donc les praticiens sérieux l’appliquent comme étant la base de leur éthique en arts martiaux. En quelque sorte, ils vivent l’authenticité traditionnelle de l’art martial Japonais.

Or, une grande partie de ce rituel considéré « traditionnel » n’est nullement traditionnel. Les arts martiaux Japonais ont continué à être transmis dans le cadre social strict des samouraï jusqu’au 19ème siècle. Donc, si nous parlons de l’aspect traditionnel de son éthique, nous ne pouvons pas ne pas nous référer à la culture et à la tradition des samouraï.

 

Cependant, les samouraï ne pratiquaient pas ce type de salut.

 

Pour abréger et en venir à l’essentiel, cette forme de salut provient du système militaire occidental et non pas de la tradition Japonaise.

 

Si les élèves s’alignent sur l’ordre de « seïza » qui est un mot Japonais, c’est parce que cet acte est une transposition de l’alignement des soldats sur l’ordre du « garde à vous ». Les samouraï ne s’alignaient pas de cette façon ni avant, ni après leur entraînement d’arts martiaux. Ils s’alignaient devant leur Seigneur, mais pas pour leur entraînement.

 

Le salut devant la photo du maître fondateur est une transposition du salut militaire devant le Drapeau National. Les samouraï ne pratiquaient pas du tout ce type de salut. Ils saluaient ensemble leur Seigneur, mais le salut à leur maître d’arts martiaux avait un caractère plus individuel.

 

Le modèle d’action collective fait partie de l’efficacité militaire, cependant que les samouraï Japonais ne l’ont appris que très tardivement. Nous pouvons dire qu’ils l’ont appris pour mettre fin à leur existence en tant que samouraï, puisque ce modèle deviendra effectif à l’époque où la classe des samouraï sera remplacée par la force militaire moderne provenant du modèle Européen. Ces modèles que vous pensez « traditionnels » ont été introduits au Japon depuis l’Europe dans les années 1860-1870 avec le système militaire.

 

Dans les années 1850, plusieurs centaines d’écoles de sabre (kenjutsu) ont été recensées au Japon et chacune des écoles avait quelques particularités dans leur rituel de pratique. Il serait donc faux de considérer que le modèle du salut que nous avons vu plus haut serait unique en son genre.

Je soulève juste une question en guise de conclusion.

Pour quelle raison devrait-on se référer à la tradition lorsqu’on pratique les arts martiaux dit traditionnels dont le contenu et la manière de pratique ont pourtant considérablement évolué ? Pourquoi ne pas réfléchir sur l’éthique à partir de la qualité et de la forme de notre pratique contemporaine qui ont en grande partie bien évolué tant en technique que dans le but recherché dans le cadre sportif ?

Thèse de Doctorat sur Miyamoto musashi (1996)

Présentation d’une thèse de Doctorat en langue et civilisation de l’Asie Orientale


« Miyamoto Musashi, Maître de sabre Japonais du XVIIe siècle, le mythe et la réalité, l’oeuvre et son influence » par Kenji Tokitsu. 

(Thèse soutenue le 17 juin 1993 à l’Université de Paris VII, Directeur de Thèse M. Jean-Noël Robert.) 

Miyamoto Musashi, guerrier et maître de sabre légendaire du XVIIe siècle japonais est l’auteur d’un traité de stratégie écrit à propos de l’art du sabre, le Gorin-no-sho (Ecrit sur les cinq éléments) qui, malgré les nombreuses difficultés d’interprétation qu’il comporte, est aujourd’hui encore une des références principales de l’étude et de la pratique des arts martiaux au Japon. 

Je présente de cet ouvrage et de l’ensemble de l’oeuvre écrite de Musashi et de ses élèves une traduction, largement commentée, afin d’essayer d’en approcher, de la façon la plus fidèle, le contenu. Comme toute traduction, ce travail a soulevé des questions d’ordre philologique mais, en plus, j’ai été confronté à la difficulté de rendre claires des explications techniques destinées aux élèves proches de Musashi et des attitudes corporelles relevant d’une technique étrangère à la plupart des lecteurs. Rendre intelligible la technique était un problème crucial puisque c’est à travers celle-ci que Musashi développe sa conception de la stratégie et plus largement de la vie. Pour éclairer le texte, je me suis appuyé sur une comparaison entre les différentes interprétations de cette oeuvre en japonais moderne et aussi sur ma pratique et mes études du karaté et de l’art du sabre japonais. 

