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Dragon Mag 2014 – 2016

Le siège de la vie est dans le tronc

 

Le siège de la vie est dans le tronc

 

Né au Japon deux ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, j’ai eu maintes fois l’occasion de voir des personnes amputées à cause de la guerre lors de mon enfance, ce qui m’avait beaucoup marqué. J’ai encore de vifs souvenirs provoquant un effet d’horreur pour mon esprit enfantin à la vue d’une personne amputée des quatre membres pouvant néanmoins faire des mouvements étonnants.

Je ne souhaite un tel malheur à personne. « Quelle chance de pouvoir garder un corps intact ! » Ayant pris un certain recul, nous pouvons dire que, malgré des conditions horribles, les personnes amputées de leurs membres parviennent tout de même à survivre alors que personne ne le peut sans garder le tronc, car le tronc est la vie-même. L’activation du tronc est essentielle pour les exercices énergétiques.

Heureux sont ceux qui peuvent vivre avec un corps intact. Si nous pouvions faire un tant soit peu des efforts comparables à ceux à qui il manque un membre, nous pourrions faire d’importants progrès dans notre pratique.

Portons alors le regard sur notre tronc. De quelle manière s’active-t-il ? Comment savons-nous l’activer ? Pouvons-nous ressentir distinctement les différentes zones dorsales et ventrales ainsi que les différentes parties de la colonne vertébrale ?

L’activation des chakras constitue-elle un secret ?

La majorité des personnes normales n’ont pas l’habitude de bouger le tronc de manière indépendante. Sa mobilité est conçue comme étant secondaire, pour ne pas dire comme étant la simple continuité des mouvements de nos membres. Ces personnes n’ont pas l’habitude de faire des gestes du tronc indistinctement de ceux des membres. Certaines semblent même vivre comme si leur tronc était immobile ou peu mobile. En tout cas, nous pensons pouvoir vivre sans avoir le besoin particulier de recourir à la mobilité indépendante du tronc. La vie pourrait se dérouler sans avoir besoin d’y attacher de l’importance.

Faudrait-il dire qu’avoir un corps normal signifierait de ne pas avoir besoin de chercher à activer le tronc, comme une personne en bonne santé qui ne se préoccupe guère de sa santé ?

Nous sommes tous peu habitués à créer des mouvements complexes avec le tronc, ce qui se constate tous les jours dans le cadre technique des différentes activités corporelles. En effet, il n’y a que peu d’articulations visibles dans le tronc à part celles des épaules, des omoplates et des hanches… Si je caricaturais, je pourrais dire que beaucoup de personnes sont habituées à vivre leur corps comme celui de Pinocchio.

Voici mon impression personnelle.

Parfois, nous avons l’occasion de regarder certaines marches militaires. Les soldats marchent aux pas cadencés suivant le rythme de la musique militaire en levant les jambes et en remuant les bras. Certaines personnes trouveront ces scènes belles et rassurantes, puisque ces marches représentent un certain ordre, une force, un système sous-jacent de la société. Personnellement, je ne partage pas une telle appréciation. J’ai l’impression d’observer des marionnettes. Mon image de guerrier est très différente, mais c’est mon opinion personnelle.

Je suis parfois tenté de comparer cette démarche militaire ordonnée avec celle de la danse classique où les danseurs expriment aussi la beauté de leurs gestes à travers les mouvements de leur corps. Je suis sensible à l’élégance du corps et de ses mouvements. Mais depuis que j’étudie et élabore la danse martiale (jiàn-wu), je ne peux m’empêcher de porter un regard différent sur la mobilité du tronc. Car l’essentiel de la danse martiale se réalise à partir de l’activation du tronc, bien que celle-ci soit peu visible.

La danse martiale -jiàn-wu

A propos de la danse martiale (jiàn-wu), j’ai étudié attentivement le texte de Wang Xhiangzhai (1886-1963) dans «O Kôsai den » (Transmission de Wang Xhiangzhai), traduction T. Ishikawa, co-rédaction de Sun Li et de Sài Shiming, ed. Bêsu-bôl magazine, Tokyo 1996.

En voici quelques extraits :

« …. Les expressions techniques telles que : « les vagues dansent », « un dragon s’amuse », « une grue blanche », « le serpent surpris » désignent chacune une forme technique de la boxe. La danse du poing (la boxe) s’appelle aussi jiàn-wu (litt. danse de santé ou de renforcement) ou wu-wu (litt. danse martiale). Cette forme de danse était très populaire en Chine à l’époque de Sui (581-618) et de Tang (618-907). Elle était pratiquée comme une méthode de bien-être et de la santé, et en même temps comme une méthode de combat. Non seulement des adeptes en arts martiaux, mais aussi des hommes de lettre et des savants la pratiquaient. Après cette époque, la tradition de cette danse a été perdue ».

« Récemment, Me Huang Mùqiao, chercheur en art martial, a reconstitué plusieurs formes de jiàn-wu sur la base de ses longues années de pratique, en étudiant les peintures murales des vestiges de Dui Huang et aussi celles de danseurs dessinées sur des poteries ».

« Durant la période de la Guerre du Nord (vers les années 1925), j’ai voyagé dans le Sud de la Chine, j’ai eu la chance de rencontrer Me. Huang Mùqiao à Huan Nan. J’ai pu recevoir son enseignement du jiàn-wu et apprendre la ligne essentielle de cette forme de danse, mais je n’ai pas pu comprendre les subtilités cachées. J’ai enseigné cette danse à quelques-uns de mes élèves, mais une dizaine seulement était capable d’en apprendre les subtilités ».

 « La condition indispensable d’apprentissage de danse de la boxe est la maîtrise du « quatre comme ». C’est-à-dire : «le corps est comme une fonte, comme si le corps était rempli de plomb, comme si tous les muscles ne formaient qu’un seul bloc, comme si les cheveux se dressent comme des fils. »

 «Sans remplir ces conditions, votre danse ne représentera que les mouvements superficiels des membres, vous ne pourrez jamais bien danser. J’avais dit par ailleurs « la puissance (jin) réside dans le corps et la force (li) sort à l’extérieur du corps ». Lorsque vous atteignez le niveau de réalisation des « quatre comme » par l’exercice du zhànzhuang, cela signifiera que vous aurez obtenu la puissance interne (nèijin) ».

« L’exercice de « quatre formes » est le plus propice pour obtenir l’efficacité en combat en apprenant comment faire exploser la puissance interne (nèijin) en force externe… »

D’après ces textes, nous pouvons comprendre que la danse qu’on appelait jiàn-wu ou wu-wu était une pratique corporelle qui comportait un champ culturel plus vaste que celui que nous concevons aujourd’hui pour la danse. La transmission de cette danse aurait été interrompue au cours de l’histoire et reconstruite au cours du 20ème siècle.

Même si cette pratique avait été interrompue au cours de l’histoire, nous pouvons imaginer que dans la tradition, une partie essentielle de cette pratique aurait imprégné différentes pratiques corporelles chinoises. Je pense que cette tradition est présente implicitement dans les différents courants d’arts martiaux chinois.

Le secret

Les danseurs classiques de nos jours sont tous très souples au niveau de leurs membres et l’élégance de leurs gestes est incontestable. Cependant, je ne suis guère satisfait de constater le peu d’activation de leur tronc dans leurs mouvements, car le tronc me semble effectivement peu mobile. Est-ce mon préjugé ?

Chacune des zones énergétiques chakras se situe près de la ligne centrale du tronc, et les flancs peuvent s’activer comme des accordéons. Mais beaucoup de personne ignorent que ces zones peuvent produire des mouvements subtils et complexes et produire ainsi une grande force dynamique.

