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La transformation de la qualité

Extrait du livre Pièges et Illusions – Disponible sur Amazon.fr depuis  31 Mars 2018

Pièges et Illusions
Pièges et Illusions

La transformation de la qualité : Concept clef

J’espère, avec l’exemple de l’Airbus, avoir pu éclairer un aspect particulier du tai-chi-chuan : la lenteur et la souplesse sont des éléments formateurs de la vitesse et de la force.

La souplesse et la délicatesse des travaux sont conduits par un savoir-faire complexe. Ainsi, sans ces connaissances élaborées, la lenteur et la souplesse n’ont aucun intérêt pour les constructeurs ou pour les usagers. Pour que nous puissions sublimer la lenteur et la souplesse du tai-chi-chuan, il nous faut un équivalent de ce savoir-faire. Pour que le tai-chi-chuan puisse sortir de la catégorie exclusive de gymnastique pour la santé (ce qui est déjà appréciable), pour pouvoir récupérer ses qualités martiales, il nous faut employer quelques concepts clefs afin de reconstituer la qualité de sa méthode initiale.

Je dois attirer l’attention sur le fait que je ne cherche pas à récupérer les qualités martiales du tai-chi-chuan pour former une méthode de combat de plus. Je pense que la démarche visant à retrouver les qualités originelles du tai-chi-chuan va nous conduire à la quête de possibilités enfouies dans le fonctionnement de notre corps et de notre esprit.

Pour avancer dans notre recherche, nous avons besoin de la clef pour ouvrir une porte hermétiquement fermée.  Quelle est-ce cette clef ? Comment peut-on la trouver ? Comment s’en servir ?

A mon sens, c’est plutôt un trousseau de clefs, car il nous en faut plusieurs pour ouvrir la porte de chacune des étapes. Nous allons les récupérer sur le chemin de notre quête.

La première clef que nous devons trouver et utiliser réside dans le concept du zheng-li 争力. Que veut-il dire ?

J’ai présenté précédemment Hàn Xing-qiao 韓星橋 (1909-2004), maître du yi-chuan. Rappelons aussi la phrase de Hàn Xing-qiao que nous avons vu précédemment :

« …l’orientation du zhang-zhuan站椿 (ritsu-zen) où vous intégrez la totalité du corps est similaire au tai-chi chaotique. C’est ainsi que l’exercice du zhàn-zhuang repose sur le principe du tai-chi太極 … ».

 

Pour Hàn, on s’exerce au zhàn-zhuang (ritsu-zen), exercice fondamental du yi-chuan, avec le principe du tai-chi. En effet, le concept du zheng-li qu’il avance s’applique aussi au tai-chi-chuan, mais complète aussi ce qui lui manque sous sa forme actuelle. L’exercice du zhàn-zhuang站椿(ritsu-zen) constitue l’essentiel de la méthode du yi-chuan.

Selon Hàn Xing-qiao, le yi-chuan est formé des cinq types d’exercices suivants :

  • qiu-li 求力 : la recherche de la force
  • shi-li  試力 : éprouver la force
  • zeng-li 増力 : augmenter la force
  • fa-li  発力 : explosion de la force
  • yong-li 用力 : utiliser la force sous forme technique spontanée

Le concept pratique du zheng-li 争力 est véhiculé dans les cinq exercices présentés ci-dessus.

Hàn écrit dans son ouvrage « Yi-chuan xué 意拳学 » (Étude du yi chuan) :

« Zheng争 signifie « la lutte entre deux rivaux » comme s’ils se battaient pour s’emparer de l’autre. Li力 signifie la force.

Le zheng-li est un état d’équilibre entre deux tentions. Si les deux forces sont égales, un équilibre s’établit entre elles.

Le zheng-li implique cette forme de tension à l’intérieur du corps qui sollicite deux zones différentes. Si nous considérons notre corps comme un système dynamique, tous les types de force impliqueront l’opposition de deux forces quelle que soit la direction.

Par exemple, lorsque vous sautez vers le haut, vous employez une force pour vous hisser en hauteur. Vous pouvez aussi dire que vous exercez une force vers le bas (sol).

Pour réaliser un mouvement vers le haut, il faut utiliser la force vers le bas. De même, pour réaliser un mouvement en avant, il faut exercer la force vers l’arrière. En yi-chuan, on dit : « pour frapper l’adversaire en avant, il faut appuyer le pied arrière »

L’explication de Hàn, bien personnelle, pourrait être complétée par votre expérience de pratique du tai-chi-chuan.

Votre maître vous avait certainement dit de bouger avec l’impression d’être dans l’eau. Cette situation imagée vous permet de former la sensation de résistance dans toute la direction. Lorsque vous faites les mouvements de pousser et de tirer avec les mains, vous le faites comme si vous pétrissiez un bloc d’argile ou de pâte.

Lorsque vous faites les mouvements techniques en tai-chi-chuan de « la main de nuage » yun-shou雲手, au moment où les deux mains s’approchent, vous faites comme si vous écrasiez un ballon, puis lorsqu’elles s’éloignent vous faites comme si vous décolliez des mains qui étaient collées.

Ces sensations imagées correspondent à l’explication du zheng-li qu’a donné Hàn Xing-qiao pour le yi-chuan.

Le principe du tai-chi étant universel, il déborde largement de la discipline du tai-chi-chuan. Il est recherché et appliqué dans les différentes disciplines d’arts martiaux chinois et japonais. Nous le connaissons en karaté, en kenjutsu (sabre classique japonais), en jûjutsu…

Nous avons lu plus haut que, selon Han, « l’exercice du zhàn-zhuang repose sur le principe du tai-chi ».

Le corps aux ressorts complexes

Le concept du zheng-li est la première clef que vous devriez trouver dans votre trousseau pour ouvrir la première la porte qui se présente sur le premier élément de la méthode.