J’avais 20 ans lorsque j’ai lu pour la première fois l’oeuvre principale de Musashi, le Gorin-no-sho. En lisant Musashi, je cherchais au début principalement des éléments techniques applicables à la pratique du karaté. Au bout de quelques années, j’ai eu l’impression d’avoir épuisé la pensée technique de Musashi car le champ de son application en karaté était limité. Toutefois, j’ouvrais régulièrement le Gorin-no-sho et j’ai constaté, plus tard, que l’intérêt de ce texte changeait avec les années. En effet, cet ouvrage est bien plus qu’un manuel pratique de sabre car il traite d’une conception de la vie et de la stratégie élaborées au moyen de la pratique du sabre. Même dans les passages techniques, Musashi ne s’attache pas aux détails mais seulement aux traits essentiels de la technique. Il renvoie souvent à la compréhension pratique et réelle, sabres en mains. C’est pourquoi l’intérêt de cet ouvrage varie selon les degrés de compréhension, changeant avec le niveau des adeptes. Il s’agit d’une écriture qui indique l’expérience de celui qui est parvenu au sommet de son art. Il peut être compris par ceux qui s’en approchent mais ce n’est pas d’un guide pour ceux qui sont au point de départ. 

J’ai d’abord lu Musashi en cherchant une méthode d’arts martiaux qui permette de pratiquer durant toute ma vie, comme l’a fait Musashi. Puisque j’étais guidé par Musashi dans la voie du karaté, je devais aussi être capable d’exprimer mon art au moyen du sabre, de tenir un sabre comme le prolongement de mes mains. J’ai repris le kendo que j’avais pratiqué dans mon enfance. Une des spécificités de l’Ecole de Musashi est le nito (usage simultané de deux sabres), je me suis donc intéressé à la pratique du kendo en utilisant les deux sabres. J’ai constaté que si, dans le milieu du kendo, on se réfère souvent au texte de Musashi pour la technique et l’état d’esprit à rechercher en combat, la pratique du nito est cependant marginale et considérée parfois comme une pratique déviante. Je vois dans ce décalage entre la pratique et les référents qui existe aussi sur d’autres points un des problèmes majeurs du kendo moderne. Avec la pratique du kendo, j’ai recommencé à lire autrement le Gorin-no-sho et aussi d’autres documents concernant Musashi et l’art du sabre en général. J’ai alors entrepris une étude historique et culturelle de l’oeuvre de Musashi en cherchant à y apporter une rigueur scientifique.

L’utilité d’un travail synthétique sur Musashi m’est apparue à la lecture des ouvrages japonais sur le sujet. Il existe plusieurs livres qui présentent le texte original Gorin-no-sho avec une transcription en langue japonaise moderne mais il m’est apparu que ce qu’on appelle la transcription en langue japonaise moderne comporte nombreux passages rendus par des périphrases qui correspondent souvent à des interprétations. Ce sont, bien sûr, les passages dont le sens est obscur et sur lesquels je m’interrogeais. En effectuant attentivement les comparaisons et en retournant au texte original, j’ai constaté quelques erreurs de transcription et aussi, dans plusieurs, des périphrases, des déformations du sens. 

En outre, les études japonaises sur Musashi se sont avérées très partielles. La plupart se limitent à l’interprétation du Gorin-no-sho, quelques-unes traitent des techniques et un grand nombre de petites études approfondissent les discussions sur le lieu de sa naissance et sur sa parenté. Les connaissances sur Musashi et sur sa pensée me semblent y être morcelées. Il m’a donc semblé utile d’effectuer une étude globale sur Musashi en la replaçant dans une vision de l’histoire du sabre japonais et, plus largement, du budo. 

J’ai commencé par traduire le Gorin-no-sho. Pour les raisons que je viens d’évoquer, il s’agit d’un travail difficile. Il m’est arrivé fréquemment de revenir à ma première traduction après avoir effectué plusieurs essais. Je suis conscient que ma traduction finale est loin d’être parfaite mais, une traduction dite parfaite est-elle possible lorsque les langues sont si différentes ? Si je poussais l’exigence, je n’aurais jamais terminé la traduction car je peux toujours trouver des insuffisances. Je comprends bien maintenant pourquoi les auteurs japonais ont eu recours si fréquemment à des périphrases. Néanmoins, la traduction en langue française m’a permis d’approfondir un certain nombre d’idées qui paraissaient aller de soi dans le texte japonais et dont j’ai découvert, en les traduisant, qu’elles étaient imprécises. J’ai tenté d’être le plus fidèle possible au texte original. Et, afin d’éclairer le double rapport de la pensée de Musashi à l’art du sabre et à la pensée de son époque, j’ai complété la traduction par de nombreux commentaires. 