Dans la pratique du kikô (qi-gong) et de l’art martial, l’activation du tronc est un point nodal dans l’efficacité pour le bien-être et pour le dynamisme. Ce n’est pas facile à mettre en œuvre, en effet, car peu de personnes paraissent en avoir conscience. En effet, ces qualités sont immergées dans nos habitudes corporelles et sont par là même dissimulées.

Un savoir pourrait être dissimulé spontanément par notre ignorance ou par notre manque de perspicacité, mais pourrait l’être aussi de manière intentionnelle par ceux qui veulent le détenir et le garder par ruse. C’est par le maintien d’un état de dissimulation que naît un secret.

Voyons cela de près.

L’existence du tronc est évident pour tous. Dès lors que l’on conçoit cette évidence, cette conscience s’enfouit dans une banalité qui constituera l’abri le plus propice pour garder un secret. Rappelons cette phrase :

« Le secret est comme les cils, ils sont si proches des yeux qu’on ne les voit pas… »

Aussi longtemps qu’on ne peut faire émerger une évidence, celle-ci restant dans l’ignorance constituera le secret. Ce secret est pour les arts martiaux d’autant plus importants qu’il recèle des points essentiels pour produire la force et la vitesse mais aussi pour créer un mode particulier de la perception.

Voir chronique précédente : premières capacités corporelles et les secondes capacités corporelles.

Par exemple, la vitesse, la force et la subtilité d’iaï (l’art de dégainer le sabre) se réalisent avec l’activation de tout le corps, notamment celle de certaines zones du tronc comprenant les hanches. Sans savoir comment les activer, il serait impossible d’exceller dans cet art. La vitesse du geste ne se produit pas par l’agitation de la main, mais par l’ensemble du corps basé sur la ligne centrale du tronc.

Les différentes écoles d’arts martiaux transmettent la subtilité d’activation du corps, notamment celle du tronc, ce qui constitue un secret de l’enseignement. L’efficacité serait obtenue par des exercices qui mettent en œuvre ce secret. Aussi longtemps qu’on ne les met pas en pratique, les exercices ne peuvent pas être fructueux.

Comme nous allons le voir plus loin, ce qu’on appelle le secret en pratique corporelle reviendrait à laisser des savoirs essentiels dans l’ignorance tout en détournant le regard. Le secret existe… Je vous invite à relire la chronique précédente.

Mais un secret est comme une carte pour chercher le trésor caché au sommet d’une montagne.

Même si vous avez pu faire l’acquisition de la carte, il vous faut parvenir avec vos propres jambes au sommet de la montagne où se cache le trésor. L’ayant trouvé avec de la chance, il faut encore pouvoir le porter jusqu’à chez vous, sinon aucun trésor, quel qu’il soit ne peut vous être utile.

La méthode équivaut à la carte et l’entraînement correspond à la mise en œuvre de la méthode, c’est-à-dire à tous les efforts nécessaires pour amener le trésor jusqu’à votre maison pour pouvoir en bénéficier.

Autrement, la possession de la carte ne vous servira à rien. Cependant, sans la carte (méthode), vous ne pourriez jamais atteindre le trésor. La méthode est donc essentielle, mais elle seule n’est pas suffisante.

L’activation des chakras

Dans la pratique du kikô de la Méthode Yayama, le concept de chakras en yoga est appliqué en rapport avec la médecine Chinoise. Le chakra y est défini comme étant une zone où siège l’énergie vitale et dynamique. J’applique l’aspect dynamique de ce concept dans ma méthode.

Si vous activez la partie ventrale du corps, la partie dorsale correspondante sera entraînée de manière complémentaire. Le devant et le derrière du tronc bougent de façon simultanée. Ce dynamisme correspond à celui des parties yin et yang du corps, ce qui touche l’essentiel du tai-chi-chuan. Car la technique du tai-chi-chuan ne peut être formée que par les actions dynamiques des parties yin et yang du corps. Autrement, il n’y a pas de sens de l’appeler tai-chi-chuan, puisque tai-chi signifie l’intégration dynamique du yin et yang. Donc il n’y a pas de tai-chi-chuan sans mobilisation des parties yin et yang du corps.

Si vous mobilisez les chakras suivant le principe du tai-chi, ils vont s’activer comme si chacune de ces zones formait une charnière.

Ces zones sont les suivantes pour la face avant:

  •  sous la gorge
  •  sternum
  •  plexus solaire
  •  nombril
  •  bas de ventre

Notons que pour chaque zone, il faut inclure les parties dorsales correspondantes. Les parties dorsale et ventrale sont inséparablement liées.

Dans la pratique, vous pouvez concevoir votre tronc comme s’il contenait cinq boules d’énergie dont les extrémités dépassent de l’avant et de l’arrière du tronc. Vous pouvez activer ces boules suivant la méthode. Nous avons vu que ces cinq zones s’activeront comme des charnières. C’est pourquoi dans la pratique de notre méthode, nous les indiquons tantôt chakras, tantôt charnières.

Le secret se forme quand on pense avoir compris

Quelle que soit la discipline en arts martiaux, l’activation de ces zones est primordiale puisqu’elle constitue la source pour augmenter des capacités dynamiques au-delà du niveau ordinaire. C’est pourquoi la méthode de leur activation est souvent dissimulée dans la transmission. Il faut savoir que dans la transmission des arts corporels, il y a la partie visible et la partie invisible.

L’un des exemples le plus flagrant serait l’exercice de zhan-zhuang (ritsu-zen). Il s’agit d’un exercice immobile (en apparence) pour obtenir différents résultats. Ce sont, par exemple, la force d’intégration globale du corps, la formation de la sensation du qi (ki), une profonde sensation de relâchement du corps et de bien-être, l’amélioration de la santé…

L’aspect visible de cet exercice semble être une simple posture tandis que l’effet recherché est variable suivant la manière et le niveau de votre compréhension. Vous interpréterez donc le but de cet exercice comme vous le comprendrez. C’est le commencement du secret. Je m’explique à l’aide d’une image.

Vous avez devant vous un objet précieux. J’imagine deux cas lorsque vous êtes face à cet objet.

 Le premier cas :

Vous pouvez le garder précieusement comme un trésor dont la valeur est incontestable. Vous pourriez le transmettre dans votre famille de génération en génération.

 Le deuxième cas :

Vous n’êtes pas satisfait de le conserver tout simplement comme un objet précieux. Vous voulez chercher sa composition afin de pouvoir le reproduire vous-même.

Au bout de plusieurs années de recherche laborieuse, vous avez trouvé la matière composante de cet objet. Vous vous dites alors : « ça y est, j’ai trouvé la composition de cet objet. » Ayant investi beaucoup d’énergie et de temps, vous pensez « J’ai enfin compris le secret de cette matière précieuse».

Vous pensez être le détenteur de ce secret.

Mais en réalité, cet objet est formé par une dizaine de matières superposées sous une apparence homogène. Vous aviez seulement trouvé la première couche de cet objet…

Aussi longtemps que vous aurez en tête que cet objet est fait d’une matière unique, celle que vous avez trouvée, vous serez convaincu de connaître la composition de cet objet. Vous ne pourrez pas songer qu’il pourrait encore exister neuf autres éléments le composant…

Cette situation imagée illustre la complexité de la recherche dont le chemin est parsemé de pièges.

Bien des personnes pensent que la technique du corps doit seulement être apprise et bouger les membres de façon systématique. Or, comme nous l’avons déjà vu dans le N° 8 de la chronique, une technique digne de son nom comporte des subtilités difficiles à réaliser pouvant constituer un secret dans l’enseignement et la transmission. Le secret est ce qui doit être tenu caché. S’il est dissimulé, cela pourrait être tantôt intentionnel grâce à la ruse, tantôt par notre ignorance.

A suivre….

