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Tai-chi-chuan et Art de Combat : Parution 2017 Disponible sur Amazon.fr

2017 Tai-Chi-Chuan et Art de Combat

 

Extrait du dernier livre de Sensei Tokitsu disponible sur Amazon.fr

Le tai-chi-chuan de Wang Shù-jin 王樹金

L’idée que j’ai développée avec le terme kata s’applique également au tao-lu 套路 des arts martiaux chinois, notamment à celui du tai-chi-chuan. Par souci de simplification, j’utiliserai dorénavant le terme kata 型 pour désigner le tao-lu du tai-chi-chuan.

Rappelons ici que, selon la légende, Yang Lu-chan avait élaboré la matrice de son art à partir de la boxe des Chen, qu’il avait tout d’abord observée en cachette, la nuit, avant d’être admis officiellement aux entraînements du clan (son talent ayant plaidé en sa faveur).

Pour notre réflexion sur la méthode, l’anecdote concernant l’apprentissage de Yang Lu-chan dans la famille Chen n’a pas tellement d’importance. L’essentiel est plutôt de savoir comment Yang Lu-chan avait pu intégrer des éléments internes de la méthode de la boxe des Chen, qui pourtant était l’un des courants externes de la boxe de Shaolin. En effet, de nos jours, le tai-chi-chuan est considéré, en opposition aux arts du combat issus de la boxe de Shaolin, comme une des trois principales écoles internes avec le xing-yi-chuan et le bagua-zhang.

Nous verrons plus loin ce que recouvre la dénomination d’ « écoles internes ». Je soulève simplement ici une contradiction. Par quel processus la boxe des Chen, l’un des courants de la boxe de Shaolin, réputée « externe », pouvait-elle se transformer en tai-chi-chuan, lequel est réputé « interne »? Pour la réflexion sur les méthodes interne et externe des arts martiaux chinois, ce point est important. Je l’ai appris grâce une rencontre.

Du 28 au 30 Avril 2012, j’ai dirigé comme chaque année à Katsuura, au nord-est de Tokyo, un stage de Jisei-dô pour mes élèves du Japon. Le 1er mai, j’ai été convié à un dîner amical par trois maître d’arts martiaux: Me Kenji Shimazu (école du jû-jutsu Yagyû Shingan-ryû), Me Masaharu Mukai (école de sabre Toyama-ryû) et Me Mitsuo Hataya (école de sabre Toyama-ryû).

Après la démonstration de deux maîtres de sabre au dôjô de Machida, un quartier de Tokyo, nous nous sommes trouvés autour d’une table pour discuter sur les arts martiaux. Une discussion avec  K. Shimazu m’a particulièrement intéressé, me poussant à prendre des notes.

Kenji Shimazu, né en 1938 à Tokyo, est donc le maître principal de l’école classique du Jûjutsu-Kenpô Yagyû Shingan-ryû. Voici un point essentiel que je retiens de sa conversation. K. Shimazu me dit: « J’ai été l’un des premiers à avoir reçu l’enseignement en tai-chi-chuan de Me Wang Shù-jin 王樹金 au Japon.»

En effet, en 1958, Wang Shù-jin (1905-1981) âgé de 53 ans, était venu pour la première fois au Japon présenter les arts martiaux chinois dits internes (nèi-jia-chuan) tels que le tai-chi-chuan, le ba-gua-zhang et le xing-yi-chuan. Puis, à partir du début des années 1960, il s’est rendu au Japon à plusieurs reprises pour enseigner son art. Il est un pionnier de l’enseignement des arts martiaux chinois au Japon.