Dans le texte de Hàn Xing-qiao que j’ai cité plus haut, il nous explique à sa façon personnelle ce qu’est le zheng-li. Vous pourriez compléter avec l’explication de Hàn Xing-qiao ce que vous avez compris du zheng-li dans votre pratique du tai-chi-chuan. Pour ma part, je la compléterai à ma manière personnelle de façon suivante.

La voici :

Reprenons l’exemple de sauter en hauteur que donne Hàn Xing-qiao. Dans cet exemple, nous pouvons interpréter la fonction des jambes comme celle de ressort qui vous fait rebondir en hauteur quand vous effectuez une poussée vers le sol. Cette image parle facilement du mouvement des jambes qui fonctionnent comme une paire de ressorts.

Cherchons maintenant la mobilité du tronc dont l’examen est fondamental pour comprendre ce qu’est le zheng-li. La mobilité du tronc est peu visible, ce qui donne la difficulté de placer l’image de ressort par rapport au mouvement des jambes. Mais la fonction du tronc est capitale pour organiser le système d’application de la force globale du corps.

A l’image des ressorts des jambes, imaginons qu’au niveau du sternum existait un ressort qui part vers l’intérieur jusqu’à son antipode dorsal. Suivant cet exemple, situons des ressorts imaginaires à l’intérieur du tronc aux zones correspondant à peu près à ceux des chakras en yoga. Ce sont en plus du sternum, sous la gorge, au plexus, au nombril et au bas du ventre. Tous ces ressorts sont placés à l’intérieur du tronc et leur autre extrémité s’appuie sur la projection dorsale de ces cinq points.

Par contre, même si vous localisez ces ressorts, vous ne savez pas encore les activer comme ceux des jambes.

Comment pourriez-vous les activer ? Même si vous vouliez le faire, votre intention tournera dans le vide, puisqu’elle ne sait s’accrocher nulle part. Vous avez la volonté et l’intention, mais elles n’ont pas de moyens pour se concrétiser. Vous ne pouvez donc pas le commander : le ressort demeure inactif…

Potentiellement, il y a partout dans le tronc le même type de ressort, mais ils sont tous endormis, parce que vous ne savez pas les réveiller. Pour que ces multiples ressorts puissent fonctionner en suivant votre intention, il faut d’abord les réveiller.

Utiliser le yi (intention), ne pas utiliser la force (yong-yi, bù-yong-li用意不用力) est l’enseignement principal du yi-chuan. Que veut-il dire « utiliser l’intention » ? Pourquoi ne-faut-il pas s’exercer à la force ?

Car si vous vous exercez à la force tout de suite sans avoir passé une étape de formation particulière, seuls les muscles réveillés d’ordinaire s’activeront. Ce sera une continuité d’efforts ordinaires, sans qu’il y ait un changement qualitatif, car beaucoup de muscles resteront endormis dans cet effort. Dans ce cas, vous n’utiliserez pas toutes les ressources dynamiques du tronc.

Pour que vous puissiez utiliser la force d’une telle partie du corps, il faut que votre intention et votre volonté parviennent à tel endroit. Si vous ne savez pas les commander, comment pourriez-vous les activer volontairement ?  Pour réaliser la force supérieure qui est celle de l’art martial, il vous faut leurs contributions.

C’est pourquoi, au lieu de vous hâter à utiliser la force pour vous exercer tout de suite sur une base ordinaire, il faut commencer par chercher à répartir votre intention équitablement partout le corps. Il vous faut chercher à mettre en œuvre des ressorts que vous avez imaginé pour qu’ils puissent s’activer en suivant votre intention. C’est ça le sens de l’enseignement ci-dessus.

En effet, en effectuant des exercices de répartition de l’intention (yi), vous vous apercevrez qu’elle sera de plus en plus écoutée par des ressorts situés à l’intérieur du tronc. Leur écoute deviendra de plus en plus distincte. Vous allez alors découvrir qu’il y a la possibilité de former d’autres ressorts dans le corps.

En persévérant, vous allez découvrir qu’il y a bien d’autres ressorts partout à l’intérieur du tronc qui s’activent à des angles variés.

En avançant dans cette pratique, cette sensation de ressorts se transformera en un ballon de caoutchouc plein qui pourra rebondir dans toutes les directions.

De cette façon, le concept du zheng-li vous guidera, en commençant à partir du tronc, dans l’exploration de l’intérieur de votre corps à la recherche des ressorts. Ce travail vous permettra d’explorer le domaine du dynamisme complexe à un degré supérieur.

Le yi (intention) est le général et la force musculaire représente ses soldats : yi-wéi-li-zhi-shi意為力之師 li-wéi-yi-zhi-jùn 力為意之軍, cette phrase deviendra l’enseignement de l’étape suivante.

Ne vous montre-elle pas clairement le rapport dynamique entre l’intention (yi) et la force musculaire ? C’est ce qui se trouve dans le coffret qui sera ouvert par la clef qui s’appelle le zheng-li.

L’enseignement ci-dessus donne l’interprétation de l’enseignement « utiliser l’intention (yi), ne pas utiliser la force (yong-yi, bù-yong-li用意不用力) ». Car cette phrase est souvent interprétée et utilisée par ceux qui justifie la suprématie de l’esprit sur le corps, sans comprendre leur rapport dynamique dans la méthode du yi-chuan.

Si l’intention (yi) est le général, c’est parce qu’il y a ses soldats (la force musculaire). Un général sans soldat n’a aucun pouvoir, aucune valeur. Si l’intention (yi) a le pouvoir du général, c’est parce qu’il a des soldats (force musculaire) qui lui obéissent.

Cet aspect doit être bien précisé, car la fonction de l’intention (yi) est quelque fois interprétée comme étant l’élément unique pour produire la force. La méthode du yi-chun n’est pas celle qui cherche une suprématie solitaire et unilatérale de l’esprit (intention), mais est formée sur le rapport bilatéral de la force corporelle par rapport à l’intention (esprit).