Le corps de kendô

Le corps de kendô

Beaucoup de praticiens d’arts martiaux penseront qu’un shinaï de kendô est léger – environ 500 g -, donc facile à manier. C’est ce que je pensais aussi. Très vite, j’ai dû rectifier mon opinion, car un shinaï de 500 g devient très lourd dès que vous commencez à faire le combat, surtout face à un adversaire de niveau supérieur. Vous ressentirez vivement la différence de 50 g en plus ou en moins. Votre action d’attaque et de défense prend du retard par rapport à votre perception concernant le poids du shinaï.

Mon préjugé s’était dressé tel un mur. En faisant face à ce premier obstacle, j’ai pu percevoir la pratique du kendô d’une manière différente ainsi que celle du kenjutsu, l’art du sabre classique.

Pour se faire une opinion sur l’art du sabre, il faut comprendre qu’un vrai sabre est bien plus lourd qu’un sabre en bambou (shinaï). Surtout le sabre dont on se servait durant la période des guerres féodales (15ème au 16ème siècle) et du début de l’époque Edo (17ème siècle) : celui-ci était trois fois plus lourd qu’un shinaï, sinon plus. Dans ces conditions, même si vous parvenez à manier aisément un shinaï ou un bokutô (sabre en bois), il n’est pas certain que vous puissiez en faire autant avec un vrai sabre.

Indépendamment de cette remarque, quelques rares maîtres du kendo actuel, âgés de 80 ans, savent déployer leurs capacités incontestables en combat avec le shinaï (sabre en bambou).  Ce n’est pas uniquement par leur habileté technique basée sur l’expérience, mais grâce à leurs capacités corporelles construites.

« Un tel maître, 8ème dan, âgé de plus de 80 ans, étant diminué en force et en souplesse, est incapable d’attacher les ficelles de son armure derrière son dos. Il se fait aider par ses élèves pour les attacher. Mais, une fois son shinaï en mains, il est capable d’exprimer une grande force au combat avec un coup percutant du shinaï et avec son corps (tai-atari) qui peut renvoyer son adversaire… ».

J’ai entendu ce même type de remarque à plusieurs reprises.

Je pense que cette capacité corporelle se constitue grâce à l’ensemble des qualités de la personne : force physique, force du ki (qi), habiletés corporelles et perceptives qui sont construites par la pratique de la discipline. Cet ensemble constitue la seconde capacité corporelle.

Tokitsu 2013 4

Le corps du taï-chi est aussi un corps spécifiquement formé par la pratique de la méthode propre à la discipline qui forme la seconde capacité corporelle.

Le corps du samouraï et le corps du jûjutsu

En ce qui concerne le kendô, tout dépend de quelle façon et dans quel but vous vous y exercez. Il y a bien des personnes habiles à la forme du combat de compétition, celle-ci étant réglementée. Vous attaquez sur la tête (men), tandis que l’autre incline sa tête sur le côté. Votre frappe touche la racine de son cou ou son épaule, en même temps, vous recevez un coup sur votre poignet. Votre coup ne compte pas, tandis que le coup sur le poignet compte. Vous avez perdu et l’autre a gagné….

En kendô moderne, l’attaque du tsuki (transpercer) est limitée à la gorge. La surface de la cible est donc restreinte. L’idée initiale de cette limitation est importante, car si vous parvenez à toucher la petite zone de la gorge, cela signifie que vous pouvez aisément toucher d’autres parties plus larges du corps. Cette exigence pour l’attaquant crée chez le défenseur une attitude telle qu’il n’a pas besoin de se préoccuper d’une attaque dite de « transpercer » ni sur le ventre, ni sur la poitrine. Une telle négligence technique est impensable dans un vrai combat.

Tout dépend donc de ce que vous cherchez dans la pratique : vouloir marquer un point dans le cadre des règles de compétitions ou pratiquer en vous positionnant en situation de vrai combat.

Il y a de nombreux points où le kendô moderne s’écarte des valeurs du budô. Néanmoins, je pense que le kendô est une des rares disciplines qui préservent la possibilité de s’approcher, d’approfondir et de développer la valeur des arts martiaux Japonais en voie de diminution.

En kendô, il existe encore quelques maîtres âgés de plus de 80 ans qui sont capables de dominer totalement des jeunes au combat libre du kendô. Les 8ème dan de kendô sont dans cette catégorie.

Dans bien d’autres domaines d’arts martiaux, les grades de haut niveau de 7ème, 8ème ou 9ème dan s’octroient par des votes à bulletins secrets. Dans ce genre de système, les considérations politiques, administratives ainsi que l’ancienneté comptent pour beaucoup dans l’attribution de ces grades. Tandis que les grades de haut niveau du kendô sont attribués à l’issue d’un examen exigeant dans lequel les qualités de capacités en combat comptent avant tout.

Soulignons bien cet aspect, car lors d’un examen rigoureux, il n’y a pas de place pour la tricherie ou la complicité comme lors d’un examen de complaisance, car il faut réellement mériter ces grades.

Il ne s’agit pas seulement de marquer des points en combat, mais de prouver ses qualités décisives de combattant. Donc, un 8ème dan de kendô doit de toute manière être supérieur en combat face à un gradé inférieur. L’exigence du système de grade en kendô en est la garantie. Si cette exigence faillit, le grade de kendô perdra de sa valeur. Heureusement, celle-ci est active, c’est pourquoi les praticiens du kendo respectent les hauts gradés. Les grades ont alors un sens.

Peut-on en dire autant pour d’autres disciplines d’arts martiaux dans lesquelles les grades s’octroient par bulletins secrets ?

Le kendô et le sabre

Nous entendons parfois certains maîtres de kenjutsu (sabre classique) dire : « ceux qui ne peuvent pas se rendre compte du véritable poids et de la nature du sabre ne peuvent pas comprendre l’art du sabre des samouraï. »

Je pense qu’ils ont raison.

Ils pourront développer la critique du kendô moderne :

« Le kendô n’est pas la voie du sabre, mais le shinaï kyôgi : le jeu de combat sportif du shinaï ».

Nous entendons dire aussi :

« A la façon dont on utilise le shinaï, on ne peut pas pourfendre l’adversaire avec un vrai sabre.»

Je pense qu’ils ont aussi raison.

J’ai assisté quelque fois à des essais pour « trancher des bambous avec le sabre » (tameshi giri). Si quelques maîtres de kendô ont réussi à bien les trancher, d’autres maîtres, 6ème ou 7ème dan de kendô, n’y sont pas parvenus, d’où la critique :

« Ceux qui s’exercent sans être capable de manier un sabre ne peuvent pas prétendre pratiquer l’art des samouraï.»

Nous entendons dire aussi :

« La pratique du kendô n’est donc pas réaliste, puisqu’on n’y apprend pas la capacité de manier le vrai sabre. »

Je pense qu’ils ont tort de porter un jugement sur le kendô de cette manière.

Il est vrai que la majorité des kendôka n’a pas l’expérience du maniement d’un vrai sabre. Pourquoi? Parce que cela ne leur est pas nécessaire pour exceller en combat de kendô dans ses règles.

Si on critique le kendô de cette façon, je ne peux pas m’empêcher de poser cette question: « que veut dire « réaliste » ? »

Si la pratique du kendô était destinée à manier un vrai sabre, on pourrait effectivement dire que ce n’est pas réaliste. Or, non seulement la grande majorité des kendôka n’a pas l’expérience du maniement d’un vrai sabre, mais de plus, ne la cherche pas ! Ces kendôka n’auront sans doute jamais l’occasion de manier un vrai sabre durant toute leur carrière en kendô, ce qui ne les empêchera pas d’être d’excellents kendôka.

Ce constat m’incite à me poser des questions.