  1. Shimazu ajouta:

« Son enseignement du tai-chi-chuan était particulier et très différent de ce que vous voyez aujourd’hui. Il nous faisait pratiquer des séquences de tai-chi-chuan en utilisant toute la force possible. Il fallait nous exercer ainsi pour toutes les séquences du tai-chi-chuan en plaçant la force partout dans le corps. Pour terminer le tao-lu (les séquences du tai-chi-chuan), il nous fallait deux heures. Au bout d’une fois complète, nous étions totalement épuisés. »

J’ai été très surpris de l’entendre. J’avais moi-même appris cette forme de tai-chi-chuan et m’y exerçais depuis plus d’une trentaine d’années. Ce qui avait d’abord attiré mon attention était le fait de s’exercer à des séquences de tai-chi-chuan en employant toute la force possible. Ensuite, ça a été le temps nécessaire pour finir le tao-lu dans ces conditions: deux heures. En effet, pour l’exécution de cette forme du tai-chi-chuan, on distingue habituellement trois modes d’exécution: rapide (5 à 7 minutes), à vitesse moyenne (15 à 20 minutes) et  lent  (30 à 35 minutes). K. Shimazu a continué ainsi:

« Je dois vous signaler que le tai-chi-chuan qu’il nous enseignait n’avait rien à voir avec ce qu’on fait et voit aujourd’hui. Mais quelques années plus tard, il a modifié sa façon de l’enseigner. Le tai-chi-chuan a été modifié aussi par ses élèves qui sont devenus plus tard célèbres au Japon […]. »

Ce sur quoi je lui ai posé une question:

  « Vous exerciez-vous alors au tai-chi-chuan avec des contractions musculaires?

– Bien sûr, m’a-t-il répondu.

« Depuis le début jusqu’à la fin, il nous fallait contracter tous les muscles du corps. Dès qu’on se relâchait, le maître nous corrigeait. Cela durait deux heures! Vous vous rendez compte? C’était épuisant. Il n’y a personne qui pratique le tai-chi-chuan de cette façon aujourd’hui, n’est-ce pas? »

Je lui ai alors posé une autre question:

« En vous écoutant, je ne peux m’empêcher de comparer le tai-chi-chuan que vous avez appris de Me Wang Shù-jin avec l’exécution du kata Sanchin de l’école Gôjû-ryû de karaté. Vous exerciez-vous alors au tai-chi-chuan à la manière du kata Sanchin de cette école?

 « Bien sûr, mais c’était plus pénible encore, bien plus pénible!  Une exécution du kata Sanchin ne dure que quelques minutes. Mais le tai-chi-chuan de Wang Shù-jin durait deux heures! Sans aucun relâchement! »

J’ai été très heureux d’avoir pu avoir cet entretien. Le propos de K. Shimazu m’a renforcé dans certaines de mes hypothèses sur la méthode du tai-chi-chuan. Je pense qu’il y a une forte corrélation avec la méthode du yi-chuan. J’en suis venu à me dire qu’en yi-chuan également, il pouvait y avoir certains malentendus sur la méthode.

Pour en revenir à l’enseignement initial de Wang Shù-jin, non seulement quelques autres maîtres de tai-chi-chuan, mais aussi les élèves directs de Wang Shù-jin reconnus comme étant ses successeurs s’exercèrent au tao-lu et l’enseignèrent très différemment par la suite. Pourquoi?

Nous devons avancer avec prudence tout en réfléchissant sur les trois points suivants:

– Quel était le niveau de Wang Shù-jin en arts martiaux?

– Quelles étaient la forme et la particularité du tai-chi-chuan de Wang Shù-jin?

– Pourquoi a-t-il fini par changer son mode de pratique?

Cette dernière question est essentielle. Les deux premières réponses décideront de l’importance à donner à cette troisième question. Pourquoi existent-ils donc des enseignements qui indiquent des directives opposées?

Au début des années 1980, dans un cercle d’arts martiaux chinois au Japon, j’ai appris la forme du tai-chi-chuan qu’avait enseignée Wang Shù-jin. J’ai rectifié cette forme du tai-chi-chuan lorsque j’ai séjourné une dizaine de jours à Taiwan en 1989. A cette occasion, j’ai étudié le xing-yi-chuan 形意拳, le bagua-zhang 八卦掌 et le tai-chi-chuan 太極拳 sous la direction de Me Lài Tian-zhào, un des élèves de Wang Shù-jin.

Deux ans plus tard, j’ai invité Me Wang Fu-lai, élève de Wang Shu-jin, pour un stage du tai-chi-chuan que nous avons organisé dans la région parisienne. J’ai pu m’exercer sous sa direction durant une dizaine de jours.

