Le BUDO par delà les barrières culturelles (1998)

Le BUDO au delà des barrières culturelles

En France, un nombre considérable de personnes s’intéresse aux arts martiaux, notamment au budo japonais. Cependant, la pratique du budo ne connaît pas une diffusion suffisante car il est situé en marge du sport où domine la compétition.
Plus curieusement, ni dans la recherche, ni dans l’enseignement universitaire, pas même dans le cadre de la Société des Etudes Japonaises, le budo ne semble constituer un sujet d’études sérieux. Pourtant, si l’on cherche à approfondir la connaissance de la culture traditionnelle japonaise, il me semble déplacé d’écarter le budo et l’étude de la tradition guerrière. En effet, les guerriers ont marqué très tôt l’histoire du Japon et ont gouverné la société japonaise durant 7 siècles, jusqu’à la Restauration de Meïji, il y a un peu plus d’un siècle.  La culture des guerriers a donc joué un rôle socioculturel important qui s’est prolongé même après la fin de leur domination politique. Si la culture des guerriers est présente aujourd’hui sous une forme manifeste dans le budo, elle est encore présente d’une façon plus large en profondeur dans le comportement des Japonais.

Je ne dirai pas comme certains que l’essor économique japonais d’après la Seconde Guerre Mondiale est dû à l’application du comportement guerrier dans le champ économique car la réalité me semble bien plus complexe. Cependant, il ne me semble pas erroné de dire que la tradition guerrière subsiste en profondeur dans les modèles de conduite des Japonais.

La période féodale nous a laissé un grand nombre d’œuvres littéraires et artistiques et affleure dans beaucoup d’œuvres culturelles modernes. Dans ces conditions, comment pourrait on approcher la culture traditionnelle japonaise en faisant abstraction des éléments guerriers ?

Le théâtre no, la cérémonie du thé, le haïku, le bunraku, le kabuki… ont été développés dans une société dominée par le sabre. Ce qui veut dire une conception de la vie et la mort différente de celle de notre époque. La sensibilité de ces œuvres culturelles a été modelée par ceux qui vivaient au temps où le sabre jouait un rôle effectif.
En France, les études approfondies sur la culture japonaise semblent se limiter aux domaines littéraire et artistique faisant abstraction des conceptions du corps et de la mort qui, pourtant, étaient fondamentales pour tous dans la société traditionnelle.

Le fait que le budo soit exclu de la réflexion intellectuelle est dû probablement à la tendance culturelle française où le modèle intellectuel tend à exclure les problèmes posés par le corps. Je ne reprendrai pas ici cette question déjà connue. Simplement, cette situation me semble regrettable et je souhaite que le budo obtienne une place honorable et juste dans les études françaises sur la culture japonaise. Pour cela, il est indispensable que les pratiquants français du budo agissent pour faire du budo une pratique culturelle à part entière. Qu’estce que le budo ?

J’ai parlé du budo mais qu’est le budo ? Contrairement à son image vulgarisée, le budo n’est pas une reprise directe de la pratique guerrière des arts martiaux. C’est une conception moderne qui vise une formation globale de l’homme, intellectuelle et physique, à travers les disciplines traditionnelles de combat. Le budo est un terme général qui recouvre l’ensemble de ces disciplines.
Au Japon, lorsqu’on discute de l’esprit de la pratique du kendo, du judo ou du karaté, on utilise souvent l’expression « en tant que ». Par exemple, le kendo « en tant que » sport de compétition ou le kendo « en tant que » budo.
Le budo évoque des images de sérieux, de sévérité, de rituel, de respect envers les anciens et le maître, de méditation silencieuse… Par ces images, le budo donne l’impression d’une pratique conservatrice et d’une attitude austère. Le dojo évoque l’image sereine d’un espace sombre, au parquet lisse, et elle s’oppose à celle du sport sous la lumière éclatante d’un gymnase ou du plein air. En effet, lorsqu’on dit sport, l’image est plus libre et en quelque sorte plus ensoleillée.
Au Japon, lorsqu’on parle de budo à propos du karaté, il s’agit tantôt d’une pratique dure dans laquelle on n’évite pas les combats au « K.O. », tantôt d’une pratique austère qui s’écarte de l’idée de compétition. Certains y associent un entraînement ascétique en montagne. L’affrontement à la violence y est caractéristique.
Dans d’autres disciplines comme le tir à l’arc, on insiste sur l’aspect spirituel et l’harmonie dans la pratique cérémonielle à tel point que l’idée du combat est exclue.
Il existe donc, au Japon, une tendance à définir le budo par son aspect d’austérité et de dureté. Mais c’est une définition plus émotionnelle que théorique qui ne peut pas nous mener loin. En ce qui concerne la sévérité et la dureté des risques dans la pratique, il existe dans le domaine sportif des disciplines où le risque est beaucoup plus grand, poussé à l’extrême dans l’alpinisme ou les courses en bateaux à voile. Qu’est ce alors que le budo ?

La notion de do

Il est donc déplacé de définir le budo par ses traits d’austérité et de sévérité, ou par la spiritualité de l’ascétisme. Budo signifie littéralement la voie martiale. Il est nécessaire de
réfléchir à la pratique technique d’arts martiaux (bu) en rapport avec la notion de voie (do).
Au Japon, aujourd’hui, la modernité est fortement valorisée et certaines personnes jeunes ont une réaction quasi allergique dès qu’on parle de do. Je pense que la voie n’est ni archaïsme, ni mysticisme. C’est le temps de la vie, depuis la naissance jusqu’à la mort,
qui constitue la voie. Elle comporte des pentes ascendantes et descendantes. Chacun parcourt cette voie mais elle ne s’impose pas à la conscience et il est facile de se disperser dans le temps qui passe. A partir du moment où on parle de voie, il y a une direction ou un objectif.
Lorsque, dans ce laps de temps de la vie, on associe à la pratique des arts martiaux une
tension vers l’amélioration de soimême, c’est à dire de la personne dans sa totalité,l’idée de budo naît. L’idée d’amélioration de soi est présente dans toutes les cultures.
Pourtant ce qu’entendent par là les Japonais me semble être très différent de ce qu’entendent les Européens. Mais, masquée par l’idée de progression, la différence n’apparaît pas au premier abord. Si un Occidental veut pratiquer le budo à part entière, un des problèmes les plus importants me semble être la mise en pratique de la conception de la voie (do).
Il va de soi que la question du budo ne se pose pas dans les mêmes termes pour les Japonais et pour les Occidentaux. La compréhension mutuelle doit surmonter un certain nombre de problèmes que je vais essayer de préciser.

