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Zanshin

En art martial japonais, on entend parfois le mot zanshin. Que signifie-t-il ? Je vais préciser le sens de ce terme et ajouter quelque interprétation personnelle.

J’écris cet article pour répondre à la demande de Vincent Leduc, mon élève karatéka Belge, 6ème dan. Je vais donc à la fin de ce texte préciser ce concept en relation avec le karaté.

Dans le dictionnaire japonais, deux acceptions sont données pour le mot zanshin. Les notices d’explications étant courtes, je rajoute mon commentaire personnel en italique.

1 – L’esprit qui demeure, ou le fait de laisser demeurer l’esprit.

– L’esprit qui ne se détache pas.

– Le fait de ne pas se satisfaire totalement des choses ou des actes.

2 – L’état d’esprit recherché et pratiqué en kendô ou en kyûdô (tir à l’arc).

En kendô : l’attitude mentale qu’on maintient après avoir frappé.

Frapper avec le shinaï (en kendô) correspond à l’action de pourfendre avec le sabre. L’explication du dictionnaire signifie : ayant frappé (pourfendu) l’adversaire, votre esprit ne doit pas s’arrêter à cette action. Vous devez être en mesure d’agir face à un autre adversaire éventuel, tout en maintenant votre vigilance sur le premier adversaire. Il ne s’agit pas d’arrêter brusquement le geste, ni de continuer ce geste dans le vide. Même si le geste s’arrête, l’esprit est toujours en action sans être sous tension. La vigilance, la disposition, l’énergie demeurent tandis que l’action d’attaque semble achevée…

En kyûdô : le maintien de la tension mentale après avoir lâché une flèche.

Votre corps est en symbiose avec la cible. Vous lâchez une flèche. Qu’elle touche au but ou non, votre action continue à résonner dans votre corps et votre esprit. L’action de tirer la flèche est finie, mais non l’esprit de faire cette action, puisque la résonance du geste continue à demeurer en vous. Lâcher une flèche ne signifie pas la fin de l’action de tirer cette flèche.

Dans la pratique des arts martiaux, on se réfère au second sens.

Le karaté moderne met une grande importance dans la technique de la réalisation du kimé dont le concept s’inspire de l’idée de zanshin que nous venons de voir.

Si vous avez une formation en karaté, je vous invite à porter votre attention sur votre corps lorsque vous réalisez le kimé. Que se passe-t-il dans votre corps ? Vous contractez des muscles de sorte que votre corps se bloque instantanément afin d’exprimer la force et la précision en technique. Le karaté moderne préconise cette forme d’expression de force associée à une technique.

Si vous compariez les tensions pour réaliser le kimé avec ce que j’ai écrit en caractères italiques, vous devriez vous rendre compte de quelques différences.

Car, en vous exerçant à une technique avec le kimé, vous êtes pendant un instant dans une posture figée dans laquelle vous exprimez une précision et une force du geste. Si vous pouviez vous observer, vous verriez qu’à cet instant précis, vous vous êtes bloqué. Si vous vous observiez davantage, vous verriez que vous êtes empêché de faire un autre mouvement. Ce qui signifie qu’à cet instant précis, vous vous êtes vous-même interdit de réagir face à l’attaque éventuelle d’un autre adversaire. Cela ne peut pas être une attitude d’art martial.

C’est une des raisons pour lesquelles je considère personnellement que la mise en place du kimé dans le karaté moderne n’est pas une réussite quant à l’application du concept zanshin.

En comparant cette situation avec le commentaire que j’ai rajouté en italique, vous pourriez aisément vous rendre compte de la différence. Dans le karaté originel d’Okinawa la situation était bien différente. (Je l’expliquerai dans d’autres textes que celui-ci.)

Une question demeure.

Si le kimé s’inspire du zanshin en arts martiaux japonais, alors pour quelle raison le modèle du kimé actuel est-il apparu ? Cette interrogation nous conduira à une réflexion socio-culturelle et historique. Je vous laisse y réfléchir. Je me contente ici de présenter quelques petits éléments historiques.

Auparavant, voici une petite anecdote pour terminer cette brève réflexion sur le zanshin.

« Un célèbre maître de kendô du 20ème siècle prenait le thé avec son élève sur une terrasse donnant sur le jardin. L’élève posa une question au maître sur ce qu’est zanshin. En guise de réponse, le maître jeta brusquement le contenu du thé dans le jardin. Puis il lui montra le fond de la tasse où restaient quelques gouttes de thé. Il dit alors : « C’est ça le zanshin. »

Brève aperçu historique du karaté moderne

J’entends par karaté moderne un ensemble des courants et d’écoles de karaté formés et développés après 1920 sur l’île principale du Japon. Je distingue quatre périodes dans l’histoire du karaté moderne.

1) Première période (1921-1945).

L’introduction du karaté d’Okinawa dans l’île principale du Japon. Celle-ci commence en 1921 et continue jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale. C’est une période de tentative d’un alliage de karaté d’Okinawa avec celui de la tradition des arts martiaux japonais.

2) Deuxième période (1945-1970).

Après la Guerre jusqu’à la fin des années 1960. C’est une formation du karaté moderne qui associe le karaté de la première période avec une certaine tendance à la compétition sportive. C’est la naissance de ce qu’on appelle « karaté traditionnel ».

3) Troisième période (1970-1990).

Après le premier championnat du monde de karaté en 1970 à Tokyo, le karaté a connu un essor à l’échelle mondiale. En s’appuyant sur la vague des films de Bruce Lee qui viendra quelques années plus tard, le karaté a connu une réelle expansion dans le monde jusqu’à la fin des années 80.

4) Quatrième période (1990- jusqu’à nos jours).

Depuis les années 90, le karaté entre dans une période de régression. L’engouement de la période précédente s’amenuisant, le nombre de praticiens diminue. Parallèlement, les arts martiaux Chinois, entre autres le tai-chi-chuan, connaissent une montée d’appréciation publique.

   Conclusion

Dans cette classification historique du karaté moderne, nous nous situons actuellement dans la quatrième période.

Je pense que le concept du kimé a été formé et développé au cours de ces périodes historiques où le karaté devait se former comme une discipline d’art martial à la fois traditionnelle et sportive. Le karaté moderne devait se développer en tant que sport de spectacle tout en maintenant une sobriété de l’art martial traditionnel japonais.

En quelque sorte, le karaté moderne est le produit d’un dilemme : se former pour le spectacle tout en réussissant à maintenir la sobriété de l’art martial. Nous le constatons bien dans l’anecdote de la tasse de thé : comment peut-on former un spectacle avec une goutte de thé au fond d’une tasse ? La réflexion sur zanshin en est la réponse.