Pour compléter la compréhension de l’oeuvre majeure de Musashi, le Gorin-no-sho, je l’ai comparée avec le Hyoho sanjugo-ka-jo, traité de sabre qu’il avait écrit deux années auparavant et dont le texte recoupe largement celui du Gorin-no-sho. J’en ai traduit les passages où il exprime des idées différentes. J’ai également traduit les textes écrits par ses disciples et par les adeptes qui ont continué son école, ceci afin de mieux cerner les idées de Musashi et l’influence qu’elles ont eu par la suite. J’ai remarqué, en rapprochant ces textes, que celui de Musashi était incomparablement plus clair et plus beau bien qu’il présente des difficultés. J’y vois un témoignage de l’ampleur de la culture de Musashi. 

Je donne aussi une traduction des autres écrits de Musashi, quelques textes de jeunesse, et une oeuvre importante, le Dokkodo (La voie à suivre seul) écrit quelques jours avant sa mort où, à l’intention de ses disciples, il condense de sa pensée en vingt et un préceptes. 

L’étude de la vie de M. Musashi a été menée avec l’objectif de faire apparaître la spécificité de son art de sabre et de tenter d’en préciser les origines. J’y fais le point sur les documents biographiques connus jusqu’ici et les discussions auxquelles ils ont donné lieu, par exemple, sur le lieu et la date de sa naissance, il existe plusieurs documents contradictoires. 

Musashi est souvent considéré comme un autodidacte mais cette étude m’a donné la conviction qu’il a reçu une formation traditionnelle sérieuse sur laquelle il a pu bâtir ses idées nouvelles et ses techniques particulières, et j’en ai cherché les sources. L’un d’elle est l’art du jitte transmis dans sa famille depuis la génération de son arrière-grand-père et qu’il aurait appris très jeune sous la direction de son père. Le jitte se manipule avec une main en tenant un grand sabre de l’autre. Je fais l’hypothèse que cette technique a été, plus tard, un support important pour l’élaboration de sa technique des deux sabres en substituant au jitte un sabre court.

La vie de Musashi a donné lieu à des interprétations controversées. Certes, il a réussi à acquérir une réputation de grand adepte du sabre, mais on considère souvent que sa vie de guerrier est une suite d’échecs. Il n’a pas pu obtenir, comme il le souhaitait, la place du maître du Shogun ou d’un des trois plus grands Seigneurs. Or, il semble que Musashi estimait sa valeur suffisante pour refuser de s’attacher au service d’un Seigneur de moindre rang. Il a refusé le compromis et a préféré vivre sans Seigneur. Cette situation lui a permis d’approfondir librement son art du sabre et de la stratégie. Je ne pense donc pas que Musashi ait échoué dans sa vie de guerrier puisqu’il est allé jusqu’au bout de son art. Il a assuré la succession de son nom et la continuité de la famille par l’intermédiaire son fils adoptif Iori qui était un excellent guerrier et administrateur et qui a parfaitement assumé son rôle. 

Au-delà des épisodes biographiques, j’ai cherché à situer l’oeuvre de Musashi dans l’histoire de l’art du sabre japonais et à en montrer l’influence et la continuité jusqu’à l’époque moderne dans les techniques et dans une conception de l’art du combat qui gravite autour de la notion de « vaincre sans porter de coup ». 

Dans le Gorin-no-sho, Musashi définit les grandes phases de son évolution : 
« Je me suis entraîné dans la voie de la stratégie depuis ma jeunesse et, à l’âge de 13 ans, je me suis battu pour la première fois en duel…. A l’âge de 21 ans, je suis monté à Kyoto et me suis battu en duel avec plusieurs adeptes du sabre d’écoles célèbres mais je n’ai jamais perdu. 
Puis, j’ai voyagé dans plusieurs seigneuries et régions pour rencontrer les adeptes de différentes écoles. J’ai combattu plus d’une soixantaine de fois mais pas une fois je n’ai été vaincu. Tout cela s’est passé entre ma treizième et ma vingt-huitième ou ma vingt-neuvième année. 
A l’âge de trente ans, j’ai réfléchi et je me suis aperçu que, si j’avais vaincu, je l’avais fait sans être parvenu à l’ultime étape de la stratégie. Peut-être parce que mes dispositions naturelles pour la voie m’avaient empêché de m’écarter des principes universels, peut-être parce que mes adversaires manquaient de capacité en stratégie. 
J’ai continué à m’entraîner et à chercher du matin au soir à parvenir à une plus profonde raison. Arrivé à cinquante ans, je me suis trouvé naturellement dans la voie de la stratégie. 
Depuis ce jour, je vis sans avoir besoin de rechercher davantage la voie. Lorsque j’applique la raison de la stratégie à la voie de différents arts et artisanats, je n’ai plus besoin de maître dans aucun domaine. » 