Je savais que les deux maîtres Lài Tian-zhào et Wang Fu-lai étaient des condisciples en tant qu’élèves de Wang Shù-jin, et que Wang Fu-lai, l’aîné des deux, était reconnu comme le successeur officiel de l’école de son maître.

J’ai beaucoup apprécié et appris de l’enseignement de ces deux maîtres, surtout de leur précision et de leurs subtilités gestuelles. Les deux maîtres pratiquaient et enseignaient la même forme technique, celle qu’ils avaient apprise de Wang Shù-jin. Pour toutes les techniques, ils s’exerçaient, l’un comme l’autre, avec un grand relâchement du corps. Ils n’acceptaient des élèves aucun geste avec contraction musculaire. Ils n’ont jamais montré ni enseigné aucun usage particulier de la force musculaire.

Bien que j’aie apprécié la finesse de leurs gestes, je n’ai pas été satisfait pour ce qui est de ma recherche de l’efficacité en arts martiaux. J’ai dû constater que ces deux maîtres n’avaient que peu d’expérience en combat. Au contraire, l’un des élèves proches de Wang Shù-jin, témoigne d’une grande capacité en combat de son maître[1].

Nous savons que les capacités et qualités en technique de combat se forment et se renforcent au travers de la pratique du combat. Apparemment, les deux maîtres que j’ai mentionnés plus haut ne pratiquaient pas le combat comme leur maître. Or, si on ne le pratique pas, il n’y a pas lieu de parler d’efficacité. Bien qu’ils aient d’excellentes qualités gestuelles, que j’ai pu apprécier et apprendre, j’ai dû constater également cette divergence fondamentale entre nous. Je ne les ai pas revus depuis.

J’ai continué à m’exercer à la forme du tai-chi-chuan que j’avais apprise de ces deux maîtres. Au cours des années, j’ai dû apporter plusieurs modifications, principalement en suivant deux critères: l’efficacité technique en combat et la logique énergétique conforme au principe du tai-chi. Je continue à pratiquer cette forme du tai-chi-chuan actuellement. Comme je l’ai déjà écrit, je considère que l’authenticité du tai-chi-chuan tient au degré de réalisation du principe et non à la carapace formelle conforme à certaines règles.

Voici les informations que j’ai pu rassembler sur ce point. Wang Shù-jin est né à Tianjin en 1905 et est mort en 1981.

Il commence à pratiquer le xing-yi-chuan et le bagua-zhang vers l’âge de 15 ans et devient officiellement l’élève (bài-shi 拝師)de Zhang Zhàn-kui à l’âge de 18 ans, en 1923.

D’après les documents dont je dispose, à la fin des années 1920, probablement vers 1929 ou 1930, il rencontre Wang Xhiang-zhai (1886-1963) qui demeurait à cette époque à Tianjin. Wang Shù-jin reçoit son enseignement, apprend le zhàn-zhuang (ritsu-zen) durant une année environ. Wang Xhiang-zhai avait quarante ans passé et Wang Shù-jin, environ 25 ans, avec une dizaine d’années de pratique du xing-yi-chuan.

Etant bouddhiste (du courant yi-guàn-dào 一貫道) et très pieux, Wang Shù-jin arrive à Taiwan en 1933 pour diffuser sa croyance. En 1946, après la 2nde Guerre Mondiale, le conflit à l’intérieur de la Chine s’intensifie et en 1949 le régime communiste s’établit, ce qui empêche Wang Shù-jin d’y retourner. Cette année-là, il avait 44 ans. Selon ces mêmes documents, je ne peux savoir s’il était retourné entre temps en Chine. Certains disent que depuis sa venue à Taiwan en 1933, il n’y est pas retourné.

A Taiwan, il fait la connaissance de Chen Pàn-ling (1891-1967) qui avait élaboré une forme de tai-chi-chuan de synthèse avec des éléments du tai-chi-chuan des écoles Yang, Wu, Chen et aussi des éléments techniques du xing-yi-chuan auquel il avait été initié à l’Institut d’arts martiaux Central de Nan-jing (南京中央国術館)….