Nous avons beaucoup de domaines à explorer…

Notre élan nous conduit à l’étude des méthodes de deux maîtres exceptionnels du 20ème siècle.

La première est la méthode du yi-chuan, fondée par Wang Xhiang-zhai王嚮斎 (1886-1963).  La seconde est la méthode de Yukiyoshi Sagawa佐川幸義 (1902-1998), maître de l’école Daïtô-ryû Jû-jutsu.

L’étude de leur méthode nécessite plusieurs autres précisions de notre connaissance sur l’histoire et les concepts culturels qui enveloppent leur méthode.

Constat et perspective

Nous sommes dans une série de travail de longue haleine sur la réflexion qui vise l’élaboration d’une méthode d’arts martiaux.

Nous avons commencé par nous questionner sur la méthode du tai-chi-chuan dans son histoire. J’ai commencé par soulever des points inexacts des faits historiques afin de nous situer dans la vision la plus objective. J’ai soulevé aussi une question essentielle sur la méthode de pratique. « Est-ce possible de cultiver et de développer des aptitudes en force et en vitesse par des exercices en lenteur et en souplesse ? » J’ai déjà soulevé ces questions dans mon livre « Tai-chi-chuan » – origine et puissance d’un art martial. Ed. Désiris, 2010.

 

J’ai précédemment présenté les problématiques posées par la méthode du tai-chi-chuan qui transparaissent dans son histoire. Nous avons vu rapidement dans quelle mesure se sont reflétées les conditions et les situations sociales dans la formation et la communication de la méthode d’arts martiaux.

Nous avons fait ressortir quelques problématiques que nous devons surmonter sur le chemin de la concrétisation de notre pensée sur la méthode. Cela nous a conduit à la méthode du yi-chuan fondée par Wang Xhiang-zhai王嚮斎 (1886-1963) et la méthode de l’école Daïtô-ryû Jû-jutsu de Yukiyoshi Sagawa佐川幸義 (1902-1998)….

Extrait du livre Pièges et Illusions – Disponible sur Amazon.fr le 31 Mars 2018

Pièges et Illusions
Pièges et Illusions

Tai-chi-chuan et Art de Combat : Parution 2017 Disponible sur Amazon.fr

2017 Tai-Chi-Chuan et Art de Combat

 

Extrait du dernier livre de Sensei Tokitsu disponible sur Amazon.fr

Le tai-chi-chuan de Wang Shù-jin 王樹金

L’idée que j’ai développée avec le terme kata s’applique également au tao-lu 套路 des arts martiaux chinois, notamment à celui du tai-chi-chuan. Par souci de simplification, j’utiliserai dorénavant le terme kata 型 pour désigner le tao-lu du tai-chi-chuan.

Rappelons ici que, selon la légende, Yang Lu-chan avait élaboré la matrice de son art à partir de la boxe des Chen, qu’il avait tout d’abord observée en cachette, la nuit, avant d’être admis officiellement aux entraînements du clan (son talent ayant plaidé en sa faveur).

Pour notre réflexion sur la méthode, l’anecdote concernant l’apprentissage de Yang Lu-chan dans la famille Chen n’a pas tellement d’importance. L’essentiel est plutôt de savoir comment Yang Lu-chan avait pu intégrer des éléments internes de la méthode de la boxe des Chen, qui pourtant était l’un des courants externes de la boxe de Shaolin. En effet, de nos jours, le tai-chi-chuan est considéré, en opposition aux arts du combat issus de la boxe de Shaolin, comme une des trois principales écoles internes avec le xing-yi-chuan et le bagua-zhang.

Nous verrons plus loin ce que recouvre la dénomination d’ « écoles internes ». Je soulève simplement ici une contradiction. Par quel processus la boxe des Chen, l’un des courants de la boxe de Shaolin, réputée « externe », pouvait-elle se transformer en tai-chi-chuan, lequel est réputé « interne »? Pour la réflexion sur les méthodes interne et externe des arts martiaux chinois, ce point est important. Je l’ai appris grâce une rencontre.

Du 28 au 30 Avril 2012, j’ai dirigé comme chaque année à Katsuura, au nord-est de Tokyo, un stage de Jisei-dô pour mes élèves du Japon. Le 1er mai, j’ai été convié à un dîner amical par trois maître d’arts martiaux: Me Kenji Shimazu (école du jû-jutsu Yagyû Shingan-ryû), Me Masaharu Mukai (école de sabre Toyama-ryû) et Me Mitsuo Hataya (école de sabre Toyama-ryû).

Après la démonstration de deux maîtres de sabre au dôjô de Machida, un quartier de Tokyo, nous nous sommes trouvés autour d’une table pour discuter sur les arts martiaux. Une discussion avec  K. Shimazu m’a particulièrement intéressé, me poussant à prendre des notes.

Kenji Shimazu, né en 1938 à Tokyo, est donc le maître principal de l’école classique du Jûjutsu-Kenpô Yagyû Shingan-ryû. Voici un point essentiel que je retiens de sa conversation. K. Shimazu me dit: « J’ai été l’un des premiers à avoir reçu l’enseignement en tai-chi-chuan de Me Wang Shù-jin 王樹金 au Japon.»

En effet, en 1958, Wang Shù-jin (1905-1981) âgé de 53 ans, était venu pour la première fois au Japon présenter les arts martiaux chinois dits internes (nèi-jia-chuan) tels que le tai-chi-chuan, le ba-gua-zhang et le xing-yi-chuan. Puis, à partir du début des années 1960, il s’est rendu au Japon à plusieurs reprises pour enseigner son art. Il est un pionnier de l’enseignement des arts martiaux chinois au Japon.