Lire ce résumé de la vie de Musashi implique un risque de méconnaissance de la dimension humaine de la culture japonaise de son époque. Je ressens une sorte de rupture entre le sujet d’étude et l’attitude intellectuelle par laquelle nous approchons aujourd’hui une culture où le poids des mots était important parce qu’on les utilisait peu, avec une présence évidente du corps. L’approche intellectuelle que nous privilégions rend la mort parfaitement abstraite. Etudier la culture des guerriers japonais au travers les filtres de la langue et la culture française fait naître chez moi des interrogations violentes et je me demande parfois si la sensation d’être liés avec le passé par les mots n’est pas fictive. Avec ses singularités, Musashi reflète la sensibilité des XVIe et XVIIe siècles. Sa conception du corps, de la mort et du monde sont différentes de la nôtre. Comment pouvons-nous approcher des sentiments de l’époque sans essayer de saisir cette dimension ? 

En lisant les documents modernes sur Musashi, j’ai eu le sentiment que nos contemporains ont tendance à apprécier ses écrits au point de vue de la littérature, de l’esthétique ou de l’éthique, à partir d’une conception strictement moderne, en effectuant un déplacement des idées de la mort et du corps, base fondamentale des travaux de Musashi. J’ai eu la sensation aiguë de lire des explicitations relatives aux conceptions de Musashi sur le corps et sur la mort faites par des auteurs dont l’intérêt se situe ailleurs, cadré par leur expérience d’intellectuels. Je me suis demandé dans quelle mesure, même en restant sur le plan littéraire, il était possible d’apprécier cette oeuvre sans avoir de référence à la pratique qui la fonde. 

Pour surmonter ce problème, dans l’interprétation des aspects techniques, j’ai essayé de m’approcher, autant que faire se peut, des sensations physiques évoquées dans le texte de Musashi en me plongeant davantage dans la pratique du karaté et du kendo. Lorsque je parviens à mettre en oeuvre une de ses techniques et j’ai la sensation que ses paroles m’imprègnent, je ressens une communauté de sensations physiques. Cependant, lorsque je me rends compte de la conception de la mort inhérente à ses paroles, je ressens qu’il existe un abîme infranchissable entre les hommes modernes et les adeptes de sabre du XVIIe siècle. La sensation physique atteste d’une communauté d’expérience et en même temps avive la sensation d’être étranger.

Dans les combats de sa jeunesse, perdre signifie mourir, le sabre y donne la mort. Une seule faute commise et c’est l’irréparable. L’expérience est unique, il est trop tard pour tirer une leçon de sa défaite en vue d’une revanche ultérieure. Musashi a forgé son art dans ces conditions. Il est déplacé de porter sur lui un jugement à partir des critères du combat sportif comme le font plusieurs auteurs japonais. Nous pouvons calculer sommairement qu’il s’est battu avec la fréquence d’un combat tous les deux mois durant une dizaine d’années et l’issue de ces combats était le plus souvent mortelle. Quelle tension cette vie a-t-elle impliquée ! Par la suite, après l’âge de 30 ans, il est entré dans une période d’introspection et je pense que c’est alors qu’il a commencé à se familiariser avec la pratique du zen. A partir de cette époque de maturité, Musashi construit une forme de combat où il domine son adversaire sans lui porter de coup. 