Extrait du dernier livre de Sensei Kenji Tokitsu : Tai-chi-chuan et Art de Combat: Au-delà de la carapace corporelle Recherches et Réflexions pour une méthode des arts martiaux Disponible sur Amazon.fr

[1] Cf. Kôno Yoshiyuki, Jikyô jisoku («L’ultime enseignement de Maître Wang Shù-jin »), éd. Gendai-Shorin, Tokyo, 2003.

2017 Tai-Chi-Chuan et Art de Combat

Programme pédagogique

Après avoir étudié pendant une dizaine d’années le karaté au Japon, je suis arrivé en France en 1971 pour travailler comme assistant du défunt Me. Kasé tout en poursuivant mes études de sociologie à la Sorbonne. J’avais 23 ans. Je m’entraînais entre 7 à 8 heures par jour.

En 1972, j’ai eu la chance de rencontrer Me. H. Kanazawa qui rendait visite à Me. Kasé chez qui j’étais logé. J’ai eu la chance de recevoir son enseignement. Il nous a montré sa synthèse du karaté et du tai-chi-chuan qui m’avait alors très surpris et profondément intrigué.

Une douzaine d’années plus tard, lorsqu’il vint diriger un stage de karaté à Paris, j’ai assisté à sa présentation finale du kata « Meikyô) ». J’ai été choqué car je n’ai pas eu l’impression de revoir le karatéka qui m’avait si profondément impressionné auparavant. Il m’apparut alors comme une tout autre personne. Après le stage, j’ai eu l’honneur d’être invité par Maître Kanazawa pour le dîner. Lors de notre conversation durant le repas, il m’a proposé de diriger son école SKI en France. C’était un honneur pour moi, mais j’ai refusé tout en le remerciant.

Lors de la conversation, certaines de ses paroles m’avaient profondément choqué.

Le mur de 45 ans

« Dans ma vie de karaté, mon apogée vint quand j’ai eu 45 ans. Depuis cet âge, je suis continuellement en chute et aujourd’hui, je suis rouillé et cassé de partout. »

Ce furent les paroles du maître de karaté Shotokan en qui je portais la plus grande estime pour ses techniques et sa personnalité. Dans le milieu du karaté, je n’avais jamais rencontré jusqu’à ce jour une personne avec d’aussi grandes qualités humaines. Malgré ses fortes compétences, sa modestie et sa compassion pour les autres étaient admirables. Je n’ai jamais changé cette  appréciation.

Ses paroles m’ont poussé à la réflexion sur la méthode et m’a mené à élaborer le concept du « mur de 45 ans » que j’ai développé dans l’une des séries de mes 5 livres sur la méthode.

Stimulé et poussé par les paroles choquantes qu’il avait prononcées, j’ai réfléchi en observant à nouveau les maîtres de karaté que je connaissais. Dans ma voie du karaté en Shotokan, j’ai connu sept maîtres exceptionnels qui m’ont apporté des points de repère et des objectifs. Ils étaient les références de ma pratique. Leurs images m’ont continuellement poussé pour avancer. J’écoutais attentivement jusqu’aux conversations des maîtres, surtout celles des réunions privées, et aussi celles qui se déroulaient dans les vestiaires lors des stages.

J’observais attentivement leurs qualités mais aussi leurs problèmes de santé qu’ils ne montraient jamais aux élèves, que ce soit dans la salle d’entraînement ou lors des stages. En réfléchissant avec le recul, ils ont sans exception heurté ce « mur de 45 ans » qui marquait le chemin déclinant que des élèves admiratifs envers leur maître ne percevaient pas. Sur ces sept maîtres, cinq sont décédés à un âge où ils auraient dû être encore bien actifs. Je trouve cela tellement dommage et je ressens beaucoup de tristesse.

Le « mur de 45 ans » ne se dresse pas tout d’un coup à l’âge de 45 ans. Il commence à se former dès le début de la pratique d’une discipline.