  1. Shimazu ajouta:

« Son enseignement du tai-chi-chuan était particulier et très différent de ce que vous voyez aujourd’hui. Il nous faisait pratiquer des séquences de tai-chi-chuan en utilisant toute la force possible. Il fallait nous exercer ainsi pour toutes les séquences du tai-chi-chuan en plaçant la force partout dans le corps. Pour terminer le tao-lu (les séquences du tai-chi-chuan), il nous fallait deux heures. Au bout d’une fois complète, nous étions totalement épuisés. »

J’ai été très surpris de l’entendre. J’avais moi-même appris cette forme de tai-chi-chuan et m’y exerçais depuis plus d’une trentaine d’années. Ce qui avait d’abord attiré mon attention était le fait de s’exercer à des séquences de tai-chi-chuan en employant toute la force possible. Ensuite, ça a été le temps nécessaire pour finir le tao-lu dans ces conditions: deux heures. En effet, pour l’exécution de cette forme du tai-chi-chuan, on distingue habituellement trois modes d’exécution: rapide (5 à 7 minutes), à vitesse moyenne (15 à 20 minutes) et  lent  (30 à 35 minutes). K. Shimazu a continué ainsi:

« Je dois vous signaler que le tai-chi-chuan qu’il nous enseignait n’avait rien à voir avec ce qu’on fait et voit aujourd’hui. Mais quelques années plus tard, il a modifié sa façon de l’enseigner. Le tai-chi-chuan a été modifié aussi par ses élèves qui sont devenus plus tard célèbres au Japon […]. »

Ce sur quoi je lui ai posé une question:

  « Vous exerciez-vous alors au tai-chi-chuan avec des contractions musculaires?

– Bien sûr, m’a-t-il répondu.

« Depuis le début jusqu’à la fin, il nous fallait contracter tous les muscles du corps. Dès qu’on se relâchait, le maître nous corrigeait. Cela durait deux heures! Vous vous rendez compte? C’était épuisant. Il n’y a personne qui pratique le tai-chi-chuan de cette façon aujourd’hui, n’est-ce pas? »

Je lui ai alors posé une autre question:

« En vous écoutant, je ne peux m’empêcher de comparer le tai-chi-chuan que vous avez appris de Me Wang Shù-jin avec l’exécution du kata Sanchin de l’école Gôjû-ryû de karaté. Vous exerciez-vous alors au tai-chi-chuan à la manière du kata Sanchin de cette école?

 « Bien sûr, mais c’était plus pénible encore, bien plus pénible!  Une exécution du kata Sanchin ne dure que quelques minutes. Mais le tai-chi-chuan de Wang Shù-jin durait deux heures! Sans aucun relâchement! »

J’ai été très heureux d’avoir pu avoir cet entretien. Le propos de K. Shimazu m’a renforcé dans certaines de mes hypothèses sur la méthode du tai-chi-chuan. Je pense qu’il y a une forte corrélation avec la méthode du yi-chuan. J’en suis venu à me dire qu’en yi-chuan également, il pouvait y avoir certains malentendus sur la méthode.

Pour en revenir à l’enseignement initial de Wang Shù-jin, non seulement quelques autres maîtres de tai-chi-chuan, mais aussi les élèves directs de Wang Shù-jin reconnus comme étant ses successeurs s’exercèrent au tao-lu et l’enseignèrent très différemment par la suite. Pourquoi?

Nous devons avancer avec prudence tout en réfléchissant sur les trois points suivants:

– Quel était le niveau de Wang Shù-jin en arts martiaux?

– Quelles étaient la forme et la particularité du tai-chi-chuan de Wang Shù-jin?

– Pourquoi a-t-il fini par changer son mode de pratique?

Cette dernière question est essentielle. Les deux premières réponses décideront de l’importance à donner à cette troisième question. Pourquoi existent-ils donc des enseignements qui indiquent des directives opposées?

Au début des années 1980, dans un cercle d’arts martiaux chinois au Japon, j’ai appris la forme du tai-chi-chuan qu’avait enseignée Wang Shù-jin. J’ai rectifié cette forme du tai-chi-chuan lorsque j’ai séjourné une dizaine de jours à Taiwan en 1989. A cette occasion, j’ai étudié le xing-yi-chuan 形意拳, le bagua-zhang 八卦掌 et le tai-chi-chuan 太極拳 sous la direction de Me Lài Tian-zhào, un des élèves de Wang Shù-jin.

Deux ans plus tard, j’ai invité Me Wang Fu-lai, élève de Wang Shu-jin, pour un stage du tai-chi-chuan que nous avons organisé dans la région parisienne. J’ai pu m’exercer sous sa direction durant une dizaine de jours.

Je savais que les deux maîtres Lài Tian-zhào et Wang Fu-lai étaient des condisciples en tant qu’élèves de Wang Shù-jin, et que Wang Fu-lai, l’aîné des deux, était reconnu comme le successeur officiel de l’école de son maître.

J’ai beaucoup apprécié et appris de l’enseignement de ces deux maîtres, surtout de leur précision et de leurs subtilités gestuelles. Les deux maîtres pratiquaient et enseignaient la même forme technique, celle qu’ils avaient apprise de Wang Shù-jin. Pour toutes les techniques, ils s’exerçaient, l’un comme l’autre, avec un grand relâchement du corps. Ils n’acceptaient des élèves aucun geste avec contraction musculaire. Ils n’ont jamais montré ni enseigné aucun usage particulier de la force musculaire.

Bien que j’aie apprécié la finesse de leurs gestes, je n’ai pas été satisfait pour ce qui est de ma recherche de l’efficacité en arts martiaux. J’ai dû constater que ces deux maîtres n’avaient que peu d’expérience en combat. Au contraire, l’un des élèves proches de Wang Shù-jin, témoigne d’une grande capacité en combat de son maître[1].

