La transformation de la qualité

Extrait du livre Pièges et Illusions – Disponible sur Amazon.fr depuis  31 Mars 2018

Pièges et Illusions
Pièges et Illusions

La transformation de la qualité : Concept clef

J’espère, avec l’exemple de l’Airbus, avoir pu éclairer un aspect particulier du tai-chi-chuan : la lenteur et la souplesse sont des éléments formateurs de la vitesse et de la force.

La souplesse et la délicatesse des travaux sont conduits par un savoir-faire complexe. Ainsi, sans ces connaissances élaborées, la lenteur et la souplesse n’ont aucun intérêt pour les constructeurs ou pour les usagers. Pour que nous puissions sublimer la lenteur et la souplesse du tai-chi-chuan, il nous faut un équivalent de ce savoir-faire. Pour que le tai-chi-chuan puisse sortir de la catégorie exclusive de gymnastique pour la santé (ce qui est déjà appréciable), pour pouvoir récupérer ses qualités martiales, il nous faut employer quelques concepts clefs afin de reconstituer la qualité de sa méthode initiale.

Je dois attirer l’attention sur le fait que je ne cherche pas à récupérer les qualités martiales du tai-chi-chuan pour former une méthode de combat de plus. Je pense que la démarche visant à retrouver les qualités originelles du tai-chi-chuan va nous conduire à la quête de possibilités enfouies dans le fonctionnement de notre corps et de notre esprit.

Pour avancer dans notre recherche, nous avons besoin de la clef pour ouvrir une porte hermétiquement fermée.  Quelle est-ce cette clef ? Comment peut-on la trouver ? Comment s’en servir ?

A mon sens, c’est plutôt un trousseau de clefs, car il nous en faut plusieurs pour ouvrir la porte de chacune des étapes. Nous allons les récupérer sur le chemin de notre quête.

La première clef que nous devons trouver et utiliser réside dans le concept du zheng-li 争力. Que veut-il dire ?

J’ai présenté précédemment Hàn Xing-qiao 韓星橋 (1909-2004), maître du yi-chuan. Rappelons aussi la phrase de Hàn Xing-qiao que nous avons vu précédemment :

« …l’orientation du zhang-zhuan站椿 (ritsu-zen) où vous intégrez la totalité du corps est similaire au tai-chi chaotique. C’est ainsi que l’exercice du zhàn-zhuang repose sur le principe du tai-chi太極 … ».

 

Pour Hàn, on s’exerce au zhàn-zhuang (ritsu-zen), exercice fondamental du yi-chuan, avec le principe du tai-chi. En effet, le concept du zheng-li qu’il avance s’applique aussi au tai-chi-chuan, mais complète aussi ce qui lui manque sous sa forme actuelle. L’exercice du zhàn-zhuang站椿(ritsu-zen) constitue l’essentiel de la méthode du yi-chuan.

Selon Hàn Xing-qiao, le yi-chuan est formé des cinq types d’exercices suivants :

  • qiu-li 求力 : la recherche de la force
  • shi-li  試力 : éprouver la force
  • zeng-li 増力 : augmenter la force
  • fa-li  発力 : explosion de la force
  • yong-li 用力 : utiliser la force sous forme technique spontanée

Le concept pratique du zheng-li 争力 est véhiculé dans les cinq exercices présentés ci-dessus.

Hàn écrit dans son ouvrage « Yi-chuan xué 意拳学 » (Étude du yi chuan) :

« Zheng争 signifie « la lutte entre deux rivaux » comme s’ils se battaient pour s’emparer de l’autre. Li力 signifie la force.

Le zheng-li est un état d’équilibre entre deux tentions. Si les deux forces sont égales, un équilibre s’établit entre elles.

Le zheng-li implique cette forme de tension à l’intérieur du corps qui sollicite deux zones différentes. Si nous considérons notre corps comme un système dynamique, tous les types de force impliqueront l’opposition de deux forces quelle que soit la direction.

Par exemple, lorsque vous sautez vers le haut, vous employez une force pour vous hisser en hauteur. Vous pouvez aussi dire que vous exercez une force vers le bas (sol).

Pour réaliser un mouvement vers le haut, il faut utiliser la force vers le bas. De même, pour réaliser un mouvement en avant, il faut exercer la force vers l’arrière. En yi-chuan, on dit : « pour frapper l’adversaire en avant, il faut appuyer le pied arrière »

L’explication de Hàn, bien personnelle, pourrait être complétée par votre expérience de pratique du tai-chi-chuan.