Il y a 40 ans, j’ai eu un élève qui enseignait le karaté dans un dojo de province. Il avait de nombreux élèves parmi lesquels le plus jeune était âgé de 3 ans et demi et qui était vraiment passionné par le karaté. Lors du gala annuel de la région, il emportait toujours un prix de mérite. Il était doué. Lorsqu’il faisait la démonstration d’un kata lors du gala, tous les spectateurs l’applaudissaient avec joie. Le petit garçon était fier.

En effet, les démonstrations de jeunes enfants lors d’un gala de karaté sont spectaculaires et très plaisantes pour des spectateurs enthousiasmés s’exclamant parfois de paroles encourageantes telles que :« c’est un enfant prodigieux ! » Ils ont l’air de penser que le karaté est un sport éducatif. Mais est-ce bien vrai ?

Deux ans plus tard, après l’un des stages que je dirigeais dans le club du professeur de ce jeune garçon, sa mère est venue me voir avec un air inquiet. Elle m’a avoué : « je suis inquiète pour mon fils car lorsqu’il déplie son bras, son coude fait un bruit inquiétant. Pourtant il n’a que cinq ans.» En effet, à chaque extension de bras pour donner un coup de poing, son coude émettait un bruit de craquement. Je n’ai pu que lui conseiller d’aller voir un médecin pour son petit. Un an plus tard, j’ai entendu son professeur  dire que ce jeune élève avait abandonné le karaté…

Selon moi, le « mur de 45 ans » ne se dresse pas d’un seul coup tel un champignon. L’exemple de ce petit garçon démontre que ce mur commence à se former très tôt. Lorsque j’étais étudiant au Japon, j’ai souffert moi-même de maux aux coudes durant quelques années. J’ai eu des fractures sur les deux avant-bras ainsi qu’au tibia. J’ai subi plusieurs autres problèmes, ce qui me fait comprendre les plaintes émises parfois par certains élèves.

Je dirais que les racines du « mur de 45 ans » sont inhérentes à la méthode et au système du karaté contemporain dont la pratique technique contribue à la concrétisation de ce mur, formé par la détérioration articulaire. Puisque j’ai analysé également ce problème dans l’un de mes livres, avançons notre réflexion pour le moment, sans nous attarder.

La plupart de mes prédécesseurs sont malheureusement décédés à un âge où ils pouvaient encore être actifs pour affiner leur art, ce qui m’apporte un sentiment de désolation. Les paroles de Me. Kanazawa ont accentué ma tristesse en me rappelant ces défunts maîtres. Ils étaient d’autant plus brillants que leur souvenir me remplit de sentiments de désolation et de tristesse.

Comment dépasser le mur de 45 ans ?

Il nous faut tenter de dépasser ce « mur de 45 ans », surtout en arts martiaux traditionnels dont la pratique est censée se confondre avec la durée de la vie. Jusque dans les années 1950, la longévité d’une vie au Japon se situait autour de la cinquantaine, alors que de nos jours, celle-ci peut atteindre les 85 ans. Les centenaires ne sont plus rares à notre époque. Si nous pratiquons et continuons à considérer le modèle technique du karaté mis au point dans les années 1930 à 1940 comme des codes divins, il y a forcément un décalage entre la réalité et l’idéal recherché.

Pour que nous pratiquions aujourd’hui de manière positive, il ne s’agit pas de s’exercer en durcissant notre état d’esprit, ni de reproduire les modèles du passé, mais de réfléchir sur une méthode de pratique avec le concours de connaissances rationnelles.

L’objectif et la méthode que je propose

En ce qui concerne ma méthode de pratique, celle-ci comporte  les trois axes suivants :

  1.  la recherche et le renforcement de la santé par l’exercice du kikô ou qi-gong.
  2.  l’exercice corporel qui procure le bien-être par la pratique du tai-chi-chuan.
  3.  obtenir l’efficacité en art martial. Pour ce faire, nous mettons l’accent sur les exercices du ritsu-zen 立禅,  autrement dit du zhàn-zhuang  站椿 .

Pour mieux comprendre l’importance du ritsu-zen ou du zhàn-zhuang, je vous invite à lire dans notre site mon compte rendu du stage 2017 à Lausanne.