La transmission du budo par les Japonais

Commençons par les difficultés ou les problèmes que rencontrent les maîtres japonais cherchant à transmettre le budo à des étrangers qui veulent construire leur pratique du budo.
Quels sont les problèmes explicites et implicites que rencontrent ces maîtres japonais de budo ?
Pour les maîtres japonais, une des difficultés les plus importantes est la communication des techniques corporelles du budo liées aux aspects spirituels. Car, s’ils veulent vraiment être compris, ils sont obligés de relativiser un peu leur conception de la vie, ce qui les conduit à une certaine mise en cause de leur propre conception du monde. Ce n’est pas une chose facile.
Pour avancer dans la pratique du budo, chacun sait qu’il faut de la concentration, de la volonté, de la conviction, voire un esprit immuable… afin de pouvoir persévérer durant des années d’entraînement. Pour la plupart d’entre eux, les maîtres puisent l’énergie nécessaire pour nourrir la pratique du budo dans la sensation d’une recherche de la perfection. Or cette sensation, même lorsque cela n’est pas bien conscient, procède d’une démarche visant à s’approcher de l’état de perfection représentée par le syncrétisme de l’image de Bouddha et de celle des dieux shintoïstes, valeur présente en
profondeur dans la société japonaise. Elle comporte une intuition qui fusionne le monde humain et l’univers cosmique. C’est pourquoi les Japonais ont tendance à la considérer comme une valeur universelle et à présupposer qu’elle est présente chez ceux auxquels ils s’adressent, même s’ils appartiennent à une autre culture. C’est là le problème.
Cette tendance à l’universalisme peut s’exprimer par la générosité dans une situation confortable mais il faut noter qu’elle était une des justifications de l’idéologie de domination du monde durant la Seconde Guerre Mondiale. Ce n’est pas par hasard si, durant les guerres, le budo a été facilement confondu avec un nationalisme qui excluait en effet toute valeur de vie autre que celle du Japon Impérial.
La constance et la tension de l’effort demandé par le budo tendent à renforcer la vision de l’universalité de la valeur de la vie portée par la voie car avoir plusieurs visions peut conduire dans le « mayoï » (la perte de direction à suivre). Le budo forge la force d’aller directement vers l’objectif, même parfois au détriment de la pensée critique.
Cependant, la possibilité de pratiquer le budo en ayant pour objectif la formation de l’homme, avec une diffusion de ses disciplines à l’échelle planétaire, est un thème de discussion actuel au Japon. De mon point de vue, cela n’a de sens que si nous trouvons une autre manière de capter l’essentiel du budo, en le dégageant de la cosmogonie japonaise. C’est cette dimension du budo japonais que je m’attache à définir. Elle seule permettrait de communiquer dans la culture occidentale ce qui fait l’essentiel du budo.
Pour aller plus loin, je pense qu’il n’y a pas un budo unique, mais des possibilités multiples dans la pratique et l’appréciation du budo. Dans cette situation, j’ose dire que la plupart des maîtres japonais, surtout ceux qui sont âgés, sont peu conscients de la pluralité des visions de la vie auxquelles le budo est confronté aujourd’hui. C’est principalement à cause de leur éducation et aussi des barrières de la langue et du manque d’expérience de communication avec les étrangers…
Il faut reconnaître que peu de maîtres sont disposés à comprendre les systèmes de pensée autres que ceux des Japonais, surtout en ce qui concerne la pratique du budo. Pour la plupart des maîtres âgés, le budo est unique et, par conséquent, la communication du budo ne peut être qu’unilatérale : du maître aux élèves et des Japonais aux étrangers. Il est impensable pour eux que le concept de budo soit réexaminé et puisse être modifié ou précisé par le contact culturel avec des étrangers.

Pourtant, à l’heure actuelle, je trouve qu’il est temps de réexaminer et préciser le concept du budo, puisque la pratique du budo est aujourd’hui devenue une pratique planétaire et que cette situation me semble se renforcer.
Les maîtres japonais sont souvent très généreux à l’égard des étrangers dans la mesure où leur point de vue n’est pas ébranlé. Je pense que ce fait provient principalement de l’illusion de compréhension qu’entretient l’insuffisance de la communication linguistique.
Lorsque celle ci se dissipe et que le malentendu se révèle, ils peuvent paraître égocentriques, incompréhensibles, hermétiques à leurs élèves européens. Je pense que certains adeptes ont fait cette sorte d’expérience.

J’ose indiquer ces aspects positifs et négatifs puisqu’ils me semblent refléter des problèmes fondamentaux que nous devons dépasser pour le budo de l’avenir.

Or si les maîtres japonais ne sont pas capables de guider ou de communiquer correctement le budo à l’extérieur, le budo hors Japon risque de prendre un visage méconnaissable en perdant ce qui fait sa qualité spécifique.

Surtout pour le kendo, la responsabilité des maîtres japonais est d’autant plus lourde qu’au Japon les maîtres de haut niveau sont incomparablement plus nombreux que dans d’autres pays. Leur responsabilité est multiple et lourde puisque, à mon sens, c’est la seule discipline du budo actuel où est préservée l’idée du budo en son plein sens à travers la pratique du combat.

Tandis que les autres disciplines du budo pour les unes se  confondent avec les sports de combat ou pour d’autres se limitent à la pratique quasi exclusive des kata, ce qui donne, bien qu’à tort, l’impression de pratiques folkloriques. Il faut reconnaître aussi qu’aujourd’hui la valeur du kendo est menacée au point de rendre fragile son fondement.

Dans cette situation, la responsabilité des maîtres et des adeptes japonais consiste en premier lieu à préserver et développer le patrimoine culturel, le kendo et le budo ; en second lieu à le communiquer et le transmettre aux autres. Pour cela, il faut avoir une vision large du monde du budo afin d’analyser et comprendre la situation actuelle du Japon et des autres pays, et d’élaborer une théorie et une méthode de communication du budo qui puisse y répondre pleinement.

Pour ces raisons, je pense qu’une évolution et une progression des maîtres et chercheurs japonais s’impose et qu’elle est décisive pour l’avenir du budo.

Le problème du budo pour des adeptes étrangers

Maintenant nous allons voir quelques problèmes que risquent de rencontrer les adeptes étrangers, en particulier occidentaux.