Dans notre société, le port d’un vrai sabre est interdit. Et, d’ailleurs, très peu de personnes en possèdent un. Tandis que nous pouvons sans infraction nous munir d’un bâton pour l’usage d’une canne. Je me pose cette question : quelle est la situation la plus réaliste ? Celle d’être capable d’utiliser un sabre que nous n’aurons jamais l’occasion de porter, ou bien d’être capable de manier efficacement un bâton ou une canne selon la technique du kendô ?

Je pense que tout dépend de l’objectif de votre pratique.

Contrairement aux critiques que nous avons vues ci-dessus, je pense que le kendô moderne pourrait être très efficace et réaliste, si on en révisait quelques points. Je pense que si nous formions et associons des techniques à mains vides, des coups de poings et de pieds, des projections, des saisies et des clefs, sur la base du kendô, nous pourrions concevoir un art martial très complet.

C’est justement ce que pratiquaient les samouraï.

Différences entre le corps du kendô et le corps du samouraï.

Revenons à notre sujet de réflexion.

L’apprentissage de l’art du sabre pour un samouraï différait sensiblement de celui du kendô moderne. La pratique du sabre pour les samouraïs n’était pas uniquement l’art de manier le sabre avec habileté. Il fallait y associer une force permettant de pourfendre l’adversaire. Cette force provenait du corps entraîné d’une façon spécifique qui est presque ignorée dans la pratique du kendô actuel.

Notons que dans l’école de sabre Jigen-ryû, l’adepte s’exerçait quotidiennement à des frappes contre un poteau planté au sol, « trois mille frappes le matin et huit mille frappes le soir », disait-on. Lorsque j’habitais à la campagne, j’ai essayé cet exercice. A la place d’un poteau, j’ai installé le pneu d’une vieille roue de tracteur que m’avait donnée mon voisin fermier. Dès le premier jour de mon exercice, avant même d’atteindre la cinquantième frappe, j’avais déjà les mains remplies d’ampoules éclatées en sang. Il m’a fallu plusieurs mois avant de parvenir à m’exercer à mille frappes par jour. Rien que « mille ».

Cette expérience m’aura apporté une base sur laquelle je me suis forgé une petite opinion sur ce que pouvait être l’exercice de « frapper avec un bâton. » Je n’ai pas continué davantage. Il me suffisait de comprendre le sens de cet exercice, puisque mon but était ailleurs.

samurai de la Periode Edo

A l’époque Edo (1603-1867), dans les villages attachés à la ville de Kagoshima (Seigneurie de Satsuma au sud du Japon), on trouvait des poteaux destinés à cet exercice dans différents endroits du village. Pour cet exercice, on usait plusieurs bâtons à chaque séance d’entraînement. C’est pour cette raison qu’autour de ces poteaux on pouvait trouver de nombreux bâtons posés au sol pour cet exercice. Tous les passants, même les paysans, pouvaient ainsi s’y exercer.

La force de frappe du sabre de cette école était redoutable. Lors de l’affrontement, le dirigeant de la partie adverse donnait la consigne suivante: « N’essayez pas de parer leur première attaque. Ne croisez surtout pas votre sabre contre le leur. C’est seulement si vous pouvez esquiver la première attaque que vous aurez une chance de gagner. »

Cette anecdote met en cause la valeur d’un discours tel que : « On n’a pas besoin de force en combat de sabre, puisque le sabre est extrêmement tranchant. »

D’autre part, un samouraï devait se comporter en guerrier digne, même lorsqu’il ne pouvait utiliser son sabre, d’où la technique du jûjutsu. Il ne s’agit pas de deux disciplines distinctes, car l’exercice du sabre comportait en soi la technique du corps qui est la base du jûjutsu. En quelque sorte, le jûjutsu est né parallèlement à l’art du sabre et ce dernier est efficace sur la base du jûjutsu.

C’est là que nous pouvons nous poser une question sur le kendô. Un équivalent du jûjutsu ne pourrait-il pas être formé en développant l’exercice du shinaï dans le kendô moderne ? C’est sur ce point que nous devons remarquer la différence entre tenir un shinaï et tenir un sabre. Nous pouvons poser la même question aux praticiens du kenjutsu (sabre classique).

L’art du sabre forgeait le corps du samouraï pour le rendre capable d’assumer ses devoirs de guerriers. Si un kendôka cherche à pratiquer l’art du sabre comme l’art des samouraï, sa pratique ne doit pas être limitée au maniement d’un shinaï. Il lui faut au moins être capable de transposer son acquit en une technique plus générale du corps. Je pense qu’il lui faut avant tout s’interroger de la manière suivante : « Que me restera-t-il si je lâche le shinaï ? » Les samouraï pouvaient pratiquer d’autres disciplines en y transposant leur acquit de sabre. Ils formaient au travers du sabre un corps martial qui est en quelque sorte le corps du samouraî, apte à manier des armes et son corps avec efficacité.

Ce n’est pas parce que les samouraï ont appris minutieusement diverses disciplines, mais l’exercice de sabre comportait en soi la formation d’un corps particulier : le corps du samouraï.

C’est à ce niveau que l’on trouve une différence fondamentale avec le kendô moderne.

Il existe un grand nombre d’écoles de jûjutsu dont les techniques sont variées, car elles sont nées parallèlement aux activités martiales des samouraï de différentes époques.

A l’époque des guerres féodales, la préoccupation des guerriers était de combattre avec des armures lourdes sur les champs de bataille. L’école de jûjutsu née à cette époque a élaboré des techniques particulières. Plutôt que de projeter son adversaire, il suffisait de lui renverser la tête en bas afin qu’il se brise la nuque à cause du poids des armures. Durant la période de paix féodale où le combat se faisait avec des habits ordinaires, une telle technique sera remplacée par une technique de clef ou de projection. Ainsi les techniques changent suivant le mode de vie de différentes époques.

Les écoles classiques de jûjutsu comportent des techniques avec des armes : le sabre, la lance, le bâton, la corde,… ou à mains nues. Toutes les disciplines commencent par la main vide qui est le point de départ pour tout art martial avec des armes.

Le corps spécifique

Nous avons vu que l’art des armes, entre autre l’art du sabre pour les samouraï, leur permettait de former leur corps martial. Celui-ci les rendait capables de déployer « la force martiale » avec laquelle ils pouvaient s’exprimer tant avec une arme (sabre) que sans arme.

Par exemple, la façon et la force subtile avec lesquelles ils pouvaient tenir et manier un sabre leur permettaient de saisir le poignet, le bras, le corps de leur adversaire afin d’exercer une pression ou une torsion pour l’immobiliser ou le projeter. Un samouraï n’était donc pas qu’un simple spécialiste ne sachant manier que son sabre. L’exercice du sabre lui permettait de former la force martiale qui pouvait aussi s’appliquer dans d’autres domaines. Le jûjutsu est donc un complément de l’art du sabre en même temps que son développement touche un principe du corps du samouraï.

C’est pourquoi le samouraï avait une démarche si particulière et difficile à dissimuler. Par exemple, même lorsqu’il se déguisait en citadin en s’habillant, en se coiffant et même en imitant bien le langage de cet ordre, il lui était très difficile de dissimuler cette démarche propre au corps du samouraï dont il était imprégné. C’est ainsi qu’à l’époque Edo (1603-1867), on pouvait discerner, par la seule démarche d’une personne, l’ordre social auquel elle appartenait.

Cela est exprimé par l’expression

bushi-aruki « la démarche du samouraï » : marcher en plaçant ses mains devant les hanches, en déplaçant la hanche et l’épaule conjointement,

hyakushô aruki « démarche du paysan »: marcher en se penchant et en étant prêt à placer ses mains pour porter des charges sur son dos ou son épaule,

shokunin aruki « démarche d’artisan » : marcher allègrement comme sur une charpente en portant des outils de travail,

chônin aruki « démarche de commerçant » : marcher en se penchant en avant à petits pas en s’appuyant sur un tablier.