Nous savons que les capacités et qualités en technique de combat se forment et se renforcent au travers de la pratique du combat. Apparemment, les deux maîtres que j’ai mentionnés plus haut ne pratiquaient pas le combat comme leur maître. Or, si on ne le pratique pas, il n’y a pas lieu de parler d’efficacité. Bien qu’ils aient d’excellentes qualités gestuelles, que j’ai pu apprécier et apprendre, j’ai dû constater également cette divergence fondamentale entre nous. Je ne les ai pas revus depuis.

J’ai continué à m’exercer à la forme du tai-chi-chuan que j’avais apprise de ces deux maîtres. Au cours des années, j’ai dû apporter plusieurs modifications, principalement en suivant deux critères: l’efficacité technique en combat et la logique énergétique conforme au principe du tai-chi. Je continue à pratiquer cette forme du tai-chi-chuan actuellement. Comme je l’ai déjà écrit, je considère que l’authenticité du tai-chi-chuan tient au degré de réalisation du principe et non à la carapace formelle conforme à certaines règles.

Voici les informations que j’ai pu rassembler sur ce point. Wang Shù-jin est né à Tianjin en 1905 et est mort en 1981.

Il commence à pratiquer le xing-yi-chuan et le bagua-zhang vers l’âge de 15 ans et devient officiellement l’élève (bài-shi 拝師)de Zhang Zhàn-kui à l’âge de 18 ans, en 1923.

D’après les documents dont je dispose, à la fin des années 1920, probablement vers 1929 ou 1930, il rencontre Wang Xhiang-zhai (1886-1963) qui demeurait à cette époque à Tianjin. Wang Shù-jin reçoit son enseignement, apprend le zhàn-zhuang (ritsu-zen) durant une année environ. Wang Xhiang-zhai avait quarante ans passé et Wang Shù-jin, environ 25 ans, avec une dizaine d’années de pratique du xing-yi-chuan.

Etant bouddhiste (du courant yi-guàn-dào 一貫道) et très pieux, Wang Shù-jin arrive à Taiwan en 1933 pour diffuser sa croyance. En 1946, après la 2nde Guerre Mondiale, le conflit à l’intérieur de la Chine s’intensifie et en 1949 le régime communiste s’établit, ce qui empêche Wang Shù-jin d’y retourner. Cette année-là, il avait 44 ans. Selon ces mêmes documents, je ne peux savoir s’il était retourné entre temps en Chine. Certains disent que depuis sa venue à Taiwan en 1933, il n’y est pas retourné.

A Taiwan, il fait la connaissance de Chen Pàn-ling (1891-1967) qui avait élaboré une forme de tai-chi-chuan de synthèse avec des éléments du tai-chi-chuan des écoles Yang, Wu, Chen et aussi des éléments techniques du xing-yi-chuan auquel il avait été initié à l’Institut d’arts martiaux Central de Nan-jing (南京中央国術館)….

Extrait du dernier livre de Sensei Kenji Tokitsu : Tai-chi-chuan et Art de Combat: Au-delà de la carapace corporelle Recherches et Réflexions pour une méthode des arts martiaux Disponible sur Amazon.fr

[1] Cf. Kôno Yoshiyuki, Jikyô jisoku («L’ultime enseignement de Maître Wang Shù-jin »), éd. Gendai-Shorin, Tokyo, 2003.

2017 Tai-Chi-Chuan et Art de Combat

Programme pédagogique

Après avoir étudié pendant une dizaine d’années le karaté au Japon, je suis arrivé en France en 1971 pour travailler comme assistant du défunt Me. Kasé tout en poursuivant mes études de sociologie à la Sorbonne. J’avais 23 ans. Je m’entraînais entre 7 à 8 heures par jour.

En 1972, j’ai eu la chance de rencontrer Me. H. Kanazawa qui rendait visite à Me. Kasé chez qui j’étais logé. J’ai eu la chance de recevoir son enseignement. Il nous a montré sa synthèse du karaté et du tai-chi-chuan qui m’avait alors très surpris et profondément intrigué.

Une douzaine d’années plus tard, lorsqu’il vint diriger un stage de karaté à Paris, j’ai assisté à sa présentation finale du kata « Meikyô) ». J’ai été choqué car je n’ai pas eu l’impression de revoir le karatéka qui m’avait si profondément impressionné auparavant. Il m’apparut alors comme une tout autre personne. Après le stage, j’ai eu l’honneur d’être invité par Maître Kanazawa pour le dîner. Lors de notre conversation durant le repas, il m’a proposé de diriger son école SKI en France. C’était un honneur pour moi, mais j’ai refusé tout en le remerciant.

Lors de la conversation, certaines de ses paroles m’avaient profondément choqué.

Le mur de 45 ans

« Dans ma vie de karaté, mon apogée vint quand j’ai eu 45 ans. Depuis cet âge, je suis continuellement en chute et aujourd’hui, je suis rouillé et cassé de partout. »

Ce furent les paroles du maître de karaté Shotokan en qui je portais la plus grande estime pour ses techniques et sa personnalité. Dans le milieu du karaté, je n’avais jamais rencontré jusqu’à ce jour une personne avec d’aussi grandes qualités humaines. Malgré ses fortes compétences, sa modestie et sa compassion pour les autres étaient admirables. Je n’ai jamais changé cette  appréciation.

Ses paroles m’ont poussé à la réflexion sur la méthode et m’a mené à élaborer le concept du « mur de 45 ans » que j’ai développé dans l’une des séries de mes 5 livres sur la méthode.