Dans la réalité de la pratique, l’ordre de ce schéma pourrait être renversé, c’est-à-dire :

  1. pratiquer les arts martiaux en cherchant à réaliser sa plus grande efficacité,
  2. avec plaisir,
  3. vous pourrez acquérir et renforcer votre santé.

Autrement dit, les efforts donnés pour rechercher l’efficacité en art martial comporteront du plaisir pour finir par consolider notre santé. Dans ce cas, tout en poursuivant une pratique plaisante, nous obtenons l’efficacité tout en renforçant notre santé.

J’ai nommé la pratique de ma méthode par le terme «  Jisei-dô ». Jisei  ou 自成 signifie « pratiquer une discipline soi-même afin de se former soi-même » et dô ou signifie l’itinéraire ou la voie de la vie, car le Jisei-dô se pratique tout au long de la vie.

Il ne s’agit pas simplement de parler ou d’observer pour comprendre de manière intellectuelle l’idée et la façon de pratiquer, mais avant tout de pratiquer soi-même (ji-sei) comme chacun dirige l’itinéraire de sa propre vie (dô).

Pour la réalisation de cet objectif, je conçois la synthèse des trois disciplines suivantes :

  1. Le Kikô (Qi-gong en Chinois) pour la santé.
  2. Le tai-chi-chuan pour le plaisir d’activer le corps.
  3. L’approfondissement d’une discipline des arts martiaux que chacun choisit pour développer l’efficacité. En ce qui me concerne, j’ai choisi un art martial de percussion (chuan), étant donné que ma formation de base était le karaté.

Le concept du Jisei-dô自成 s’appliquerait plutôt à n’importe quel art au sens large du terme : ce peut être l’art de la musique, de la danse, de la peinture, de la sculpture, du théâtre….

J’ai connu des artistes qui pratiquaient leur art en le confondant avec leur propre vie.). Ils produisent leur art comme ils créent leur mode de vie. Je me suis dit qu’ils pratiquaient leur Jisei-dô. Dans ce sens, le Jisei-dô n’est pas une discipline institutionnalisée, et en en parlant d’une manière plus rigoureuse, il n’est même pas une école, mais un mode de vie. Je pratique donc Tokitsu-ryû Jisei-dô.  Le mode de pratique du Jisei-dô n’est pas unique.

 La pratique du  Tokitsu-ryû Jisei-dô

            1– La pratique des arts martiaux nécessite le dynamisme corporel, découlant en premier lieu sur la pratique et  la recherche de la santé physique qui est pour nous le kikô ( appellation japonaise du terme Chinois qi-gong, tout comme le taï-chi-chuan s’appelle taï-kyoku-ken en Japonais). Nous appliquons dans ce domaine le Yayama kikô (qi-gong mis au point par le Dr. Yayama). Cette méthode est basée en particulier sur la mobilisation de la colonne vertébrale et le renforcement des muscles profonds liés à la mobilité de la colonne vertébrale.

La mobilité de la colonne vertébrale est liée à l’activation des sièges de l’énergie vitale, appelés chakras en yoga. Ces sièges produisent chacun une forme particulière de vibration. Dans le domaine de la médecine de vibration dont le Dr. Yayama est un praticien, plus d’une quarantaine de  chakras (sièges de l’énergie vitale) sont repérés. En incluant la recherche de l’activation des chakras, notre exercice débordera de la simple gymnastique  corporelle car il va naturellement comporter une forme de méditation. En effet la pratique du kikô (qi-gong) nécessite un travail de « nèi-shi » : 内視 qui signifie « regarder l’intérieur du corps ». C’est une sorte de méditation.

            2– Nous pratiquons le tai-chi-chuan pour mettre en oeuvre les acquis de la pratique du kikô (qi-gong) afin de nous procurer le plaisir d’activer notre corps et notre bien-être, tout en nous exerçant aux gestes techniques variés du tai-chi-chuan. Nous appelons parfois le tai-chi-chuan : le kikô (qi-gong) dynamique.

Mais c’est trop simplement dit.