Avez-vous vu le film « Le Dernier Samouraï »?

Last Samurai

Le thème de ce film se déroule lors de l’époque Seïnan-sensô (Guerre Seïnan) en 1877 où des samouraï de la Seigneurie de Satsuma (aujourd’hui Kagoshima) s’insurgent contre le nouveau gouvernement Japonais. Le gouvernement remporte la victoire en employant la force militaire moderne (occidentale). Le Japon de cette époque investissait son énergie principale pour réaliser deux objectifs : enrichir le pays grâce à l’industrialisation et renforcer les armées.

Ce dernier but était étroitement lié au système d’éducation. Le Japon prévoyait déjà des conflits futurs avec la Chine et la Russie. Grâce à d’énormes efforts nationaux, le Japon remportera la victoire lors de ces deux guerres en 1895 et en 1905. C’était un exploit exceptionnel pour une nation qui venait de sortir du régime féodal. La démarche militaire occidentale devint le modèle dans le système d’éducation scolaire obligatoire.

Désormais tous les Japonais commencèrent à marcher de la même façon, quelle que soit leur provenance : les samouraï, les paysans, les artisans, les commerçants durent apprendre à marcher à la façon européenne. Le système d’éducation physique à l’européenne fut adopté dans le système scolaire.

J’écris ce court résumé pour expliquer comment les différentes façons de marcher si particulières de la population japonaise ont connu l’unification. Ce qui signifie qu’il existait bien des corps spécifiques selon l’ordre social d’une personne et que le corps du samouraï était en soi technique.

Pour terminer ce paragraphe.

J’ai mentionné plus haut l’école de sabre Jigen-ryû. Dans le film « Le Dernier Samouraï », l’acteur Américain Tom Cruise prend des leçons de sabre et reçoit plusieurs coups sur le corps. Cette école ne peut être que Jigen-ryû. Mais dans ce cas, il lui aurait été impossible de recevoir autant de coups de sabre en bois, même pendant l’entraînement, sans être blessé pour ne pas dire mort.

C’était donc bien un film.

Chaînes musculaires dynamiques

Chaînes musculaires dynamiques

Dans l’ouvrage cité précédemment, Me Sagawa dit à plusieurs reprises : « Il ne faut pas placer la force dans les épaules… Ceux qui s’exercent avec la force des épaules n’ont pas d’espoir d’aller plus loin… »

Pour la plupart de ses exercices de renforcement, il utilisait des objets lourds tels que la barre de fer pour la technique de la lance, le bâton lourd, le tsuchi (un poids muni d’un manche)… Il est pourtant impossible de manier ces objets lourds sans contracter les muscles des épaules, ne serait-ce que pour les soulever.

Il dit, « je m’exerce au bâton lourd cent mille fois dans une année. »

J’ai fabriqué moi-même un bâton lourd de 3,5 kilos avec 1,70 mètre de long et des tsuchi de 7 kilos, de 9 kilos et de 11, 50 kilos. Je m’y suis exercé chaque jour durant plusieurs années. J’ai dû constater qu’il est impossible de faire ces exercices en relâchant les muscles des épaules. Que veut-dire alors:

« il ne faut pas placer la force dans les épaules… », point sur lequel semble insister Me Sagawa ?

Avec mon expérience, je dois comprendre : « utiliser le moins possible la force des épaules afin que les efforts soient répartis équitablement dans tout le corps ».

Un jour, un de mes élèves, kinésithérapeute, m’a parlé du concept thérapeutique des chaînes musculaires. Associant ce concept à la méthode du (ritsu-zen) zhanzhuang, son explication m’a provoqué un déclic.

En yi-chuan, avec la méthode du (ritsu-zen) zhanzhuang, on cherche un état du corps comme si tous les muscles du corps formaient un seul bloc. Cela évoque un état du corps vêtu de plusieurs muscles formant une longue chaîne. Il ne s’agit pas du même concept que celui des chaînes musculaires mentionné par le kinésithérapeute. Mais il s’agirait tout de même d’une chaîne. J’ai pensé alors à un autre concept, celui de: chaînes musculaires dynamiques ou une chaîne dynamique des muscles.

Associant ce concept à la méthode du ritsu-zen, je crois comprendre pourquoi Me S. Sagawa avait dû s’exercer à 24 modes différents chaque jour.

Par exemple, si vous faites l’exercice du bâton lourd d’environ 3 kilos, l’exercice continuel d’une centaine de répétitions est difficile au début.

Si cet exercice s’effectuait avec un tsuchi de 9 kilos, peu de personnes parviendraient à faire une dizaine de répétitions. (Si vous avez un doute, il vous suffit d’essayer vous-même. Je ne voudrais surtout pas parler de ce phénomène dans le vide.)

Kenji Tokitsu

Les muscles de vos bras et de vos épaules vont commencer par se fatiguer. Deux ou trois jours après, vous aurez des courbatures et ressentirez de la fatigue. Si vous persévérez durant quelques mois sans manquer un seul jour, vous passerez par différentes phases. Car vant de pouvoir stabiliser ces exercices, vous devrez passer par plusieurs étapes. Vous parviendrez ainsi, peu à peu, à répartir vos efforts. En diminuant vos efforts dans les épaules, vous pourrez ressentir plus vivement des activités musculaires plus diffuses, notamment celles du dos, puis votre attention ira jusqu’à vos cuisses et vos mollets.

Vous constaterez alors que certains muscles des jambes participent aussi aux efforts des membres supérieurs. Vous pourrez ainsi comprendre que l’effort pourrait être réparti sur les plus grandes parties du corps, et que vous pourriez parvenir effectivement à le faire sciemment. Cela n’est possible que si vous réussissez à enlever l’excès de tension dans les épaules.

J’ai compris que les épaules sont importantes, très importantes même, mais on a tendance à y développer une certaine obstruction des chaînes musculaires dynamiques. En vous exerçant tout en minimisant vos efforts dans les épaules, vous pourriez faire fonctionner vos muscles du dos comme si vous répartissiez vos efforts. Au bout de quelques mois, vous pourrez commencer à ressentir que les muscles du bras se prolongent jusque dans le dos.

C’est ce que j’ai appris de ma propre expérience personnelle. Vous pourriez chercher aussi selon votre façon.

De ce fait, je pense avoir compris la raison pour laquelle Me Sagawa s’est exercé avec 24 matières. C’est comme s’il avait formé de nombreuses chaînes musculaires dynamiques dans son corps en les ayant renforcées quotidiennement. La variation des exercices correspondrait aux différences existant entre les chaînes. On peut activer les mêmes chaînes selon des angles d’exercices différents… d’où la nécessité de diversité en matière d’exercice.

J’ai fait un rapprochement de sa méthode avec celle du yi-chuan selon laquelle vous vous exercez pour cultiver et développer la force martiale sans utiliser d’objet. Vous vous appuyez sur les différents modèles du yi (intention) qui font activer les différentes chaînes des muscles selon des angles variés.

Par exemple, si vous vous imaginez porter un gros bloc de pierre et que vous réussissiez à créer cette situation, vous parviendrez à activer la série des muscles correspondants. Si vous imaginez un changement de position dans votre façon de porter la pierre, la tension des muscles de votre corps se modifiera en réponse à ce changement. Il ne s’agit pas simplement d’imaginer, mais de former des tensions effectives correspondant à la situation imaginée. Vous pourrez de cette façon activer concrètement les muscles de votre corps. Ainsi, vous pouvez bénéficier des réactions des tensions musculaires produites par le dynamisme du yi : intention.

En tous les cas, pour développer la force musculaire, nous avons besoin de charge. La manière la plus directe et la plus facile est l’utilisation des charges matérielles : les poids ; en yi chuan, on utilise des charges créées par le yi (intention) : charges formées par notre activité mentale imagée.