Stimulé et poussé par les paroles choquantes qu’il avait prononcées, j’ai réfléchi en observant à nouveau les maîtres de karaté que je connaissais. Dans ma voie du karaté en Shotokan, j’ai connu sept maîtres exceptionnels qui m’ont apporté des points de repère et des objectifs. Ils étaient les références de ma pratique. Leurs images m’ont continuellement poussé pour avancer. J’écoutais attentivement jusqu’aux conversations des maîtres, surtout celles des réunions privées, et aussi celles qui se déroulaient dans les vestiaires lors des stages.

J’observais attentivement leurs qualités mais aussi leurs problèmes de santé qu’ils ne montraient jamais aux élèves, que ce soit dans la salle d’entraînement ou lors des stages. En réfléchissant avec le recul, ils ont sans exception heurté ce « mur de 45 ans » qui marquait le chemin déclinant que des élèves admiratifs envers leur maître ne percevaient pas. Sur ces sept maîtres, cinq sont décédés à un âge où ils auraient dû être encore bien actifs. Je trouve cela tellement dommage et je ressens beaucoup de tristesse.

Le « mur de 45 ans » ne se dresse pas tout d’un coup à l’âge de 45 ans. Il commence à se former dès le début de la pratique d’une discipline.

Il y a 40 ans, j’ai eu un élève qui enseignait le karaté dans un dojo de province. Il avait de nombreux élèves parmi lesquels le plus jeune était âgé de 3 ans et demi et qui était vraiment passionné par le karaté. Lors du gala annuel de la région, il emportait toujours un prix de mérite. Il était doué. Lorsqu’il faisait la démonstration d’un kata lors du gala, tous les spectateurs l’applaudissaient avec joie. Le petit garçon était fier.

En effet, les démonstrations de jeunes enfants lors d’un gala de karaté sont spectaculaires et très plaisantes pour des spectateurs enthousiasmés s’exclamant parfois de paroles encourageantes telles que :« c’est un enfant prodigieux ! » Ils ont l’air de penser que le karaté est un sport éducatif. Mais est-ce bien vrai ?

Deux ans plus tard, après l’un des stages que je dirigeais dans le club du professeur de ce jeune garçon, sa mère est venue me voir avec un air inquiet. Elle m’a avoué : « je suis inquiète pour mon fils car lorsqu’il déplie son bras, son coude fait un bruit inquiétant. Pourtant il n’a que cinq ans.» En effet, à chaque extension de bras pour donner un coup de poing, son coude émettait un bruit de craquement. Je n’ai pu que lui conseiller d’aller voir un médecin pour son petit. Un an plus tard, j’ai entendu son professeur  dire que ce jeune élève avait abandonné le karaté…

Selon moi, le « mur de 45 ans » ne se dresse pas d’un seul coup tel un champignon. L’exemple de ce petit garçon démontre que ce mur commence à se former très tôt. Lorsque j’étais étudiant au Japon, j’ai souffert moi-même de maux aux coudes durant quelques années. J’ai eu des fractures sur les deux avant-bras ainsi qu’au tibia. J’ai subi plusieurs autres problèmes, ce qui me fait comprendre les plaintes émises parfois par certains élèves.

Je dirais que les racines du « mur de 45 ans » sont inhérentes à la méthode et au système du karaté contemporain dont la pratique technique contribue à la concrétisation de ce mur, formé par la détérioration articulaire. Puisque j’ai analysé également ce problème dans l’un de mes livres, avançons notre réflexion pour le moment, sans nous attarder.

La plupart de mes prédécesseurs sont malheureusement décédés à un âge où ils pouvaient encore être actifs pour affiner leur art, ce qui m’apporte un sentiment de désolation. Les paroles de Me. Kanazawa ont accentué ma tristesse en me rappelant ces défunts maîtres. Ils étaient d’autant plus brillants que leur souvenir me remplit de sentiments de désolation et de tristesse.

Comment dépasser le mur de 45 ans ?

Il nous faut tenter de dépasser ce « mur de 45 ans », surtout en arts martiaux traditionnels dont la pratique est censée se confondre avec la durée de la vie. Jusque dans les années 1950, la longévité d’une vie au Japon se situait autour de la cinquantaine, alors que de nos jours, celle-ci peut atteindre les 85 ans. Les centenaires ne sont plus rares à notre époque. Si nous pratiquons et continuons à considérer le modèle technique du karaté mis au point dans les années 1930 à 1940 comme des codes divins, il y a forcément un décalage entre la réalité et l’idéal recherché.

Pour que nous pratiquions aujourd’hui de manière positive, il ne s’agit pas de s’exercer en durcissant notre état d’esprit, ni de reproduire les modèles du passé, mais de réfléchir sur une méthode de pratique avec le concours de connaissances rationnelles.

L’objectif et la méthode que je propose

En ce qui concerne ma méthode de pratique, celle-ci comporte  les trois axes suivants :

  1.  la recherche et le renforcement de la santé par l’exercice du kikô ou qi-gong.
  2.  l’exercice corporel qui procure le bien-être par la pratique du tai-chi-chuan.
  3.  obtenir l’efficacité en art martial. Pour ce faire, nous mettons l’accent sur les exercices du ritsu-zen 立禅,  autrement dit du zhàn-zhuang  站椿 .

Pour mieux comprendre l’importance du ritsu-zen ou du zhàn-zhuang, je vous invite à lire dans notre site mon compte rendu du stage 2017 à Lausanne.

Dans la réalité de la pratique, l’ordre de ce schéma pourrait être renversé, c’est-à-dire :

  1. pratiquer les arts martiaux en cherchant à réaliser sa plus grande efficacité,
  2. avec plaisir,
  3. vous pourrez acquérir et renforcer votre santé.

Autrement dit, les efforts donnés pour rechercher l’efficacité en art martial comporteront du plaisir pour finir par consolider notre santé. Dans ce cas, tout en poursuivant une pratique plaisante, nous obtenons l’efficacité tout en renforçant notre santé.