La voie (do) pour les Japonais concerne toute la durée de la vie. La notion du budo comporte une tension vers l’amélioration de soimême, c’estàdire de la personne dans sa totalité à travers la pratique martiale. Cette expression est compréhensible pour les Occidentaux mais ils ne lui donnent pas le même sens que les Japonais.

La manière de hausser la qualité humaine par la pratique du budo procède, nous l’avons vu, des conceptions bouddhiste et shintoïste. Les hommes peuvent atteindre l’état de Bouddha, état divin, et peuvent se confondre avec un dieu d’un sanctuaire. Nous pouvons citer, par exemple, le sanctuaire HayashizakiJinja où le fondateur de l’école d’Iaï, Hayashizaki JinsukeShigenobu, est vénéré comme dieu d’iaï. Il existe un grand nombre de sanctuaires qui vénèrent une personne comme dieu. Cette pensée présuppose qu’un homme peut, par ses efforts, parvenir à un état de perfection dans son existence.

Chaque être humain a la possibilité, en élevant sa valeur humaine, de changer la qualité de son être, d’atteindre une valeur qui se confond avec une forme de l’absolu. La différence est manifeste avec la culture chrétienne où la distance entre l’homme et Dieu est infranchissable.

Le discours philosophique et l’éthique des arts martiaux japonais ou du budo sont basés fondamentalement sur la conception bouddhique et shintoïste du monde et de l’univers dans laquelle il n’y a pas d’absolu puisque rien n’existe sans être relatif aux autres. L’univers n’est pas fondé sur le concept du Dieu absolu.Je connais quelques maîtres japonais d’arts martiaux qui sont chrétiens. Si leur foi est chrétienne, cela ne les empêche pas d’être sensibles à l’énergie universelle à la manière shintoïste et bouddhiste.

Appuyée sur cette conception du monde et cette forme de sensibilité, l’idée de l’autoformation est centrale dans le budo. La développer dans la perspective d’autres cultures serait d’une certaine façon prolonger la générosité de la logique du bouddhisme, donner naissance à une oeuvre en s’effaçant soimême.
Chaque homme y est présupposé capable d’aspirer à aller vers la perfection en marchant dans la voie.

Certains chercheurs occidentaux définissent le budo, en relevant des traits communs à des disciplines d’arts martiaux d’origines diverses. Mais la particularité fondamentale du budo consiste plutôt dans la conception d’une formation de l’homme que dans la particularité gestuelle des disciplines.

De cette manière, la pratique du budo conduit les adeptes occidentaux, comme les maîtres japonais, à une certaine forme de mise en cause de leur façon d’être. Il ne s’agit pas pour les Occidentaux de jouer le japonisme. Certains Européens semblent vivre d’une manière plus japonaise que les Japonais. Je pense qu’il ne faut pas ainsi perdre ou rendre ambiguë son identité mais, au contraire, il faut renforcer sa propre identité en vivant intensément, ici et maintenant, à chaque instant.

Accéder à la réalisation du budo conçu d’une manière planétaire soulève de ce point de vue une problématique de la différenciation.
Je pense que c’est là la difficulté fondamentale pour les adeptes du budo.

 

 Une clef pour le budo

La pensée de la voie apparaît spontanément lorsque la tension vers la formation de soi s’associe à la pratique de l’art martial, à la progression au cours du temps. Autrement dit, aussi longtemps que cette tension n’y apparaît pas, une pratique ne peut pas comporter la pensée de la voie et, par conséquent, elle ne se constitue pas en budo. Au sens rigoureux du terme, le budo ne désigne pas des disciplines particulières mais la qualité et le contenu pratique d’une discipline. Donc, ce n’est pas parce que vous pratiquez avec sérieux le kendo, le karatédo, le jodo, le kyudo… que vous pratiquez le
budo. C’est lorsque votre pratique comporte spontanément la tension vers l’autoformation de la personne dans sa totalité, celle de la voie, que votre pratique devient budo.

Le budo ne constitue donc pas un genre parmi des disciplines de combat mais la manière dont vous vous engagez dans une discipline de l’art du combat en recherchant l’efficacité.

La tension vers la formation de soi, au sens où je l’ai exposé plus haut, n’apparaît pas d’une manière abstraite mais elle s’appuie sur une sensation corporelle concrète. Il s’agit d’une sensation corporelle que tous les êtres humains peuvent concevoir quelle que soit leur origine culturelle. Autrement dit, cette sensation corporelle est la clef qui permet de pratiquer le budo à part entière en dépassant les obstacles culturels.

Qu’est ce que cette sensation corporelle ?

En japonais, elle est exprimée au moyen de la notion du « ki ». Je pense que la sensation corporelle du « ki » est communément présente dans l’expérience humaine. Mais la forme d’interprétation de cette sensation varie selon la culture. Par exemple, le caractère logique est bien plus développé dans les langues occidentales que dans la langue japonaise. Mais il n’y a pas dans les langues occidentales, et c’est une difficulté majeure des traductions, de mot équivalent à « ki ».

Ce terme couvre en japonais les sensations et les impressions mystérieuses, vagues, intangibles qui touchent quelque chose au fond de notre être, qui relève d’une acuité probablement archaïque ou refoulée. Cet ensemble d’impressions difficilement définissables par un mot est présent dans l’expérience quotidienne, la littérature et les arts japonais ; lorsqu’on doit la nommer, on dit le « ki ». L’exclusion de ces sensations et impressions de la surface des vocables me semble corrélative du développement du caractère logique des langues occidentales. La pensée rationnelle s’est vraisemblablement développée en refoulant cette sensibilité.
C’est pourquoi dans la pratique, la sensation du « ki » doit être captée comme « ki »sans passer par un système de traduction avec des mots équivalents. Il me semble que pour avoir la clef du budo en dépassant les obstacles culturels, il est nécessaire de cultiver l’acuité à la sensation du ki et de se faire guider en étendue et en profondeur par cette sensation, au moyen des techniques corporelles du combat.