Ce qui est remarquable est que Musashi, à cette époque où le duel était souvent mortel, a réalisé vers la fin de sa vie des combats où il a vaincu sans blesser son adversaire et même sans porter de coup. Nous devons y voir une montée extraordinaire du niveau de son art et aussi un changement radical de sa pensée sur le sabre. Au cours d’un duel, il cherche désormais à faire progresser son adversaire. A l’issue du combat, celui-ci sait qu’il serait mort si Musashi avait prolongé son geste et cette expérience le mène à une introspection. Il fait face à son insuffisance technique qui le renvoie à sa façon de vivre le moment du combat, bref à l’insuffisance dans sa manière d’être. Il a été en situation de mourir mais il vit. Il voit sa vie au travers de la phase de la mort et les phénomènes de la vie apparaissent alors dans leur relativité, sur ce fond sombre. Cette expérience concrétise la conception bouddhique selon laquelle la mort apparaît déjà dans la naissance, la séparation dans la rencontre, la lumière dans l’ombre. Lorsque la forme du combat requiert cette attitude, le sabre cesse d’être l’arme qui tue et se transforme en sabre qui fait vivre. 

Je vois dans cet exemple une forme originelle de l’idéal du kendo actuel. En effet, en kendo au niveau le plus haut, préalablement à tous les gestes techniques, les adeptes s’affrontent dans l’interférence de leurs énergies vitales qu’on appelle ki. Le point remarquable du kendo, qui le distingue des autres disciplines, est d’avoir préservé ce domaine d’affrontement en le situant comme l’objectif le plus haut. C’est par là que le combat du kendo est conçu comme un moyen de formation de l’homme. C’est aussi par là qu’il se distingue des sports de combat et sert de modèle aux autres disciplines des arts martiaux japonais. Je pense que cet acquis est une concrétisation de la culture traditionnelle japonaise. En même temps, il donne son contenu à la formation de l’homme que véhicule la notion contemporaine de budo. Car c’est à partir d’une tension vers la formation de l’homme que le budo se définit. Cette démarche recèle, à mon sens, la possibilité de développer certaines capacités humaines actuellement laissées au second plan. En cultivant cet héritage, nous pouvons trouver à travers le budo contemporain l’enseignement d’une manière de vivre. 

L’étude de l’oeuvre de Musashi montre que la forme originelle de l’idée du budo moderne se trouve clairement présente dans sa démarche. J’ai cherché à préciser de quelle manière son oeuvre a influencé l’art du sabre, comment elle est, encore aujourd’hui, reprise et interprétée par les budokas contemporains. Je me suis attaché à définir la forme de relation entre les adversaires et les différentes notions sous-jacentes à l’expérience physique du combat qui ouvrent sur la possibilité d’une formation à la fois mentale et physique. Musashi est unique mais, dans l’histoire du sabre japonais, il n’est pas le seul à avoir atteint ce niveau de conscience et de technique. L’étude du budo nous renvoie, par l’intermédiaire de la pratique physique, à une interrogation plus large sur la culture japonaise et, en particulier, sur les transformations du rapport à autrui, et je me propose d’en poursuivre l’élaboration pratique et théorique.

Document d’archive écrit en novembre 1996 par Kenji Tokitsu – publié dans Cipango Cahiers d’Etudes japonaises n°5. INALCO Centre universitaire Dauphine, Paris

Actualité de la pensée de Miyamoto Musashi (1994)

Actualité de la pensée de Miyamoto Musashi (1994)

Miyamoto Musashi (1584-1642) 


Miyamoto Musashi est probablement le maître de sabre le plus connu en Occident. Il en est de même au Japon à une échelle bien plus importante. Les personnes qui ne s’intéressent pas aux arts martiaux, les enfants, les femmes, les jeunes… tous le connaissent.
Musashi est connu principalement par son ouvrage « Gorin-no-sho » (Ecrits sur les cinq éléments). De plus, depuis le XVIIIe siècle, plusieurs pièces de théâtre populaire se sont inspirées de l’histoire de Musashi et ont été souvent représentées, ce qui l’a rendu populaire mais, en même temps, a accentué les déformations des faits historiques et de sa personnalité. Mais ce qui a fait définitivement de Musashi un maître légendaire au Japon est le roman de Yoshikawa Eiji publié à la veille de Seconde Guerre mondiale. Ce roman intitulé « Miyamoto Musashi » a été traduit en français sous le titre « La pierre et le sabre ». Il faut cependant reconnaître qu’il existe un certain décalage entre la traduction et le livre original de E. Yoshikawa. 
Les Japonais ont trouvé dans l’image de Musashi, présentée par la plume de Yoshikawa, une représentation de l’homme idéal : celui qui, avec ses qualités et ses défauts, sait dépasser ses sentiments et persévérer dans l’effort pour s’améliorer, se perfectionner et qui parvient à comprendre le sens profond de la vie grâce à un approfondissement de l’art, l’art du combat… Certains appellent Yoshikawa Musashi le personnage de Musashi décrit par l’écrivain Yoshikawa qui a touché et a fait vibrer des fibres sensibles du coeur des Japonais.