Votre maître vous avait certainement dit de bouger avec l’impression d’être dans l’eau. Cette situation imagée vous permet de former la sensation de résistance dans toute la direction. Lorsque vous faites les mouvements de pousser et de tirer avec les mains, vous le faites comme si vous pétrissiez un bloc d’argile ou de pâte.

Lorsque vous faites les mouvements techniques en tai-chi-chuan de « la main de nuage » yun-shou雲手, au moment où les deux mains s’approchent, vous faites comme si vous écrasiez un ballon, puis lorsqu’elles s’éloignent vous faites comme si vous décolliez des mains qui étaient collées.

Ces sensations imagées correspondent à l’explication du zheng-li qu’a donné Hàn Xing-qiao pour le yi-chuan.

Le principe du tai-chi étant universel, il déborde largement de la discipline du tai-chi-chuan. Il est recherché et appliqué dans les différentes disciplines d’arts martiaux chinois et japonais. Nous le connaissons en karaté, en kenjutsu (sabre classique japonais), en jûjutsu…

Nous avons lu plus haut que, selon Han, « l’exercice du zhàn-zhuang repose sur le principe du tai-chi ».

Le corps aux ressorts complexes

Le concept du zheng-li est la première clef que vous devriez trouver dans votre trousseau pour ouvrir la première la porte qui se présente sur le premier élément de la méthode.

Dans le texte de Hàn Xing-qiao que j’ai cité plus haut, il nous explique à sa façon personnelle ce qu’est le zheng-li. Vous pourriez compléter avec l’explication de Hàn Xing-qiao ce que vous avez compris du zheng-li dans votre pratique du tai-chi-chuan. Pour ma part, je la compléterai à ma manière personnelle de façon suivante.

La voici :

Reprenons l’exemple de sauter en hauteur que donne Hàn Xing-qiao. Dans cet exemple, nous pouvons interpréter la fonction des jambes comme celle de ressort qui vous fait rebondir en hauteur quand vous effectuez une poussée vers le sol. Cette image parle facilement du mouvement des jambes qui fonctionnent comme une paire de ressorts.

Cherchons maintenant la mobilité du tronc dont l’examen est fondamental pour comprendre ce qu’est le zheng-li. La mobilité du tronc est peu visible, ce qui donne la difficulté de placer l’image de ressort par rapport au mouvement des jambes. Mais la fonction du tronc est capitale pour organiser le système d’application de la force globale du corps.

A l’image des ressorts des jambes, imaginons qu’au niveau du sternum existait un ressort qui part vers l’intérieur jusqu’à son antipode dorsal. Suivant cet exemple, situons des ressorts imaginaires à l’intérieur du tronc aux zones correspondant à peu près à ceux des chakras en yoga. Ce sont en plus du sternum, sous la gorge, au plexus, au nombril et au bas du ventre. Tous ces ressorts sont placés à l’intérieur du tronc et leur autre extrémité s’appuie sur la projection dorsale de ces cinq points.

Par contre, même si vous localisez ces ressorts, vous ne savez pas encore les activer comme ceux des jambes.

Comment pourriez-vous les activer ? Même si vous vouliez le faire, votre intention tournera dans le vide, puisqu’elle ne sait s’accrocher nulle part. Vous avez la volonté et l’intention, mais elles n’ont pas de moyens pour se concrétiser. Vous ne pouvez donc pas le commander : le ressort demeure inactif…

Potentiellement, il y a partout dans le tronc le même type de ressort, mais ils sont tous endormis, parce que vous ne savez pas les réveiller. Pour que ces multiples ressorts puissent fonctionner en suivant votre intention, il faut d’abord les réveiller.

Utiliser le yi (intention), ne pas utiliser la force (yong-yi, bù-yong-li用意不用力) est l’enseignement principal du yi-chuan. Que veut-il dire « utiliser l’intention » ? Pourquoi ne-faut-il pas s’exercer à la force ?

Car si vous vous exercez à la force tout de suite sans avoir passé une étape de formation particulière, seuls les muscles réveillés d’ordinaire s’activeront. Ce sera une continuité d’efforts ordinaires, sans qu’il y ait un changement qualitatif, car beaucoup de muscles resteront endormis dans cet effort. Dans ce cas, vous n’utiliserez pas toutes les ressources dynamiques du tronc.

Pour que vous puissiez utiliser la force d’une telle partie du corps, il faut que votre intention et votre volonté parviennent à tel endroit. Si vous ne savez pas les commander, comment pourriez-vous les activer volontairement ?  Pour réaliser la force supérieure qui est celle de l’art martial, il vous faut leurs contributions.