En kendo, l’adepte apprend dès le début ce qu’est le « ki » d’une manière simple, par l’expression « kikentaï». Au cours des années, il apprend l’importance du « sémé » pour le combat. Nous ne pouvons pas décrire d’une manière simple ce qu’est le « sémé». Mais il est clair que le niveau de l’adepte se reflète directement dans la qualité du «
sémé ». Généralement le « sémé » implique des attitudes ou des gestes qui communiquent votre combativité à l’adversaire. Le « sémé » est bien plus que les feintes qu’on utilise en combat de karaté. Même si vous faites des feintes, si ces gestes ne parviennent pas à faire réagir de l’adversaire, ils ne constituent pas le « sémé ». Par contre, il s’agit du «sémé » lorsque votre geste, si minime soitil,
parvient à troubler l’esprit de l’adversaire et à un niveau plus avancé, lorsque vous pouvez faire bouger l’esprit de l’adversaire sans effectuer de signe explicite. Lorsque vous réussissez à troubler l’adversaire par le « ki » émanant de votre personne, sans un geste apparent, c’est le « kisémé ».

C’est pourquoi il n’est pas exact de définir le « sémé » par la description des mouvements. Le geste du « sémé » est celui qui communique quelque chose d’essentiel. Si cette chose essentielle n’est pas communiquée, aucun geste ne peut constituer le «sémé ». Autrement dit, si cette chose est communiquée sans geste apparent, cette transmission constitue le « sémé ». Cette chose essentielle, c’est le « ki ».

Durant les combats de kendo qui vont se dérouler à partir de cet aprèsmidi, les adeptes d’arts martiaux autres que le kendo doivent concentrer leur attention sur la manière dont les combattants croisent leur shinaï. Vous verrez que, lorsque les pointes se croisent, elles font des mouvements subtils, tantôt calmement, tantôt légèrement et rapidement.
Il s’agit du combat des pointes, le combat implicite où les adeptes se battent pour occuper la ligne centrale de l’adversaire, sa ligne vitale ; pour imposer leur initiative d’attaque, pour créer une occasion où leur coup peut réussir sans faute. Le combat le plus important se déroule dans cet échange peu dynamique d’apparence.
C’est le sens du célèbre enseignement : « Ne gagne pas après avoir frappé, mais frappe après avoir gagné. ».
« Après avoir gagné », c’est précisément après avoir gagné en combat de pointes et de «sémé ».

Au moment où les deux adversaires se font face, commence l’interférence du « ki ». Les gestes du « sémé » sont un moyen de projeter le « ki » sur l’adversaire. Si l’acte du «sémé » influe sur l’attitude de l’adversaire c’est parce que cet acte touche et fait bouger la perception directrice de l’adversaire. Je dirais l’interférence des « ki ». C’est pourquoi nous pouvons dire que, même à une étape où on effectue le sémé sans avoir conscience
du « ki », l’essentiel du « sémé » consiste dans le « ki ».
Je pense que ce niveau de combat est inconnu dans beaucoup de disciplines (le judo, le karaté, la boxe…) dans lesquelles la conscience des adeptes est limitée aux éléments les plus directement perceptibles : la vitesse, la force, l’agressivité… C’est une perception très difficile à stabiliser dans un combat de percussion comme le karaté.
Personnellement, ma préoccupation principale est la mise en évidence et l’application de cette forme du combat dans la pratique du karaté.
C’est donc en kendo que nous pouvons constater, de la manière la plus concrète, le rôle de ce qu’on appelle le « ki ». Sur ce point, le kendo est une discipline privilégiée.

Cependant, il ne s’agit pas de faire un éloge inconditionnel du kendo. Car, anciennement, le kendo semble avoir comporté des techniques corporelles bien plus riches avec un registre technique plus large. Rapporté à sa tradition, le modèle du kendo actuel me semble être incomplet, surtout en ce qui concerne la formation générale du corps et les règles du combat. Je pense que ce sont des points auxquels les adeptes contemporains ne peuvent qu’être sensibles s’ils approfondissent la valeur du kendo « en tant que budo».
En tout cas, nous pouvons dire que c’est au moment où l’adepte commence à ressentir vivement le rôle du « ki » que sa pratique du combat tend à se constituer en une voie et qu’apparaît une véritable conscience du budo.

Pourquoi ?
Ressentir vivement le rôle du « ki » implique qu’un adepte pratique le combat en cherchant à « frapper après avoir gagné ». Il ne s’agit pas de chercher à vaincre en portant un coup à tout prix mais de porter le coup avec une certitude. Il s’agit donc de construire un combat dans lequel la justesse de la sensation est confirmée par une frappe assurée. Lorsqu’il atteint ce niveau, l’adepte attache une grande importance au soubassement du combat, c’est à dire au combat du « ki », celui qui se déroule avant l’échange effectif des frappes.
Si, par le sémé ou par l’offensive du « ki » de l’adversaire, vous êtes troublé et esquissez un mouvement de défense dans le vide, c’est que vous avez agi explicitement contre ce qui est implicite. Par ce fait, vous avez commis une erreur dans le discernement de la réalité. Si vous vous en rendez compte instantanément, vous ressentez en vous même une dissociation car votre esprit ne peut pas retenir le corps dans son geste erroné. Si vous esquissez un geste inutile, c’est parce que l’adversaire a réussi à vous faire bouger malgré vous. Vous avez donc perdu à cet instant précis la possibilité de prendre l’initiative et donc perdu avant de recevoir son coup.
Lorsque votre perception est ouverte à l’interférence des « ki » , perdre de cette façon est aussi important que recevoir un coup effectif. Votre problème devient alors : comment discerner le vrai du faux, comment rester sans trouble contre l’offensive de l’adversaire par le geste ou par le « ki ».
Lorsque vous cherchez l’occasion d’attaquer l’adversaire, vous menez le sémé pour gagner le combat des pointes afin que l’adversaire dévie la pointe du sabre de sa ligne centrale, sa ligne vitale. L’adversaire qui cède une ouverture malgré lui devient vulnérable. A cet instant, vous lui portez un coup, c’est une victoire incontestable.