En somme, pour renforcer la force dynamique, il faut développer les activités musculaires, mais la logique de cette activité n’est pas unique. Si vous pouvez la développer en utilisant des poids ou des machines, vous pouvez aussi la développer en activant le yi (intention), bien que ce dernier soit peu utilisé.

De ce fait, sans utiliser un objet, la méthode du yi-chuan vise à former le corps dont l’ensemble paraît s’être vêtu d’un seul bloc musculaire. Cette situation me fait penser à l’état le plus développé des chaînes musculaires dynamiques.

Hàn Xing-qiao écrit dans son ouvrage « Yi-chuan xué » (Ed. Skijournal, Tokyo 2007),

« Dans la pratique du yi-chuan, il faut s’exercer avec des milliers de différents modèles d’intentions (yi) en les variant suivant le temps. »

Les milliers de différents modèles d’intentions dont parle Hàn Xing-qiao constituent justement les charges avec lesquelles vous pouvez vous exercer.

Ce n’est pas le domaine d’une simple théorie avec laquelle on pourrait jouer sur la logique des mots. C’est seulement en s’y exerçant qu’on pourra se rendre compte de l’importance de ces exercices. Dans son ouvrage, Hàn Xing-qiao emploie une expression ti-rèn qui signifie reconnaître ou comprendre par le corps. J’apprécie beaucoup cette expression.

Selon Me S. Sagawa :

« Sans pratiquer le renforcement du corps, vous ne pourrez jamais comprendre ce qu’est la technique… »

En lisant un autre ouvrage écrit sur Me Sagawa, voici un passage qui m’a frappé pour me stimuler dans mes exercices.

Un des ses élèves devant quitter le Japon durant une année lui demande un conseil sur l’exercice à faire quotidiennement dans le pays où il doit se rendre. Le maître lui dit de faire mille shiko chaque jour (exercice proche de celui du sumô, avec la flexion des jambes). L’élève répond : « Mille ! C’est trop dur ! » Le maître lui dit, « Que dis-tu ! Je serais capable de mourir tout en continuant à m’y exercer… »

J’ai été très encouragé par ces paroles et me suis mis dès lors à l’exercice du shiko que je pratique depuis une douzaine d’années. J’ai élaboré ainsi ma façon personnelle pour des techniques de percussion. (Voir bear paws…)

Puisque cette chronique s’adresse principalement à mes élèves, je m’autoriserais à m’exprimer de façon quelque peu familière et personnelle.

Aujourd’hui le domaine des arts martiaux se vend comme une marchandise, d’où la communication publicitaire. Cela donne l’impression qu’il suffit de s’inscrire dans un club pour apprendre à les pratiquer. Mais qu’apprenez-vous réellement ? Que pratiquez-vous ? Pour avancer dans une discipline digne d’un art, il faut avant tout la qualité de compréhension et de la réalisation de cette qualité dans la technique. Il ne suffit pas de s’exercer simplement en remuant le corps. Maître Sagawa dit:

« L’essentiel de l’art martial est si difficile à atteindre que même une personne de qualité exceptionnelle n’est pas certaine d’y parvenir. Même si vous y investissiez toute votre vie, il n’y a aucune assurance de pouvoir réussir. Ce n’est en aucun cas l’affaire d’un médiocre… »

En étudiant l’histoire des arts martiaux, on doit comprendre que l’essentiel ne se communiquait ni ouvertement, ni massivement comme nous avons tendance à le faire aujourd’hui. Il existe de nombreux obstacles ou de pièges qui empêchent de vous rapprocher de l’essentiel.

Quels sont-ils ?

On en trouve souvent lors de la transmission. Un piège ne fonctionne que s’il contient une part de vérité. Personne ne tomberait dans un piège consciemment.

Un piège peut être tendu intentionnellement, ou il peut se former par un manque de compréhension et d’ignorance de notre part. Par exemple, il y a un enseignement en yi-chuan:

« Il faut utiliser le yi (intention) sans utiliser la force musculaire. »

Prise de manière isolée, cette phrase est souvent comprise comme la suprématie du yi (intention) sur la force physique. On a alors tendance à penser qu’il suffit de travailler l’esprit (yi=intention) sans avoir besoin de travailler la force physique. En s’exerçant de cette façon, certains tomberont dans le piège qu’ils auront formé eux-mêmes.

Car l’enseignement en art martial doit s’étaler dans le temps au cours duquel la personne évolue de l’état de débutant à celui de l’expert… Donc, cet enseignement évolue pour ceux qui ont dépassé cette phase initiale, à savoir :

« Il faut parvenir à activer tous les muscles du corps en se guidant grâce à l’intention. »

La première phrase s’adresse aux débutants pour qu’ils puissent apprendre l’importance de l’intention (yi) afin qu’ils parviennent à activer leur corps par leur intention. Il faut qu’ils puissent réussir plus tard à activer intensément et globalement leur corps par leur intention (yi). Cette situation est exprimée par une phrase :

« Le yi (intention) est le Général des forces, les forces sont les Soldats de l’Intention. »

Si nous ne percevons pas cette vision progressive, nous risquons de tomber tout seul dans notre propre piège.

Cependant, l’enseignement donné par la première phrase peut être appliqué de manière efficace sur une personne malade qui est en train de se faire soigner médicalement. Cette pratique s’avère en effet très efficace. Si grâce à cette méthode, une personne qui, à la base, étant malade ou faible peut arriver à se mettre au même niveau qu’un pratiquant débutant en art martial, on pourrait dire que la pratique est efficace.

Mais, il ne s’agit pas de confondre ces deux manières différentes de comprendre cette efficacité.

Il y a aussi des secrets qui dissimulent l’essentiel de manière intentionnelle..

Maître Sagawa a dit ouvertement:

« Je n’enseigne pas le secret d’Aïki. Car c’est grâce à ce secret technique que je peux dominer n’importe qui. Pour quelle raison le divulguerai-je ?»

De son vivant, il n’a jamais donné l’autorisation de se faire filmer. Il a dit:

« Si quelqu’un de très intelligent me voyait dans le film, il y aurait un risque qu’il comprenne le secret technique… »

Il est décédé sans laisser filmer ses techniques. Je trouve cela dommage…

Il dit par ailleurs:

« Une fois que tu montres une technique, tu dois considérer que tu l’as enseignée. »

Pour des raisons similaires, à l’époque des samouraïs, les fenêtres des dôjô étaient volontairement placées en hauteur pour que les passants de la rue ne puissent pas voir ce qui se passait à l’intérieur. A cette époque, le fait de se laisser regarder équivalait à donner l’enseignement. Ce qui est très différent de nos jours où l’on a tendance à penser que regarder sans pratiquer devrait être gratuit. On est habitué à regarder librement des entraînements dans un gymnase, probablement parce qu’il n’y a pas grand-chose à apprendre rien qu’en regardant. Cependant, il faut comprendre que l’art martial a été pratiqué et transmis de cette manière.

Si on s’entraînait à l’abri des regards des autres ou pendant la nuit, ce n’était pas à cause d’une simple pudeur…

Il existe des écrits pour les transmissions techniques des écoles, mais le rôle de leur écriture était différent de celui de notre époque. Ces écrits ont été souvent codés, car ils cherchaient à communiquer les contenus essentiels à un proche, tout en essayant de les dissimuler aux autres. Ils étaient parfois rédigés avec des termes incompréhensibles si l’on n’en recevait pas aussi les explications orales. Sans avoir la base de la compréhension pratique, même un homme très instruit de nos jours en littérature Japonaise ne pourrait les comprendre tous.