C’est pourquoi, au lieu de vous hâter à utiliser la force pour vous exercer tout de suite sur une base ordinaire, il faut commencer par chercher à répartir votre intention équitablement partout le corps. Il vous faut chercher à mettre en œuvre des ressorts que vous avez imaginé pour qu’ils puissent s’activer en suivant votre intention. C’est ça le sens de l’enseignement ci-dessus.

En effet, en effectuant des exercices de répartition de l’intention (yi), vous vous apercevrez qu’elle sera de plus en plus écoutée par des ressorts situés à l’intérieur du tronc. Leur écoute deviendra de plus en plus distincte. Vous allez alors découvrir qu’il y a la possibilité de former d’autres ressorts dans le corps.

En persévérant, vous allez découvrir qu’il y a bien d’autres ressorts partout à l’intérieur du tronc qui s’activent à des angles variés.

En avançant dans cette pratique, cette sensation de ressorts se transformera en un ballon de caoutchouc plein qui pourra rebondir dans toutes les directions.

De cette façon, le concept du zheng-li vous guidera, en commençant à partir du tronc, dans l’exploration de l’intérieur de votre corps à la recherche des ressorts. Ce travail vous permettra d’explorer le domaine du dynamisme complexe à un degré supérieur.

Le yi (intention) est le général et la force musculaire représente ses soldats : yi-wéi-li-zhi-shi意為力之師 li-wéi-yi-zhi-jùn 力為意之軍, cette phrase deviendra l’enseignement de l’étape suivante.

Ne vous montre-elle pas clairement le rapport dynamique entre l’intention (yi) et la force musculaire ? C’est ce qui se trouve dans le coffret qui sera ouvert par la clef qui s’appelle le zheng-li.

L’enseignement ci-dessus donne l’interprétation de l’enseignement « utiliser l’intention (yi), ne pas utiliser la force (yong-yi, bù-yong-li用意不用力) ». Car cette phrase est souvent interprétée et utilisée par ceux qui justifie la suprématie de l’esprit sur le corps, sans comprendre leur rapport dynamique dans la méthode du yi-chuan.

Si l’intention (yi) est le général, c’est parce qu’il y a ses soldats (la force musculaire). Un général sans soldat n’a aucun pouvoir, aucune valeur. Si l’intention (yi) a le pouvoir du général, c’est parce qu’il a des soldats (force musculaire) qui lui obéissent.

Cet aspect doit être bien précisé, car la fonction de l’intention (yi) est quelque fois interprétée comme étant l’élément unique pour produire la force. La méthode du yi-chun n’est pas celle qui cherche une suprématie solitaire et unilatérale de l’esprit (intention), mais est formée sur le rapport bilatéral de la force corporelle par rapport à l’intention (esprit).

Nous avons beaucoup de domaines à explorer…

Notre élan nous conduit à l’étude des méthodes de deux maîtres exceptionnels du 20ème siècle.

La première est la méthode du yi-chuan, fondée par Wang Xhiang-zhai王嚮斎 (1886-1963).  La seconde est la méthode de Yukiyoshi Sagawa佐川幸義 (1902-1998), maître de l’école Daïtô-ryû Jû-jutsu.

L’étude de leur méthode nécessite plusieurs autres précisions de notre connaissance sur l’histoire et les concepts culturels qui enveloppent leur méthode.

Constat et perspective

Nous sommes dans une série de travail de longue haleine sur la réflexion qui vise l’élaboration d’une méthode d’arts martiaux.

Nous avons commencé par nous questionner sur la méthode du tai-chi-chuan dans son histoire. J’ai commencé par soulever des points inexacts des faits historiques afin de nous situer dans la vision la plus objective. J’ai soulevé aussi une question essentielle sur la méthode de pratique. « Est-ce possible de cultiver et de développer des aptitudes en force et en vitesse par des exercices en lenteur et en souplesse ? » J’ai déjà soulevé ces questions dans mon livre « Tai-chi-chuan » – origine et puissance d’un art martial. Ed. Désiris, 2010.

 

J’ai précédemment présenté les problématiques posées par la méthode du tai-chi-chuan qui transparaissent dans son histoire. Nous avons vu rapidement dans quelle mesure se sont reflétées les conditions et les situations sociales dans la formation et la communication de la méthode d’arts martiaux.

Nous avons fait ressortir quelques problématiques que nous devons surmonter sur le chemin de la concrétisation de notre pensée sur la méthode. Cela nous a conduit à la méthode du yi-chuan fondée par Wang Xhiang-zhai王嚮斎 (1886-1963) et la méthode de l’école Daïtô-ryû Jû-jutsu de Yukiyoshi Sagawa佐川幸義 (1902-1998)….

Extrait du livre Pièges et Illusions – Disponible sur Amazon.fr le 31 Mars 2018

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