Lorsque vous touchez par chance, vous ne serez pas satisfait si l’adversaire reste imperturbable malgré le coup. Vous vous direz alors : j’ai frappé, mais ma frappe ne parvient pas à troubler son esprit. Votre problème sera alors : comment faire bouger l’esprit de l’autre par votre « ki » ?
De cette manière, la visée d’un adepte se déplace progressivement d’une préoccupation de technique gestuelle simple vers un état  d’esprit. Ne pas se troubler devant les sémé et discerner le faux du vrai dans les actes de l’autre, ceci revient à acquérir une perspicacité soutenue par une force d’esprit… Mais il serait faux de dire qu’il y a une étape où l’esprit seul domine car sans la technique corporelle il n’y a pas d’art de combat.
La structure du budo est double, il faut être à tout moment prêt à déployer sa violence mais il faut maintenir une lucidité où l’esprit peut capter avec ampleur ce qui se passe alentour. La lucidité permet de transformer votre propre agressivité en potentiel dans un
état de tranquillité. Un poème de Miyamoto Musashi communique cette disposition :

« Le torrent hivernal rapide, l’eau transparente et à la surface calme comme un miroir
reflète la lune. »

Plonger la main dans l’eau glacée et rapide évoque un froid coupant comme la lame du sabre. La rapidité, c’est aussi le dynamisme du combat. En même temps, la surface de l’eau donne l’image de la pureté et du calme. Si la surface se trouble, la lune sera morcelée. Ce poème, souvent cité pour décrire l’état d’esprit du sabre, montre en effet la double composante de la violence et du calme.
Au niveau primaire du combat, celui qui agit par agressivité et avec violence a des chances d’obtenir une victoire. Mais le niveau que nous devons viser en budo correspond à une meilleure maîtrise technique et de soi. C’est celui où l’état d’esprit se reflète de la
manière la plus aiguisée. Dans ce cas, sitôt que l’on pense frapper en voulant faire mal à son adversaire, le surmoi chuchote quelque part au fond de la conscience que ce n’est pas bien. Ce chuchotement, si minime soitil, est suffisamment important pour freiner la
spontanéité de l’acte. Je pense que c’est en ce sens que l’on dit :

« Si l’esprit est juste, le sabre est juste ; si l’esprit n’est pas juste, le sabre n’est pas juste. »

Cet enseignement est souvent conçu comme moral mais il est à l’origine technique. L’art du combat est un art pragmatique. Je dirais que la morale découle ici d’un pragmatisme poussé à la limite. C’est la particularité du budo. Il ne s’agit pas de l’association de valeurs morales à la pratique des armes.

Si on cherche à agir spontanément et justement, il faut libérer l’esprit des entraves de la conscience, de là provient l’enseignement de l’esprit vide.

A ce niveau, la recherche de l’efficacité aboutit à une forme de paradoxe car, si on veut vaincre l’adversaire (ce qui veut dire le tuer au sens technique) de la manière la plus sûre, il ne faut pas vouloir vaincre (tuer); il faut se détacher de la victoire, si on veut l’obtenir. Ce qui se rapproche de la maxime : « Il faut s’apprêter à mourir, si on veut survivre. ».

De cette manière l’acte du combat nous conduit à une introspection et à une remise en cause qui nous pousse vers la réorganisation de notre personne en vue d’être plus perspicace, capable de ne pas se laisser perturber, d’agir spontanément et, justement, de déployer ses capacités maximum… Le processus de cette réorganisation est l’entraînement qui comporte une tension vers l’autoformation.

C’est là que naît la pratique du budo.

Si nous survolons de cette manière l’évolution de conscience d’un adepte, nous pouvons comprendre que c’est à partir du moment où il prend conscience de l’importance de ce qui est d’ordinaire invisible que sa formation subjective commence. Ce quelque chose qui est la clef du budo, c’est le « ki ». Autrement dit, aussi longtemps qu’une personne ne réalise pas cette sensation du « ki » dans la pratique des arts martiaux et qu’elle ne parvient pas à construire sa pratique en remettant en cause son être, elle ne pourra justement pas poursuivre le chemin de l’autoformation, faute d’éclairage dans un
chemin ténébreux. En ce sens aussi que je pense que le « ki » est la clef du budo.

 Le ki et la culture japonaise

Dans la langue japonaise de très nombreuses expressions comportent le mot « ki » et d’autres supposent le « ki ». J’ai traduit, en 1993, le texte de Miyamoto Musashi (« Traité des 5 éléments ») dans ma thèse de l’Université Paris VII et je me suis rendu compte du fait suivant :
Musashi utilise dans son texte un grand nombre de fois le mot « kokoro » qui est habituellement traduit par « l’esprit ». Mais la signification de ce mot est intraduisible par un seul mot. Selon la situation ce mot doit être traduit par : esprit, sentiment, sensation,
sens, pensée, idée, signification, essentiel, coeur, centre, noyau… Cependant, même après avoir utilisé ces différents mots pour traduire le mot « kokoro », il reste toujours une sensation de vide dans la traduction. J’ai longtemps cherché pourquoi avant de comprendre la chose suivante : Musashi emploie des mots en se
basant sur une sensation que les Japonais de l’époque et surtout les adeptes d’arts martiaux possédaient et vivaient communément. Il dépose en quelque sorte toute son expérience vécue dans ce médium d’expression. (J’emploie ici le mot médium au sens de « médium pour la peinture »). C’est pourquoi, aussi longtemps que nous ne captons pas la nature de ce médium, les expressions de Musashi demeureront incomplètes, borgnes en quelque sorte, laissant une impression ambiguë. Et si nous comprenons la présence
implicite de ce médium, ses expressions deviendront substantielles.

Quel est ce médium?
Il s’agit aussi du « ki ». En effet, lorsque j’ai lu son texte en le complétant par la sensation sousjacente du ki, le sens en est devenu bien plus clair. Mais comment faire transparaître ce nondit dans la langue française ? C’est le problème fondamental de la traduction des textes japonais, en particulier des textes anciens.
Il faut aussi comprendre que le sens de l’écriture était différent chez les Japonais de l’époque de Musashi. Par exemple, dans un acte de transmission, aussi bien du coté du maître qui l’octroie que du coté du disciple qui le reçoit, nous trouvons souvent l’expression : « s’il m’arrive de trahir la confiance, je dois être puni par tel, tel, tel et tel
dieu ». On cite de cette manière le nom de plusieurs dieux pour certifier son engagement le plus sérieux. Ecrire le nom du dieu valait un engagement avec le poids de la vie.

Les Japonais vivaient dans une ambiance qui les reliait à la sensation de présence du divin dans la nature. Cette ambiance suscite l’attention envers la sensation du « ki ».

Récemment encore, le peuple japonais vivait en attachant de l’importance à ce qui n’est pas visible. Même dans mes souvenirs d’enfance à la campagne, on vivait imprégné de cette forme de sensations.

A travers la sensation du « ki », les Japonais semblent avoir capté des phénomènes naturels sans chercher à les expliquer. Ils n’ont pas exclu du domaine de la langue les sensations vagues. Je pense que c’est une des raisons pour lesquelles on trouve un grand nombre d’onomatopées dans la langue japonaise. Lorsqu’ils ont eu besoin de verbaliser l’intermédiaire, le médium qui correspondait à certaines sensations vagues, ils ont utilisé le mot « ki ».