J’ai nommé la pratique de ma méthode par le terme «  Jisei-dô ». Jisei  ou 自成 signifie « pratiquer une discipline soi-même afin de se former soi-même » et dô ou signifie l’itinéraire ou la voie de la vie, car le Jisei-dô se pratique tout au long de la vie.

Il ne s’agit pas simplement de parler ou d’observer pour comprendre de manière intellectuelle l’idée et la façon de pratiquer, mais avant tout de pratiquer soi-même (ji-sei) comme chacun dirige l’itinéraire de sa propre vie (dô).

Pour la réalisation de cet objectif, je conçois la synthèse des trois disciplines suivantes :

  1. Le Kikô (Qi-gong en Chinois) pour la santé.
  2. Le tai-chi-chuan pour le plaisir d’activer le corps.
  3. L’approfondissement d’une discipline des arts martiaux que chacun choisit pour développer l’efficacité. En ce qui me concerne, j’ai choisi un art martial de percussion (chuan), étant donné que ma formation de base était le karaté.

Le concept du Jisei-dô自成 s’appliquerait plutôt à n’importe quel art au sens large du terme : ce peut être l’art de la musique, de la danse, de la peinture, de la sculpture, du théâtre….

J’ai connu des artistes qui pratiquaient leur art en le confondant avec leur propre vie.). Ils produisent leur art comme ils créent leur mode de vie. Je me suis dit qu’ils pratiquaient leur Jisei-dô. Dans ce sens, le Jisei-dô n’est pas une discipline institutionnalisée, et en en parlant d’une manière plus rigoureuse, il n’est même pas une école, mais un mode de vie. Je pratique donc Tokitsu-ryû Jisei-dô.  Le mode de pratique du Jisei-dô n’est pas unique.

 La pratique du  Tokitsu-ryû Jisei-dô

            1– La pratique des arts martiaux nécessite le dynamisme corporel, découlant en premier lieu sur la pratique et  la recherche de la santé physique qui est pour nous le kikô ( appellation japonaise du terme Chinois qi-gong, tout comme le taï-chi-chuan s’appelle taï-kyoku-ken en Japonais). Nous appliquons dans ce domaine le Yayama kikô (qi-gong mis au point par le Dr. Yayama). Cette méthode est basée en particulier sur la mobilisation de la colonne vertébrale et le renforcement des muscles profonds liés à la mobilité de la colonne vertébrale.

La mobilité de la colonne vertébrale est liée à l’activation des sièges de l’énergie vitale, appelés chakras en yoga. Ces sièges produisent chacun une forme particulière de vibration. Dans le domaine de la médecine de vibration dont le Dr. Yayama est un praticien, plus d’une quarantaine de  chakras (sièges de l’énergie vitale) sont repérés. En incluant la recherche de l’activation des chakras, notre exercice débordera de la simple gymnastique  corporelle car il va naturellement comporter une forme de méditation. En effet la pratique du kikô (qi-gong) nécessite un travail de « nèi-shi » : 内視 qui signifie « regarder l’intérieur du corps ». C’est une sorte de méditation.

            2– Nous pratiquons le tai-chi-chuan pour mettre en oeuvre les acquis de la pratique du kikô (qi-gong) afin de nous procurer le plaisir d’activer notre corps et notre bien-être, tout en nous exerçant aux gestes techniques variés du tai-chi-chuan. Nous appelons parfois le tai-chi-chuan : le kikô (qi-gong) dynamique.

Mais c’est trop simplement dit.

Il ne suffit pas de s’exercer simplement aux séquences du « taï-chi-chuan ». Si nous nous exerçons au  taï-chi-chuan en aiguisant notre « regard interne», nous pouvons découvrir que dans notre corps,  il existe plusieurs zones de muscles que notre intention ne parvient pas à activer. En quelque sorte, ces zones restent endormies. Pour augmenter nos capacités dynamiques, il faut les réveiller, mais aussi, pour développer les énergies vitales, l’activation des muscles internes et profonds doivent contribuer à stimuler et activer les organes vitaux et les viscères. Il faut nous exercer de sorte que le système nerveux active les muscles concernant ces fonctions.

            3– Sur la base de ces deux types de pratique précédents, nous nous exerçons à l’art du combat.

         La pratique positive de l’art du combat

Quel que soit la discipline, du moment qu’il existe des cadres réglementés, la pratique sportive du combat est une simulation. Pour qu’un pilote d’avion puisse prendre les commandes « réellement », combien d’heures d’exercices de simulation de vol aurait-il dû effectuer auparavant?

Pour nous qui vivons dans une société en paix (en principe), il serait préférable que l’exercice comporte les deux formes de qualités précédemment indiquées : la pratique du combat comporte une forme d’amusement, mais même en pratiquant le combat avec sérieux, c’est aussi l’exercice pour la santé, la sensation de bien-être et l’efficacité.

La méthode Hida : comment renforcer le corps et l´esprit

La méthode de Hida : comment renforcer le corps et l´esprit

 Aujourd’hui, la méthode des arts martiaux trouve en grande partie sa signification dans l’équilibre qu’elle apporte à notre vie. De ce point de vue, j’ai constaté un déséquilibre dans le travail des arts martiaux qui nécessite sans cesse le recours à d’autres méthodes spirituelles ou énergétiques pour compenser certaines défaillances ou déséquilibres. En ressentant les manques de la méthode du karaté, j’ai entrepris une recherche qui m’a mené à l’étude de différentes écoles qui, au Japon et en Chine, pratiquent un travail énergétique et parmi elles la méthode Hida.

 Qui était Harumitsu Hida ?