Il ne suffit pas de s’exercer simplement aux séquences du « taï-chi-chuan ». Si nous nous exerçons au  taï-chi-chuan en aiguisant notre « regard interne», nous pouvons découvrir que dans notre corps,  il existe plusieurs zones de muscles que notre intention ne parvient pas à activer. En quelque sorte, ces zones restent endormies. Pour augmenter nos capacités dynamiques, il faut les réveiller, mais aussi, pour développer les énergies vitales, l’activation des muscles internes et profonds doivent contribuer à stimuler et activer les organes vitaux et les viscères. Il faut nous exercer de sorte que le système nerveux active les muscles concernant ces fonctions.

            3– Sur la base de ces deux types de pratique précédents, nous nous exerçons à l’art du combat.

         La pratique positive de l’art du combat

Quel que soit la discipline, du moment qu’il existe des cadres réglementés, la pratique sportive du combat est une simulation. Pour qu’un pilote d’avion puisse prendre les commandes « réellement », combien d’heures d’exercices de simulation de vol aurait-il dû effectuer auparavant?

Pour nous qui vivons dans une société en paix (en principe), il serait préférable que l’exercice comporte les deux formes de qualités précédemment indiquées : la pratique du combat comporte une forme d’amusement, mais même en pratiquant le combat avec sérieux, c’est aussi l’exercice pour la santé, la sensation de bien-être et l’efficacité.

La méthode Hida : comment renforcer le corps et l´esprit

La méthode de Hida : comment renforcer le corps et l´esprit

 Aujourd’hui, la méthode des arts martiaux trouve en grande partie sa signification dans l’équilibre qu’elle apporte à notre vie. De ce point de vue, j’ai constaté un déséquilibre dans le travail des arts martiaux qui nécessite sans cesse le recours à d’autres méthodes spirituelles ou énergétiques pour compenser certaines défaillances ou déséquilibres. En ressentant les manques de la méthode du karaté, j’ai entrepris une recherche qui m’a mené à l’étude de différentes écoles qui, au Japon et en Chine, pratiquent un travail énergétique et parmi elles la méthode Hida.

 Qui était Harumitsu Hida ?

Harumitsu Hida
Harumitsu Hida

Harumitsu Hida était de santé très fragile. Adolescent, il décida d’améliorer son état de santé et commença à étudier seul, l’anatomie, la physiologie, en même temps que les différentes méthodes traditionnelles de renforcement physique orientales et occidentales. Il aboutit à prendre conscience du rôle essentiel du tanden, clef de voûte des arts martiaux orientaux et en approfondit la connaissance. Par ses longues recherches solitaires, et par un travail d’introspection dirigé principalement sur son corps, il finit par établir sa propre méthode qu’il nomma « Sei-chûshin-dô » (la voie du centre véritable). Grâce à cette méthode, il acquit des capacités physiques et mentales exceptionnelles et réalisa, à plusieurs reprises, des exploits surprenants.

Je pense que votre intérêt pour H. Hida et pour sa démarche augmentera si vous savez à quelle sorte de capacités il était parvenu, bien qu’à première vue leur véracité suscite quelques doutes. Cependant, il existe de nombreux témoignages concordants sur ces points. Citons quelques phrases que je traduis de son ouvrage « Sei-chüshin-dô », Hidashiki kyôkenjutsu, Ed. Sôjinsha, Saïtama 1980 :

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« Le 18 Juin 1922 (il était âgé de 39 ans), dans la nuit, je suis monté dans mon dôjô qui est une petite cabane de 4 m² solidement bâtie sur les grosses branches d’un arbre énorme… J’ai fait l’exercice des muscles grand oblique, qui est le quatrième de mes exercices de base. C’est celui des exercices de base auquel j’attache la plus grande importance.

Je me suis mis en position debout, les pieds largement écartés, en cambrant le bassin, j’ai levé les mains par les côtés jusqu’au-dessus la tête, tout en inspirant. A ce moment les genoux sont bien tendus et il faut sentir le poids du corps descendre jusqu’aux orteils.