Donc, la sensation du « ki » semble se situer plus profondément et plus archaïquement que celles qui sont devenues objets de savoir.
Une des particularités de la culture et de la société japonaises me semble être d’avoir donné une place importante à ce type de perceptions tout en développant la logique moderne.

Les méthodes classiques de développement du ki

Il va sans dire que le combat du budo n’est pas une abstraction. Il vise à rechercher l’efficacité. L’approfondissement du combat par le « ki » permet,  d’une part d’augmenter l’efficacité et, d’autre part, de pratiquer sur le long terme, voire durant toute la vie. En kendo il n’est pas rare de trouver des maîtres qui pratiquent jusqu’à la veille de leur mort tout en déployant de grandes capacités. En art martial à main nue, par exemple en karaté, il est très rare de trouver un maître qui pratique le combat après 60 ans.

Cependant, dans une discipline comme le taïkiken où l’exercice du « ki » se situe au centre, le défunt K. Sawaï a pratiqué le combat effectif à main vide avec de très hautes capacités jusqu’à près de 80 ans.

Je pense que le travail sur le « ki » est présent, explicitement ou implicitement, dans les disciplines du budo où les adeptes peuvent parcourir un long chemin tout en améliorant leurs capacités. En kendo, le travail sur le ki devient effectif à partir d’un certain niveau
et en taïkiken dès le départ. Dans certaines écoles de jujutsu et de kenjutsu, on n’insiste pas sur le travail du « ki » mais celuici
est présent implicitement.

Dans la tradition du budo, nous pouvons distinguer deux méthodes de développement du « ki », distinctes en apparence et complémentaires au fond.

Parvenir au ki par la méthode du kata

La première méthode se base sur la formation technique et son application par répétition.
C’est celle qui est le plus généralement appliquée.
Par exemple, pour apprendre le kendo, vous commencez à partir du maniement correct du shinaï; pour apprendre le karaté, vous commencez par apprendre la forme précise des coups de poing et de pied. Il ne s’agit pas de frapper de n’importe quelle manière. En
combat, vous ne pouvez pas obtenir un « ippon » si vous ne frappez pas correctement.

Vous vous entraînez pour obtenir la capacité de mener des combats supérieurs avec une technique magnifique.

Si, aujourd’hui, vous analysez les techniques de kendo préconisées, vous pouvez classer un certain nombre de modèles techniques à approfondir. Ces modèles représentent une sorte d’idéal technique et vous cherchez à les assimiler. Nous pouvons dire qu’en réalité les kendokas s’exercent au jigeïko en ayant ces modèles qui leur servent de critère sur la bonne ou la mauvaise façon de mener un combat. Il en va de même pour les karatékas.
Bien qu’en kendo ces modèles ne soient pas classés sous forme de kata, on peut considérer qu’il s’agit des kata implicites au combat du kendo. Ils sont très différents des « Nihon kendo gata ».
De même, en karaté, vous vous exercez aux techniques de combat directement utilisables : les enchaînements techniques, les déplacements… Vous pouvez presque codifier un ensemble de gestes utiles et nécessaires pour les formes du combat que vous faites quotidiennement. Vous pourrez former presque des kata avec ces gestes, mais vous parviendrez à des kata différents des kata « traditionnels ». Nous pouvons dire la même chose pour le judo.

En tout cas, vous ne vous exercez pas au combat de n’importe quelle façon. Vous vous exercez en ayant un modèle qui s’approche d’une certaine perfection. Si vous faites mille suburi, c’est mille fois la répétition en cherchant à vous approcher d’une frappe parfaite.
De cette manière, lorsqu’on s’exerce en répétant une technique avec son modèle idéalisé, il s’agit de la méthode du kata au sens large du terme. La raison pour laquelle on ne dit pas que c’est la méthode du kata est qu’on attribue habituellement les kata à la tradition. Mais, lorsque vous analysez le dynamisme inhérent dans la genèse des kata, il s’avéra qu’au moment où un kata est né, chacun des kata a été pratiqué comme vous pratiquez aujourd’hui des techniques utiles, nécessaires, voire indispensables pour la formation de vos capacités techniques en combat. Il ne s´agit nullement d’un cérémonial gestuel dont on doit justifier le décalage avec la pratique du combat effectif. Donc, sans que vous la nommiez, il s’agit bien de la méthode du kata au sens large du terme que vous appliquez en kendo ou en karaté.
Il ne suffit pas de faire seul un mouvement parfait, il faut le faire en situation du combat face à l’adversaire. Le jigeïko est un processus d’assimilation des éléments requis pour réaliser le combat le plus parfait. Vous ne pouvez pas faire de bons combats par chance.

Lorsque vous parvenez à faire des combats satisfaisants, c’est parce que vous avez puressentir une sorte de plénitude en marquant le « ippon ». Dans cette situation, vous avez créé, préalablement à votre frappe, un instant vulnérable chez l’adversaire car vous avez réussi à troubler sa garde et son esprit. Votre attaque a appuyé juste sur le vide de l’adversaire, tandis que vous étiez rempli d’énergie, ce qui est produit par juste posture de votre corps déplace votre sabre dans un trajet juste. En combat du karaté, vous pouvez comprendre cette situation en remplaçant le sabre par le coup du poing ou de pied.

C’est dans cette situation que vous pouvez ressentir une plénitude. Dans ce cas, c’est parce que, même sans en être conscient, vous avez été guidé par la sensation de quelque chose, vous avez agi en vous confiant à cette sensation. Au moment de la frappe, vous avez eu une sensation de fusion avec ce quelque chose. C’est la sensation du « ki ». Celleci est présente dans la sensation de parfaite exécution technique au cours du combat. Elle est non seulement présente mais elle est modulée techniquement.

Dans l’exercice des kata, nous nous baignons dans cette sensation modulée sous forme technique.

Lorsque vous étudiez les kata classiques, ils comportent les éléments nécessaires pour parvenir à un état de combat supérieur.