L’image de Musashi chez les Japonais 

De tous les maîtres de sabre japonais, Miyamoto Musashi est probablement le plus connu en Occident. Il en est de même au Japon à une échelle bien plus importante. Les personnes qui ne s’intéressent pas aux arts martiaux, les enfants, les femmes, les jeunes… tous le connaissent. Musashi est connu depuis longtemps au Japon, principalement par son ouvrage « Gorin-no-sho » (Ecrits sur les cinq éléments). De plus, depuis le XVIIe siècle, plusieurs pièces de théâtre populaire se sont inspirées de l’histoire de Musashi et ont été souvent représentées, ce qui l’a rendu populaire mais en même temps a accentué les déformations des faits historiques et de sa personnalité. Mais ce qui a fait définitivement de Musashi un maître légendaire au Japon est le roman de Yoshikawa Eiji publié à la veille de Seconde Guerre mondiale. Ce roman intitulé « Miyamoto Musashi » a été traduit en français sous le titre « La pierre et le sabre ». Il faut cependant reconnaître qu’il existe un certain décalage entre la traduction et le livre original de E. Yoshikawa. Les Japonais ont trouvé dans l’image de Musashi présentée par la plume de Yoshikawa une représentation de l’homme idéal : celui qui, avec ses qualités et ses défauts, sait dépasser ses sentiments et persévérer dans l’effort pour s’améliorer, se perfectionner et qui parvient à comprendre le sens profond de la vie grâce à un approfondissement de l’art, l’art du combat… Certains appellent Yoshikawa Musashi le personnage de Musashi décrit par l’écrivain Yoshikawa qui a touché et a fait vibrer des fibres sensibles du coeur des Japonais. Quelques années avant la Seconde Guerre mondiale, une polémique s’est développée à propos de Musashi parmi les écrivains traitant de sujets historiques. Si certains appréciaient la qualité et la valeur de ses oeuvres, son niveau en sabre et sa personnalité, d’autres les dépréciaient. Yoshikawa fut impliqué dans cette vague de polémique sur Musashi mais il préféra ne pas formuler son opinion d’une manière claire sur le moment en disant : « j’exprimerai ma pensée plus tard. ». En effet, peu du temps après, il commença à publier une série de feuilletons intitulée « Miyamoto Musashi » dans le quotidien le plus important. La série dura plusieurs années et provoqua la passion du public. La polémique s’éteignit peu à peu emportée par l’image de Musashi dressée par Yoshikawa. Ainsi est née la légende moderne de Musashi. D’après le roman de Yoshikawa, un grand nombre de films sur Musashi a été tourné avec les acteurs les plus célèbres, en particulier le défunt Toshiro Mifuné. Plus d’une vingtaine d’auteurs contemporains ont écrit une vie romancée de Musashi.

Best-seller aux USA, puis au Japon.

Durant les deux dernières décennies, la pensée stratégique de Musashi a connu une nouvelle vogue avec le « Gorin-no-sho », l’oeuvre principale de Musashi. Cette tendance s’est amorcée lorsque les Japonais ont su que le Gorin-no-sho était devenu un best-seller aux Etats-Unis car les hommes d’affaires américains semblent l’avoir beaucoup apprécié, y trouvant des idées stratégiques pour les guerres économiques internationales. Les Américains y auraient-ils trouvé quelques secrets de l’efficacité de l’économie japonaise des années 70-90 ? Lorsque cette nouvelle se répandit au Japon, les Japonais découvrirent l’oeuvre de Musashi. En effet, si tous les Japonais connaissaient le nom de Musashi, bien peu connaissaient son oeuvre. Plus d’une quinzaine de livres traitant du Gorin-no-sho au point de vue économique et politique ont été publiés. Les Japonais apprécient à nouveau Musashi considérant que son livre contient certainement des enseignements importants pour la stratégie économique puisque des hommes d’affaires américains l’ont si hautement apprécié. C’est ainsi qu’au Japon des livres sur Musashi deviennent à nouveau des best-sellers. 