Quand j’ai traduit le texte de Miyamoto Musashi, j’ai rencontré ce genre de problème, mais le texte de Musashi était relativement clair, car je considère qu’il écrivait sans intention de dissimilation. Lorsque, par la suite, j’ai tenté de traduire le texte de Yagyu Munenori, contemporain de Musashi, je me suis senti obligé de suspendre ce travail car il y avait trop d’expressions et de mots importants qui débordaient du registre du dictionnaire. Sans rassembler les transmissions orales éparpillées, il aurait été impossible de le comprendre, et à fortiori de le traduire de manière compréhensible. Ce texte a été écrit pour que personne d’autre que celles qui ont été choisies ne puisse le comprendre.

De cette façon, en arts martiaux la transmission est faite en la dissimulant scrupuleusement du regard des autres qui sont tous considérés comme des ennemis potentiels. Il fallait communiquer l’essentiel tout en brouillant les pistes de recherche. Tel était le rôle de l’écriture en art martial.

Cette mise en garde me semble nécessaire si vous cherchez à vous rapprocher d’une vérité technique qui vous parviendrait en traversant l’histoire.

La charge matérielle et la charge mentale

La charge matérielle et la charge mentale

 

Précédemment nous avons mentionné le concept jia-jiè qui est une des méthodes pour parvenir à former la force de l’intégration globale du corps.

Au lieu d’utiliser des charges matérielles, on utilise en yi-chuan la charge de l’intention, ou l’intention de la charge. La méthode du jia-jiè correspond à cet exercice. Je la formulerais ainsi : « recourir aux situations visuelles ou imagées qui font activer les muscles sollicités par celles-ci ».

Hàn Xingqiao explique dans l’ouvrage que j’ai déjà présenté :

«En pratique du jia-jiè, il existe deux modes:

Le premier est le jia-jiè concret. Par exemple, vous avez en face de vous un grand arbre. Vous pouvez imaginer que celui-ci est mobile. Vous vous exercez en imaginant que vous le prenez en mains, à l’aide de vos deux bras, pour le tirer, pour le pousser…, vous vous entraînez de cette façon.

 Le second est le jia-jiè sans forme. Il n’y a rien autour de vous mais vous vous imaginez tout de même être en face d’un grand arbre avec lequel vous allez vous exercer de la même manière.

C’est l’exercice le plus essentiel du yi-chuan… »

Une méthode similaire est appliquée en tai-chi-chuan.

En apprenant le tai-chi-chuan, vous avez sans doute reçu cette indication de pratique :

« Faites les gestes comme si votre corps se trouvait au milieu de l’eau dans laquelle vous sentez de la résistance partout quelque soit la direction de vos mouvements. »

En pratiquant le tai-chi-chuan, la résistance de l’eau est imaginaire et cette sensation est formée par votre intention (yi). Si vous vous placez bien de manière intentionnelle dans cette situation, vous ressentirez effectivement de la résistance dans tous vos gestes. Vos mouvements ne seront pas vides comme lorsque vous remuez de l’air car il vous semblera ressentir de la résistance comme lorsque vous vous déplacez dans l’eau.

La résistance imaginaire de l’eau est le produit de votre pensée intentionnelle (yi). Bien qu’elle soit produite mentalement, elle crée des tensions effectives sur les muscles qui s’activent en se contractant graduellement suivant les situations imagées. Plus la charge imaginaire est importante, plus les muscles s’activeront fortement en répondant à la situation imagée. De cette façon, les muscles se renforceront par une sorte d’auto-chargement. Ces charges n’ont aucune consistance matérielle puisqu’elles sont le produit de votre pensée intentionnelle dont les possibilités sont innombrables.

Hàn Xingqiao dit : « il vous faut créer des milliers de situations imaginaires afin de pouvoir vous renforcer de partout. »

Ainsi, celui qui sait utiliser le yi peut bénéficier de n’importe quelle charge imaginaire pour le renforcement de son corps. Pour ceux qui s’adonnent à cette recherche, c’est un cadeau bien plus précieux que celui de l’or. Car dans ce cas, vous pouvez porter cette charge imaginaire dans n’importe quelle situation et n’importe où avec vous. De plus, vous pouvez modifier la quantité de charge suivant vos nécessités et l’utiliser sitôt que vous vous mettez en disposition pour vous exercer.

Nous devons approfondir ce phénomène qui constitue l’un des thèmes centraux de notre réflexion. Mais pour être prêts, nous devons au préalable mettre plusieurs points en évidence. Car dans la méthode des arts martiaux, il existe encore bien des points obscurs dépassant notre mode de pensée actuel et qui pourraient être à l’origine de certains préjugés, alors qu’il nous suffirait tout simplement de chercher un éclaircissement. Nous les aborderons plus loin.

Premières capacités corporelles

Quelques athlètes ayant obtenu des médailles aux Jeux Olympiques ont certainement de très bonnes capacités corporelles qu’ils ont pu exploiter grâce à des efforts considérables. Ce n’est pas à la portée de n’importe quel sportif d’être capable d’atteindre un tel niveau de performance. Je dirais que ces athlètes ont pu acquérir un tel niveau en exploitant au mieux leurs « premières capacités corporelles », formées à l’origine sur la base d’un certain don qui constitue leur premier capital énergétique.

Dans la première période de ma pratique des arts martiaux, j’ai investi une grande partie de mon énergie dans la pratique du karaté. Dans ce domaine, j’ai connu quelques prédécesseurs dont les capacités et les qualités étaient hors du commun. Ils excellaient tous dans leur art formé sur la base de leurs premières capacités corporelles. Ils ont tous su très bien exploiter leur premier capital dynamique. Cependant, avec le recul, j’ai constaté que toutes ces personnes, sans exception, semblaient atteindre l’apogée de leur art vers l’âge de 45 ans, au-delà duquel ils ont commencé à régresser tant au point de vue du domaine de leurs capacités corporelles que de celui de leur santé. Le déclin de leur état physique était d’autant plus frappant qu’ils avaient tous été très brillants auparavant, voire même exceptionnels.

En observant aussi d’autres disciplines d’arts martiaux et sportives, je suis amené à penser que les «premières capacités corporelles» des adeptes déclinent avec leur l’âge. Selon les disciplines, l’habileté et certaines subtilités techniques compensent leur baisse dynamique de façons différentes, raisons pour lesquelles l’âge de leur apogée dans leurs arts respectifs peut être variable, mais peu d’entre eux parviennent à dépasser les 45 ans. Par exemple, dans les disciplines telles que le 100 mètres en sprint, en natation, en gymnastique, en patinage artistique…, les «premières capacités corporelles» jouent un rôle essentiel. Pour être le meilleur, il faut être jeune, et bien plus jeune que l’âge limite approximatif de 45 ans.

L’image de l’art martial qui m’a été inculquée est celle qui permet de former des qualités et des capacités tout au long de la vie. L’excellence dans les «premières capacités corporelles» n’est donc pas suffisante. Il faut posséder d’autres qualités. Lesquelles ?

Secondes capacités corporelles

Quelques maîtres d’arts martiaux que j’ai connus directement ou indirectement semblaient avoir dépassé cette barrière de l’âge. Avec la recherche sur la méthode des arts martiaux, je suis amené à former un concept : les secondes capacités corporelles qui seraient acquises grâce à la pratique complète de la méthode spécifique d’une discipline.

J’insiste ici sur deux aspects: pratique complète de la méthode spécifique.  Je m’explique.

Tout d’abord, je dois apporter quelques précisions. J’ai dit plus haut que j’ai pratiqué le karaté avec sérieux durant plus de 20 ans. Mais la méthode du karaté que j’ai connue était loin d’être complète, ni parfaite. Il s’agissait du karaté moderne appelé karaté traditionnel. Soit un karaté de compétition sportive formé sur la base de la forme traditionnelle.