Harumitsu Hida
Harumitsu Hida

Harumitsu Hida était de santé très fragile. Adolescent, il décida d’améliorer son état de santé et commença à étudier seul, l’anatomie, la physiologie, en même temps que les différentes méthodes traditionnelles de renforcement physique orientales et occidentales. Il aboutit à prendre conscience du rôle essentiel du tanden, clef de voûte des arts martiaux orientaux et en approfondit la connaissance. Par ses longues recherches solitaires, et par un travail d’introspection dirigé principalement sur son corps, il finit par établir sa propre méthode qu’il nomma « Sei-chûshin-dô » (la voie du centre véritable). Grâce à cette méthode, il acquit des capacités physiques et mentales exceptionnelles et réalisa, à plusieurs reprises, des exploits surprenants.

Je pense que votre intérêt pour H. Hida et pour sa démarche augmentera si vous savez à quelle sorte de capacités il était parvenu, bien qu’à première vue leur véracité suscite quelques doutes. Cependant, il existe de nombreux témoignages concordants sur ces points. Citons quelques phrases que je traduis de son ouvrage « Sei-chüshin-dô », Hidashiki kyôkenjutsu, Ed. Sôjinsha, Saïtama 1980 :

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« Le 18 Juin 1922 (il était âgé de 39 ans), dans la nuit, je suis monté dans mon dôjô qui est une petite cabane de 4 m² solidement bâtie sur les grosses branches d’un arbre énorme… J’ai fait l’exercice des muscles grand oblique, qui est le quatrième de mes exercices de base. C’est celui des exercices de base auquel j’attache la plus grande importance.

Je me suis mis en position debout, les pieds largement écartés, en cambrant le bassin, j’ai levé les mains par les côtés jusqu’au-dessus la tête, tout en inspirant. A ce moment les genoux sont bien tendus et il faut sentir le poids du corps descendre jusqu’aux orteils.

J’ai croisé les mains au-dessus de la tête et abaissé les bras tendus en expirant. En même temps, j’ai rentré la poitrine, creusé le plexus solaire, poussé le bassin en arrière et donné une forme ronde à la partie basse du ventre. En même temps, j’ai fléchi les genoux et j’ai abaissé le centre de gravité en ramenant le poids du corps sur les talons.

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J’étais absorbé dans la répétition de cet exercice, ignorant ce qui était en face de moi.

 

J’ai ressenti tout d’un coup une grande puissance, effrayante, qui a jailli à partir du centre de mon corps, situé entre le bassin et le ventre, comme si j’avais entendu un son puissant.

 

J’ai eu l’impression que cette force traversait le parquet, pénétrait dans la terre, atteignait le centre de la terre, puis partait vers l’infini de l’univers. Je me suis dit :

« Oh ! C’est une force infinie ! »

 J’ai été convaincu qu’il s’agissait de l’énergie infinie, celle de l’univers, la source même de la vie. J’ai été rempli d’une immense joie, une joie consistante et tranquille à la fois, comme une montagne dans le calme profond du cosmos…

Rempli de joie, j’ai effectué l’exercice des muscles obliques en utilisant du kiaï. Lorsque j’ai posé puissamment mon pied droit sur le sol avec un kiai, j’ai entendu un bruit sourd.

  Qu’est ce qui était arrivé ? J’ai vu un trou de la forme de mon pied dans une solide planche de 2,5 cm d’épaisseur. Une seconde fois, puis. une troisième fois, j’ai effectué le même exercice. A chaque essai, mon pied a traversé la planche qui n’offrait aucune résistance. Au quatrième essai, en traversant la planche, mon pied a rompu le bois de support de 12 cm d’épaisseur en marquant nettement la forme du talon. Aujourd’hui je conserve dans mon dôjô la planche et le bois du support cassé pour commémorer cette expérience.

 Qu’est ce que cela veut dire ? Par la suite j’ai examiné avec soin la position et le mouvement de mon corps lorsqu’une si grande énergie l’a traversé. J’ai attentivement cherché pour quelle raison une telle force avait jailli.

J’ai compris. C’est du centre, brûlant comme un fer rouge, qu’émane une sincérité pure. J’avais traversé et étais allé au-delà des exercices basiques du kata, c’est-à-dire que j’avais formé deux forces équivalentes dans le ventre et dans l’arrière de bassin, ce qui nécessite une forme cambrée du bassin, les fesses sont bien poussées en arrière, le bas du ventre est poussé vers le bas, le plexus solaire n’est plus creusé et le centre de gravité était dirigé au-dessus du centre de chaque pied. C’est cela la forme juste.

 Après avoir traversé bien des difficultés, j’étais parvenu à une victoire finale. Il n’y a que ce principe qui puisse renforcer le corps et l’esprit à ce degré. Que cette sensation est agréable et pure. Comment pourrais-je communiquer aux autres cette expérience ? ».

 La méthode de transformation

hida-7En poursuivant l’élaboration de sa méthode, H. Hida tente ensuite de diminuer le temps requis pour les exercices quotidiens car il pense qu’il ne s’agit pas de s’exercer durant plusieurs heures chaque jour, mais de s’exercer le plus brièvement possible pour déclencher une marche juste du corps pour toute la journée. Il pense que dix minutes par jour d’exercice quotidien doivent suffire pour appliquer la méthode. Il écrit ensuite :

« Au fur et à mesure que j’avançais dans ma recherche j’ai commencé à raccourcir le temps. En commençant à dix minutes, je suis arrivé à cinq minutes, à deux minutes et demie. Finalement, aujourd’hui je n’ai besoin que de 40 secondes pour effectuer

les vingt gestes de mon exercice afin de faire jaillir une grande énergie du centre du corps. Pourtant je n’aurais jamais imaginé qu’une telle chose soit possible… ». hida-2

Dans sa démarche H. Hida adopte une attitude scientifique mais, depuis la nuit du 18 Juin 1922, il semble avoir acquis des capacités inexplicables. Il effectue, devant de nombreuses personnes, différentes expériences surprenantes, en disant : « Ce sont des choses dérisoires, , tout à fait logiques. ».

 

A suivre…

Kenji Tokitsu