Stratégie économique 
Quels secrets contient donc ce livre ? J’ai lu plusieurs ouvrages qui présentent la pensée stratégique de Musashi à partir du Gorin-no-sho mais la manière dont les économistes l’interprètent m’a semblé non seulement rudimentaire et banale mais parfois erronée du point de vue littéraire. Par la suite, j’ai rectifié mon jugement en me demandant si ce ne sont pas justement ces principes banaux et rudimentaires qui manqueraient dans les activités économiques d’aujourd’hui. Musashi comprend toujours le phénomène du combat avec deux versants : l’individuel et le collectif. Pour lui, les capacités que l’on développe par l’entraînement individuel au combat doivent être transposables dans les combats collectifs et la stratégie militaire globale, d’où la possibilité de transposition en politique et en économie. Confrontés à la réalité de l’activité économique, nous avons tendance à être pris dans des enchevêtrements de détails d’intérêt immédiat et, de ce fait, à perdre de vue la situation globale. Il arrive que l’on fasse beaucoup d’économies à un échelon, tout en gaspillant à un échelon plus important. L’enseignement de Musashi porte sur la stratégie dans ces deux dimensions et il la décrit à la manière tranchante de la lame du sabre. C’est probablement la cause de la simplicité apparente de son texte. Mais il est vrai que les hommes d’affaires n’attachent pas une grande importance à la rigueur du texte ; il leur suffit d’obtenir un enseignement du fond. En tout cas, je pense que la traduction américaine de ce texte comporte pas mal d’erreurs car, dans la traduction française faite à partir du livre américain, j’ai relevé plus de trois cents erreurs plus ou moins graves portant sur le sens des mots et la construction des phrases, ce qui déforme la signification originelle du texte. Cela n’aura pas tellement d’importance pour ceux qui se contentent d’en connaître les grandes lignes mais ne convient pas pour une lecture sérieuse. C’est pourquoi j’ai commencé à traduire en français intégralement le texte du Gorin-no-sho d’une manière rigoureuse car j’ai voulu que cette ſuvre qui m’est chère soit connue dans son plein sens. Cet élan m’a conduit à la traduction des autres documents concernant l’art et la vie de Musashi et j’ai décidé d’écrire une thèse. J’ai rédigé à partir de cette thèse, soutenue à l’Université de Paris VII en Langue et Civilisation d’Extrême-Orient, un livre qui a été récemment publié (1998). Personnellement, depuis trente ans, je lis régulièrement le Gorin-no-sho en y trouvant des enseignements importants pour mon karaté. Il s’agit pour moi d’un ouvrage essentiel.

Les combats de Musashi 
Musashi a livré une soixantaine de duels durant sa jeunesse, avant d’atteindre l’âge de 30 ans. La plupart de ses adversaires sont morts. Si nous calculons approximativement, il a combattu en un duel mortel tous les deux mois durant dix ans. Avec quelle tension a-t-il vécu ! Ce n’est pas qu’il ait arrêté de combattre à 30 ans. Il continue la voie du sabre et il combat un grand nombre de fois en cherchant désormais à répondre aux défis par l’enseignement. La qualité de son combat se transforme après 40 ans. Lorsqu’il combat contre les adeptes d’autres écoles, il ne les tue plus. Il l’emporte sans porter un coup mortel. Il l’emporte tantôt en brisant le bokuto (sabre en bois) de l’adversaire, tantôt en faisant tomber le sabre par un coup de bokuto. Vers la fin de sa vie, il semble avoir acquis la capacité de dominer l’adversaire par l’émanation d’une énergie étrange : le ki. Il donne quelques indications sur cet état de combat dans le « Gorin-no-sho » car il l’a écrit à la veille de sa mort, cependant le sens n’apparaît pas sans un examen attentif de son texte.