Beaucoup de kata ont été déformés au cours de la transmission. Mais un kata, au moment où il est formé, montre un état idéalisé des
techniques effectives de formation au combat. L’état idéalisé de la technique correspond au plus haut degré d’une technique, celui où fusionnent la technique corporelle et l’état d’esprit. Le « ki » doit y circuler naturellement. Nous pouvons dire que l’exercer de cette
façon à la technique correspond à un principe énergétique. Si un geste technique est parfait, c’est parce qu’il est en harmonie avec le principe d’efficacité qui module le « ki » sous forme technique. La forme parfaite d’une technique sans efficacité n’a pas de sens, comme n’existe pas un superbe sabre qui ne tranche pas. En quelque sorte, toute perfection technique est un contenant du principe d’efficacité.

Nous avons vu que le terme « ki » recouvre des sensations vagues et très vastes. Nous utilisons en budo le « ki » en le modulant sous forme technique.

On disait à propos d’un maître :
« Quels que soient ses gestes, ils constituent une technique parfaite. ».
C’est justement qu’il était capable de suivre le « ki » de façon non formelle mais profondément technique. Il avait tellement bien intégré la technique que ses gestes étaient conformes au principe sousjacent des techniques, au sens large du kata. C’est ce qu’on appelle dépasser la forme en apprenant la forme : dépasser le kata en pénétrant profondément dans le kata.
Le kata montre un modèle technique du combat élaboré jusqu’à une forme de perfection qui nous invite à et nous guide pour grimper vers la cime. Le kata s’appuie donc sur un système où le savoir se situe haut et les adeptes cherchent à se hisser. La forme technique est un moyen d’ascension car elle n’est pas le but en soi. Le but du kata est de dépasser le kata.
Lorsque vous regardez ce qui se passe dans votre esprit pendant un entraînement assidu où vous cherchez à acquérir la meilleure technique, vous rencontrez l’image de votre maître, de celui qui vous l’a montrée ou enseignée. Vos gestes ne sont pas attachés à
l’image de la perfection représentée par votre maître, surtout lorsque vous vous exercez seul ?
Dans le processus d’entraînement, vous vous efforcez de faire aussi bien que vos aînés, que le maître, puis vous désirez le dépasser, le vaincre. Plus cette image est lourde, plus elle vous persécute. Lutter contre cette image, c’est le processus de l’entraînement : la répétition.
Cet enchaînement psychologique est caractéristique de l’application de la méthode du kata.
Une meilleure compréhension de la logique inhérente à la méthode du kata et de sa liaison avec le « ki » nous permet d’avancer dans la pratique du budo. Pour cela il est indispensable de savoir regarder et traiter les katas sous un angle différent. Le kata n’est pas simple codification technique, il n’est ni moule, ni cérémonie, ni combat imaginaire…

Le kata est une méthode qui exige quelques clefs pour se déclencher pleinement. Je développerai ultérieurement cette idée.

La méthode énergétique

La seconde méthode trace un chemin quasi inverse. Elle vise dès le départ à renforcer ce qui véhicule le principe de l’efficacité : le « ki ». Je dirais que cette méthode vise à réorganiser le système sensoriel pour que le corps fonctionne spontanément avec une meilleure régulation énergétique. Si la première s’appuie sur les formes techniques élaborées jusqu’à une perfection, la seconde s’appuie directement sur le système sensoriel inhérent aux techniques gestuelles de la plus haute efficacité.
C’est pourquoi, selon cette méthode, la technique doit apparaître spontanément à partir de la sensation du « ki ». Elle ne s’appuie pas sur l’apprentissage spécifique des techniques comme la méthode du kata. S’il y a une élaboration technique, elle viendra après avoir maîtrisé suffisamment le principe d’efficacité : le « ki ». Le taïkiken,
qui provient de la méthode chinoise du yi chuan, en est un exemple typique.

En sabre, même pour une méthode qui se situe à l’opposé de la méthode du kata et vise la formation directe au combat par l’acquisition d’un élément mental et énergétique essentiel, un minimum de maîtrise technique est obligatoire pour savoir utiliser le
tranchant du sabre.

La méthode de Hirayama Gyozo (17591828) en est un bon exemple, l’apprentissage technique y est limité au minimum. Sa méthode consiste en une seule technique. Un exercice à deux où l’un attaque avec un shinaï long un adversaire qui porte une protection sur la tête et est armé d’un shinaï court de 40 cm. Ce dernier doit attaquer pour porter un coup à la poitrine du premier, avec l’esprit de la  transpercer, ceci, quels que soient les coups qu’il reçoit en s’approchant.
Hirayama Gyozo écrit dans un de ses ouvrages Kensetsu (Explication du sabre) :
« L’objectif de l´art du sabre est de tuer l´ennemi. L´essentiel est de faire passer votre esprit meurtrier à travers la poitrine de l´adversaire. »

L’école de Hirayama Gyozo s’appelle Sinkanryu
ou Shinnukiryu (l’école de traverser par l’esprit ou l’école de traverser par l’essentiel, selon les idéogrammes).

Selon Hirayama Gyozo, si votre esprit traverse l’adversaire, vous êtes vainqueur et c’est la méthode la plus sûre et efficace en combat réel au sabre. J’y vois un travail énergétique qui vise à renforcer l’esprit de la manière la plus directe. La simplicité de cet entraînement est la répétition d’un seul geste, ce qui est comparable à l’exercice apparemment simple de rester debout et immobile en « ritsuzen » (zen debout).
Pourtant, avec la posture immobile du ritsuzen, vous exercez votre esprit afin de constituer une disposition mentale et physique à écraser l’adversaire quel qu’il soit. En combat de sabre, il faut utiliser correctement le sabre, c’est pourquoi l’exercice simple des suburi était à la base de la méthode de Hirayama Gyozo. Sa méthode consiste à ce geste simple et à renforcer ce qui est le plus fondamental en combat. Je la caractérise donc comme une méthode qui vise à renforcer directement et simplement l’essentiel de l’énergétique : le « ki » du combat.
Dans la tradition du sabre, une méthode énergétique est le plus souvent appliquée en parallèle à la méthode des kata ou à la suite de celleci.