Dans le domaine de la pratique corporelle, la réflexion sur l’expérience est essentielle, mais il faudrait tout de même nous mettre en garde sur la tendance que nous avons tous à nous limiter à notre propre expérience. On peut se dire: « j’ ai connu, donc je sais », cela était aussi mon cas. Plus de 20 ans de pratique exercée avec sérieux n’est pourtant pas négligeable. Cependant, c’est loin d’être suffisant pour pouvoir se permettre de juger l’ensemble du karaté. Nous deviendrions facilement le prisonnier de notre expérience personnelle.

Prenons un exemple: si quelqu’un a vécu plusieurs années en Chine ou au Japon, il pourrait éventuellement prétendre être un « fin connaisseur » de ces pays. Moi-même, ayant vécu plus de trente années à Paris, je peux dire que je connais très bien le quartier où j’ai vécu, certes, mais j’avoue ne pas connaître suffisamment les autres quartiers ou arrondissements de Paris ainsi que les nombreux monuments qui font sa richesse et sa beauté. Le Japon est bien plus grand que Paris, et la Chine encore bien davantage… Comment pourrait-on prétendre tout connaître avec si peu d’expérience ? Il en est de même pour ma pratique du karaté.

En effet, avant la Seconde Guerre Mondiale, il existait bien d’autres formes, d’autres modes de pratique du karaté sur l’île d’Okinawa. Je pense et j’espère qu’il en existe encore aujourd’hui, même très peu. En effet, nous pouvons lire ou entendre quelques anecdotes sur certains karatékas âgés qui parvenaient à préserver longtemps leur capacité de santé. Ce qui crée un contraste avec d’autres karatékas contemporains exceptionnels que j’ai connus mais à qui il manquait néanmoins la méthode spécifique du karaté dans sa globalité. S’ils en avaient eu connaissance et l’avaient pratiquée, ils auraient pu poursuivre un bien plus long chemin d’évolution dans leur pratique en ayant formé les solides capacités corporelles secondaires.

Mais pour les construire, il faut la méthode. Celle-ci a des spécificités selon la discipline, car les formes d’expressions techniques sont variables, cependant que leurs fondements se basent sur un même principe.

Je pense que la réalisation de la « seconde capacité corporelle » ne se limite pas à la discipline, mais à la valeur de la méthode, ainsi qu’à la qualité et à la capacité de la personne qui la pratique.

Voici mon hypothèse.

La pratique d’une discipline d’arts martiaux comporte une méthode spécifique par laquelle on cherche à obtenir la seconde capacité corporelle. C’est en actualisant celle-ci sous une forme technique que nous pourrions aller vers la réalisation d’un idéal : maintenir une efficacité tout au long de la vie et progresser continuellement jusqu’à la fin de ses jours.

Un exemple, bien qu’exceptionnel

Dans son ouvrage « Tômei na chikara » (La force transparente), Ed. Kôdansha, Tokyo 1995, Tatsuo Kimura cite les paroles de son maître: Yoshiyuki Sagawa.

Je citerais seulement quelques phrases de Me Y. Sagawa présentées dans cet ouvrage.

« Jusqu’à l’âge de 70 ans, vous pourriez renforcer vos muscles. Ayant ainsi formé votre corps jusqu’à cet âge, la force ne diminuera pas, même au-delà de 80 ans, comme moi… »

« En s’exerçant au renforcement du corps de façon très poussée, il faut au moins 20 ans pour former passablement son corps. Vous ne pouvez pas former le corps martial en moins de temps. Sans former son corps de cette manière, il est impossible de pratiquer vraiment… »

« Je fais chaque jour les 24 exercices de renforcement. Entre autres, je m’exerce au bâton lourd à raison de trois cent mille frappes dans une année. Je continue de cette manière depuis une quarantaine d’années sans jamais avoir manqué un seul jour… »

« Un amateur peut penser qu’on n’a pas besoin de la force si on a pu développer certaines subtilités en technique, ce qui démontrerait sa totale ignorance. La technique doit être formée sur la base du corps réellement renforcé… Ainsi, je ne reste jamais au même niveau, j’évolue sans cesse, jour après jour… »

  1. Kimura écrit de son Maître :

« A l’âge actuel de ses 92 ans, le Maître a une lucidité et une intelligence exceptionnelles. Je dirais que c’est grâce à son renforcement corporel. Presque personne ne peut se rendre compte de l’importance de ce que peut signifier « activer le corps ». Surtout pour l’activité du cerveau, le corps joue un rôle primordial… »

L’exemple de Me Y. Sagawa va bien au-delà du concept ordinaire de l’efficacité en relation avec l’âge. Certes, son cas est exceptionnel. Ne pourrions-nous pas y voir un modèle, bien que celui-ci soit exceptionnel, de la vie d’un homme qui a su construire et déployer ses capacités corporelles secondaires jusqu’au degré auquel il est parvenu ?

Son exemple me rappelle une parole d’un maître que j’ai connu : « Si tu persévères avec une vraie méthode, c’est seulement après l’âge de la retraite que tu deviendras vraiment fort. »

Maître Yukiyoshi Sagawa est né en1902 et mort en1998, âgé de 95 ans. Selon T. Kimura, Me Y. Sagawa a continuellement progressé jusqu’au jour de sa mort. Il est considéré au Japon comme l’un des plus grands maîtres d’arts martiaux de tous les temps. L’ouvrage de Tatsuo Kimura comporte des témoignages et des réflexions très intéressants.

Vous pourriez trouver certains de ses textes que je vous recommande de lire sur internet.

Quoi qu’il en soit, il est impossible de concevoir le niveau des capacités de Me Y. Sagawa uniquement sur la base des premières capacités corporelles. J’y vois un exemple, bien qu’exceptionnel, de formation de l’art par la seconde capacité corporelle.

Exercice de renforcement

De même, dans l’ouvrage de T. Kimura que j’ai présenté, une phrase m’a également beaucoup touché.

« …Vers l’âge de 90 ans, Me Sagawa est allé se faire examiner le cœur qu’il avait déjà eu besoin de se faire soigner quelque temps auparavant. Afin de pouvoir examiner son cœur en dehors de l’état de repos, le médecin lui a demandé de faire quelques exercices physiques. Le Maître a alors immédiatement exécuté 150 exercices de pompes, ce qui a bien surpris le médecin… »… Ayant 92 ans actuellement, le Maître dit : « Depuis le moment où je suis sorti de l’hôpital, ma technique a changé de dimension, j’ai fait des progrès incomparables. C’est parce que je ne cesse de penser… » En effet, je constate son changement par la façon dont il me projette. L’efficacité est devenue incomparable… »

J’ai été très touché et stimulé par cette phrase que j’ai lue en 1996, ce qui m’a poussé à m’exercer davantage afin de pouvoir élaborer plusieurs exercices personnels. Je présente une partie de ces exercices dans notre site. (voir Iron bull, bear paws…)

Que signifie: « exercices de renforcement en 24 matières » ? Pourquoi Me Sagawa a dû s’y exercer durant plusieurs dizaines d’années jusqu’à un âge avancé ? Il dit dans l’ouvrage que j’ai cité précédemment :

« Vous pourriez tomber des nues, si je vous disais le contenu de mes exercices… »

« Même en s’exerçant chaque jour de manière intensive au renforcement de son corps, il faudrait au minimum 20 ans pour atteindre un degré passable. Il est donc impossible de former le corps seulement au bout d’une dizaine d’années. Sans créer cette base physique, vous ne pourrez jamais réaliser une vraie technique. »

« Si vous vous entraînez sur la base du corps ordinaire, vous ne pourrez pas vraiment progresser. Il faut avant tout se renforcer… Selon moi, même pour s’exercer au sabre, il faut d’abord renforcer le corps. Vous pourrez ensuite vous exercer à la technique…»

A suivre ….