L’enseignement et la transmission 
On dit souvent que Musashi était un autodidacte car c’est ce que Yoshikawa écrit dans son roman. Certains adeptes d’arts martiaux japonais le pensent. Mais la réalité est différente. Il a reçu un enseignement traditionnel de sabre qui était transmis dans sa famille. Son père Miyamoto Munisaï était maître de sabre et excellait en plusieurs autres disciplines telles que le jujutsu, la lance… Son grand-père Hirata Shokan avait fondé une école de sabre Tori-ryu. C’est en s’appuyant sur cet apprentissage familial que Musashi a élaboré plus tard des techniques personnelles. La particularité de son sabre est connue sous le nom de nito : technique des deux sabres. Mais il n’est pas le premier à avoir utilisé les deux sabres. Sur le champ de bataille, lorsqu’un guerrier était entouré d’ennemis, il utilisait souvent spontanément les deux sabres. Musashi a systématisé cet usage dans son école. Nous avons tendance à penser que, dans l’école des deux sabres, on combat en utilisant les deux sabres, tantôt pour parer, tantôt pour pourfendre. En kendo moderne, le sabre court est utilisé uniquement pour parer ou pour déplacer le sabre de l’adversaire. Lorsque vous donnez à l’adversaire un coup avec le sabre court, l’arbitre ne compte pratiquement jamais de point. C’est curieux, mais c’est comme ça. En tout cas, nous avons tendance à penser qu’on utilise le sabre court comme un sabre long réduit. On ne pense presque jamais à une technique plus spontanée : lancer un sabre. En effet, lorsqu’on utilisait les deux sabres, on devait savoir lancer le sabre court. Musashi excellait au lancement du sabre et du couteau. Selon un document, « Musashi était capable de transpercer une pêche flottant sur un ruisseau en lançant son sabre court. ». Il a aussi élaboré une forme particulière de couteau à lancer. Sa technique du lancer est transmise sous le nom de Musashi-ryu shuriken. Quelques écoles fondées à partir de l’enseignement de Musashi se sont spécialisées dans la technique du lancer de sabre court durant le combat. En ce cas, le droitier porte le sabre court de sa main droite. Mais la technique du lancer de sabre est surtout efficace lorsque l’adversaire ignore cette possibilité. C’est pourquoi la technique du lancer de sabre n’a pas été transmise d’une manière ouverte. A l’époque des samouraïs, lors d’un duel, si vous teniez le sabre long de la main gauche et le sabre court de la main droite en le brandissant au-dessus de l’épaule droite, votre adversaire averti aurait pu se méfier d’un éventuel lancement du sabre court. Mais si vous les tenez à l’inverse à la façon d’un gaucher, il ne se méfiera pas. Musashi semble avoir été gaucher. 

L’influence de Musashi en budo 
La technique des deux sabres, nito, a souvent été considérée en kendo moderne comme « perverse » ; de ce fait, peu d’adeptes l’utilisaient. Cependant, cette technique commence à être appréciée à nouveau en kendo moderne. Indépendamment de cette technique, la pensée stratégique et technique de Musashi a été citée maintes fois par des maîtres de kendo depuis le XVIIe siècle. Si sa pensée technique a directement influencé les autres écoles de sabre et aussi le naginata, la lance et le bâton, son état d’esprit stratégique a influencé le jujutsu, le judo et aussi sur le karaté. Par exemple, le défunt Oyama Masutatsu, maître fondateur du karaté Kyokushinkaï, prenait Musashi pour modèle. Comme lui, nombre de maîtres de karaté s’inspirent de la vie de Musashi. Mais, dans la plupart des cas, l’image de Musashi correspond plutôt à celle qui est forgée par l’écrivain E. Yoshikawa qu’au personnage historique. En ce sens aussi, Yoshikawa a bien touché l’esprit et la sensibilité des Japonais. L’influence de Musashi s’exerce donc de deux façons : par son oeuvre, le Gorin-no-sho et par le roman. 

L’Ecole de Musashi d’aujourd’hui 
L’Ecole de Musashi se perpétue aujourd’hui sous le nom de Hyoho Niten Ichi Ryu. Plusieurs maîtres se proclament l’héritier authentique de son enseignement. En 1986, j’ai rendu visite à maître Masayuki Imai, maître principal d’un courant de l’école de Musashi. (Voir photo). Il m’a montré un bokuto qu’a fabriqué Musashi. J’ai été ému en tenant ce bokuto que Musashi portait quotidiennement à la place d’une canne. Il m’a frappé par la noblesse de sa forme et par son parfait équilibre. Sur la lame du bokuto, était gravé un poème : Kanryu Tsuki wo obite Sumerukoto Kagamino gotoshi. 
Je traduis ce poème :
Tel un miroir, le courant d’une rivière hivernale reflète la lune, pourtant il est transparent.

Plonger la main dans l’eau glacée et rapide évoque un froid coupant comme la lame du sabre. La rapidité, c’est aussi le dynamisme du combat. En même temps la surface de l’eau donne l’image de la pureté et du calme. Si la surface se trouble, la lune sera morcelée. Ce poème, souvent cité pour décrire l’état d’esprit du sabre montre en effet la double composante de la violence et du calme.

Kenji Tokitsu

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