Je prendrai l’exemple de deux maîtres célèbres du XIXe siècle, Shiraï Toru (1783 vers 1845) et Yamaoka Tesshu (18361888) qui ont suivi cette démarche.
Les problèmes rencontrés par ces deux adeptes sont incontournables pour toute réflexion sur la méthode des arts martiaux japonais. Pendant la seconde moitié de sa vie, Shiraï Toru dominait ses adversaires par l’étrange puissance qui émanait de son sabre. On rapporte que la pointe de son bokken dégageait un cercle lumineux. Avant d’atteindre ce niveau, il a rencontré une impasse qu’il n’a pu dépasser qu’au prix de longues années d’entraînement et de méditation ascétique. Cette méthode, le « rentan », repose principalement sur un travail énergétique qui correspond en grande partie au qi gong martial d’aujourd’hui. Selon Shiraï Toru, le « rentan » est la seule méthode concrète pour atteindre le niveau supérieur de la voie de sabre.
Yamaoka Tesshu a atteint lui aussi un niveau extraordinaire en sabre ; il s’est appuyé sur la pratique du zen. Il était pauvre et, vers l’âge de trente ans, habitait dans une maison en mauvais état. On l’avait surnommé Tetsu habillé en chiffons, ou aussi Tetsu le démon du dojo. Plusieurs de ses amis racontent que, la nuit, le plafond de la maison résonnait du bruit des souris. Mais, sitôt que Tesshu commençait le zazen, son « ki » remplissait l’espace et les souris cessaient de faire du bruit et il arrivait aussi que quelques unes tombent des poutres sur lesquelles elles couraient. Plusieurs années après, lorsque Tesshu commençait le zazen, les souris cessaient de courir et descendaient jouer autour de lui. Je ne sais l’authenticité de cette anecdote.
En tout cas, il existe de nombreux témoignages sur la force du « ki » de Tesshu. Takano Sazaburo (18621950), un des plus grands maîtres du kendo du début de siècle témoigne :
« Lors de l’entraînement, maître faisait se frapper par ses élèves, mais ils ne peuvent jamais avoir la sensation de le toucher vraiment. Quand je m’efforçais de lui porter un coup puissant, je trouvais toujours la pointe du shinaï de maître sur ma gorge… L’attitude du Maître était semblable à un ballon que vous ne pouvez jamais faire tomber.
Il avait une souplesse insondable, car cette souplesse comportait une puissance d’acier.
C’est ainsi qu’à entraînement, même en le frappant plein centre du men, je ne pouvais jamais ressentir que je l’avais touché. Tout le monde était repoussé par son ki… Même la pointe de son shinaï arrivait à trente centimètres devant moi, par un petit mouvement de
pointe, j’avais toujours l’impression d’avoir reçu un tsuki. Le maître ne maniait pas le sabre avec les mains, mais avec son centre d’énergie… Il m’est arrivé un jour de recevoir un très léger coup de tsuki et sur le moment je n’ai rien ressenti. Mais en rentrant à la maison j’ai été pris d’une étrange sensation comme si ma gorge avait été trouée et que l’air s’y circulait. Cette étrange sensation a persisté durant deux jours.»
Si ces deux grands maîtres ont pu radicalement transformer la qualité de leur sabre, l’un par le rentan, l’autre par le zazen, nous pouvons penser que ces pratiques les ont aidés à réorganiser la manière de sentir et d’agir qui soustend la technique du sabre. Du point de vue pratique, la personne qui s’exerce à cette méthode ne pense pas forcément qu’elle s’est engagée dans une réorganisation. Subjectivement, elle ressentira une amélioration morale ou selon sa croyance une illumination ou une purification du corps et de l’esprit… Mais ce qui est commun est vraisemblablement la forte sensation du « ki ».

Si le zen a influencé la pratique du sabre japonais, ce n’est pas comme philosophie spéculative, mais fondamentalement à travers la pratique corporelle du zazen. Je pense que, du moins au début, le zen a attiré les guerriers de la période des guerres féodales par son aspect pragmatique.

Comme j’ai dit plus haut, une particularité du budo consiste dans le fait qu’en poussant au fond le pragmatisme, celui ci commence à se confondre avec la morale et la philosophie. Même si la philosophie du budo est intrigante sur le plan intellectuel, discuter de sa philosophie ne fera nullement comprendre le budo.

La méthode du « rentan » comme celle du zen vise à développer l’essentiel du budo sans passer par l’apprentissage de techniques spécifique. Mais dans l’art du sabre qui exige un maniement et des trajets justes, cette méthode n’est applicable qu’après avoir maîtrisé
un minimum technique. Car, même si vous avez acquis une maîtrise énergétique et une perception juste de l’action en combat, vos gestes ne sont pas transposables avec l’efficacité si votre sabre ne suit pas sur les trajets justes. Même avec une très grande force, le sabre ne tranche pas si la lame n’est pas dirigée dans la direction correcte.

Tandis que dans l’art du combat à main nue, il s’agit de porter un coup, et non de pourfendre avec une lame, vous pouvez donner un coup efficace sans la précision requise avec la lame du sabre. Dans la mesure ou vous pouvez produire un impact suffisant, la frappe est efficace quel que soit l’angle d’attaque.

Conclusion
Pour développer la pratique qualitative du budo en dépassant des barrières culturelles, je pense que nous devons avoir l’ouverture d’esprit qui nous permet de comprendre qu’il existe d’autres systèmes de pensée dans d´autres cultures. Il faut, en même temps, évidemment, affronter les techniques du budo. Nous devons y voir un des éléments essentiels par lesquels le budo se constitue. Je suis persuadé que la clef du budo est dans notre corps, ce qui signifie qu’elle est audelà des barrières culturelles. Je pense qu’il s’agit du « ki » mais il ne s’agit pas du « ki » en général. Dans la pratique du budo, nous sommes face au « ki » modulé sous forme technique, sans
lequel le budo ne peut pas exister.
J’ai brièvement analysé et présenté deux méthodes classiques qui visent à développer le « ki », soit par la pratique des kata au sens large, soit directement par l’exercice énergétique.
L’histoire du budo, en particulier du kendo, montre que ces deux méthodes convergent.
Mettre en évidence le travail sur le « ki » permet, non seulement de concrétiser la pratique du budo, mais aussi d’ouvrir la possibilité d’une pratique à long terme. Le budo  peut contribuer par là au bienêtreet au renforcement vital. Selon mon analyse, la sensation du « ki » est au fondement du budo. Elle peut être ressentie au delà des
barrières culturelles, ouvrant ainsi des perspectives accessibles hors de la culture bouddhiste et shintoïste japonaise, tout en conservant ce qui fait la spécificité du budo.

Kenji Tokitsu
Document d’archive écrit en mars 1998 par Kenji Tokitsu publié
dans Numéro spécial du Bulletin ShaolinMon
ISSN 1261758

X Retranscription du texte prononcé le 14 mars
1998 au Taïkaï de Paris par Me Kenji Tokitsu