J’ai croisé les mains au-dessus de la tête et abaissé les bras tendus en expirant. En même temps, j’ai rentré la poitrine, creusé le plexus solaire, poussé le bassin en arrière et donné une forme ronde à la partie basse du ventre. En même temps, j’ai fléchi les genoux et j’ai abaissé le centre de gravité en ramenant le poids du corps sur les talons.

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J’étais absorbé dans la répétition de cet exercice, ignorant ce qui était en face de moi.

 

J’ai ressenti tout d’un coup une grande puissance, effrayante, qui a jailli à partir du centre de mon corps, situé entre le bassin et le ventre, comme si j’avais entendu un son puissant.

 

J’ai eu l’impression que cette force traversait le parquet, pénétrait dans la terre, atteignait le centre de la terre, puis partait vers l’infini de l’univers. Je me suis dit :

« Oh ! C’est une force infinie ! »

 J’ai été convaincu qu’il s’agissait de l’énergie infinie, celle de l’univers, la source même de la vie. J’ai été rempli d’une immense joie, une joie consistante et tranquille à la fois, comme une montagne dans le calme profond du cosmos…

Rempli de joie, j’ai effectué l’exercice des muscles obliques en utilisant du kiaï. Lorsque j’ai posé puissamment mon pied droit sur le sol avec un kiai, j’ai entendu un bruit sourd.

  Qu’est ce qui était arrivé ? J’ai vu un trou de la forme de mon pied dans une solide planche de 2,5 cm d’épaisseur. Une seconde fois, puis. une troisième fois, j’ai effectué le même exercice. A chaque essai, mon pied a traversé la planche qui n’offrait aucune résistance. Au quatrième essai, en traversant la planche, mon pied a rompu le bois de support de 12 cm d’épaisseur en marquant nettement la forme du talon. Aujourd’hui je conserve dans mon dôjô la planche et le bois du support cassé pour commémorer cette expérience.

 Qu’est ce que cela veut dire ? Par la suite j’ai examiné avec soin la position et le mouvement de mon corps lorsqu’une si grande énergie l’a traversé. J’ai attentivement cherché pour quelle raison une telle force avait jailli.

J’ai compris. C’est du centre, brûlant comme un fer rouge, qu’émane une sincérité pure. J’avais traversé et étais allé au-delà des exercices basiques du kata, c’est-à-dire que j’avais formé deux forces équivalentes dans le ventre et dans l’arrière de bassin, ce qui nécessite une forme cambrée du bassin, les fesses sont bien poussées en arrière, le bas du ventre est poussé vers le bas, le plexus solaire n’est plus creusé et le centre de gravité était dirigé au-dessus du centre de chaque pied. C’est cela la forme juste.

 Après avoir traversé bien des difficultés, j’étais parvenu à une victoire finale. Il n’y a que ce principe qui puisse renforcer le corps et l’esprit à ce degré. Que cette sensation est agréable et pure. Comment pourrais-je communiquer aux autres cette expérience ? ».

 La méthode de transformation

hida-7En poursuivant l’élaboration de sa méthode, H. Hida tente ensuite de diminuer le temps requis pour les exercices quotidiens car il pense qu’il ne s’agit pas de s’exercer durant plusieurs heures chaque jour, mais de s’exercer le plus brièvement possible pour déclencher une marche juste du corps pour toute la journée. Il pense que dix minutes par jour d’exercice quotidien doivent suffire pour appliquer la méthode. Il écrit ensuite :

« Au fur et à mesure que j’avançais dans ma recherche j’ai commencé à raccourcir le temps. En commençant à dix minutes, je suis arrivé à cinq minutes, à deux minutes et demie. Finalement, aujourd’hui je n’ai besoin que de 40 secondes pour effectuer

les vingt gestes de mon exercice afin de faire jaillir une grande énergie du centre du corps. Pourtant je n’aurais jamais imaginé qu’une telle chose soit possible… ». hida-2

Dans sa démarche H. Hida adopte une attitude scientifique mais, depuis la nuit du 18 Juin 1922, il semble avoir acquis des capacités inexplicables. Il effectue, devant de nombreuses personnes, différentes expériences surprenantes, en disant : « Ce sont des choses dérisoires, , tout à fait logiques. ».

 

A suivre…

Kenji Tokitsu