Actualité de la pensée de Miyamoto Musashi (1994)

Actualité de la pensée de Miyamoto Musashi (1994)

Miyamoto Musashi (1584-1642) 


Miyamoto Musashi est probablement le maître de sabre le plus connu en Occident. Il en est de même au Japon à une échelle bien plus importante. Les personnes qui ne s’intéressent pas aux arts martiaux, les enfants, les femmes, les jeunes… tous le connaissent.
Musashi est connu principalement par son ouvrage « Gorin-no-sho » (Ecrits sur les cinq éléments). De plus, depuis le XVIIIe siècle, plusieurs pièces de théâtre populaire se sont inspirées de l’histoire de Musashi et ont été souvent représentées, ce qui l’a rendu populaire mais, en même temps, a accentué les déformations des faits historiques et de sa personnalité. Mais ce qui a fait définitivement de Musashi un maître légendaire au Japon est le roman de Yoshikawa Eiji publié à la veille de Seconde Guerre mondiale. Ce roman intitulé « Miyamoto Musashi » a été traduit en français sous le titre « La pierre et le sabre ». Il faut cependant reconnaître qu’il existe un certain décalage entre la traduction et le livre original de E. Yoshikawa. 
Les Japonais ont trouvé dans l’image de Musashi, présentée par la plume de Yoshikawa, une représentation de l’homme idéal : celui qui, avec ses qualités et ses défauts, sait dépasser ses sentiments et persévérer dans l’effort pour s’améliorer, se perfectionner et qui parvient à comprendre le sens profond de la vie grâce à un approfondissement de l’art, l’art du combat… Certains appellent Yoshikawa Musashi le personnage de Musashi décrit par l’écrivain Yoshikawa qui a touché et a fait vibrer des fibres sensibles du coeur des Japonais.

L’image de Musashi chez les Japonais 

De tous les maîtres de sabre japonais, Miyamoto Musashi est probablement le plus connu en Occident. Il en est de même au Japon à une échelle bien plus importante. Les personnes qui ne s’intéressent pas aux arts martiaux, les enfants, les femmes, les jeunes… tous le connaissent. Musashi est connu depuis longtemps au Japon, principalement par son ouvrage « Gorin-no-sho » (Ecrits sur les cinq éléments). De plus, depuis le XVIIe siècle, plusieurs pièces de théâtre populaire se sont inspirées de l’histoire de Musashi et ont été souvent représentées, ce qui l’a rendu populaire mais en même temps a accentué les déformations des faits historiques et de sa personnalité. Mais ce qui a fait définitivement de Musashi un maître légendaire au Japon est le roman de Yoshikawa Eiji publié à la veille de Seconde Guerre mondiale. Ce roman intitulé « Miyamoto Musashi » a été traduit en français sous le titre « La pierre et le sabre ». Il faut cependant reconnaître qu’il existe un certain décalage entre la traduction et le livre original de E. Yoshikawa. Les Japonais ont trouvé dans l’image de Musashi présentée par la plume de Yoshikawa une représentation de l’homme idéal : celui qui, avec ses qualités et ses défauts, sait dépasser ses sentiments et persévérer dans l’effort pour s’améliorer, se perfectionner et qui parvient à comprendre le sens profond de la vie grâce à un approfondissement de l’art, l’art du combat… Certains appellent Yoshikawa Musashi le personnage de Musashi décrit par l’écrivain Yoshikawa qui a touché et a fait vibrer des fibres sensibles du coeur des Japonais. Quelques années avant la Seconde Guerre mondiale, une polémique s’est développée à propos de Musashi parmi les écrivains traitant de sujets historiques. Si certains appréciaient la qualité et la valeur de ses oeuvres, son niveau en sabre et sa personnalité, d’autres les dépréciaient. Yoshikawa fut impliqué dans cette vague de polémique sur Musashi mais il préféra ne pas formuler son opinion d’une manière claire sur le moment en disant : « j’exprimerai ma pensée plus tard. ». En effet, peu du temps après, il commença à publier une série de feuilletons intitulée « Miyamoto Musashi » dans le quotidien le plus important. La série dura plusieurs années et provoqua la passion du public. La polémique s’éteignit peu à peu emportée par l’image de Musashi dressée par Yoshikawa. Ainsi est née la légende moderne de Musashi. D’après le roman de Yoshikawa, un grand nombre de films sur Musashi a été tourné avec les acteurs les plus célèbres, en particulier le défunt Toshiro Mifuné. Plus d’une vingtaine d’auteurs contemporains ont écrit une vie romancée de Musashi.

Best-seller aux USA, puis au Japon.

Durant les deux dernières décennies, la pensée stratégique de Musashi a connu une nouvelle vogue avec le « Gorin-no-sho », l’oeuvre principale de Musashi. Cette tendance s’est amorcée lorsque les Japonais ont su que le Gorin-no-sho était devenu un best-seller aux Etats-Unis car les hommes d’affaires américains semblent l’avoir beaucoup apprécié, y trouvant des idées stratégiques pour les guerres économiques internationales. Les Américains y auraient-ils trouvé quelques secrets de l’efficacité de l’économie japonaise des années 70-90 ? Lorsque cette nouvelle se répandit au Japon, les Japonais découvrirent l’oeuvre de Musashi. En effet, si tous les Japonais connaissaient le nom de Musashi, bien peu connaissaient son oeuvre. Plus d’une quinzaine de livres traitant du Gorin-no-sho au point de vue économique et politique ont été publiés. Les Japonais apprécient à nouveau Musashi considérant que son livre contient certainement des enseignements importants pour la stratégie économique puisque des hommes d’affaires américains l’ont si hautement apprécié. C’est ainsi qu’au Japon des livres sur Musashi deviennent à nouveau des best-sellers. 

Stratégie économique 
Quels secrets contient donc ce livre ? J’ai lu plusieurs ouvrages qui présentent la pensée stratégique de Musashi à partir du Gorin-no-sho mais la manière dont les économistes l’interprètent m’a semblé non seulement rudimentaire et banale mais parfois erronée du point de vue littéraire. Par la suite, j’ai rectifié mon jugement en me demandant si ce ne sont pas justement ces principes banaux et rudimentaires qui manqueraient dans les activités économiques d’aujourd’hui. Musashi comprend toujours le phénomène du combat avec deux versants : l’individuel et le collectif. Pour lui, les capacités que l’on développe par l’entraînement individuel au combat doivent être transposables dans les combats collectifs et la stratégie militaire globale, d’où la possibilité de transposition en politique et en économie. Confrontés à la réalité de l’activité économique, nous avons tendance à être pris dans des enchevêtrements de détails d’intérêt immédiat et, de ce fait, à perdre de vue la situation globale. Il arrive que l’on fasse beaucoup d’économies à un échelon, tout en gaspillant à un échelon plus important. L’enseignement de Musashi porte sur la stratégie dans ces deux dimensions et il la décrit à la manière tranchante de la lame du sabre. C’est probablement la cause de la simplicité apparente de son texte. Mais il est vrai que les hommes d’affaires n’attachent pas une grande importance à la rigueur du texte ; il leur suffit d’obtenir un enseignement du fond. En tout cas, je pense que la traduction américaine de ce texte comporte pas mal d’erreurs car, dans la traduction française faite à partir du livre américain, j’ai relevé plus de trois cents erreurs plus ou moins graves portant sur le sens des mots et la construction des phrases, ce qui déforme la signification originelle du texte. Cela n’aura pas tellement d’importance pour ceux qui se contentent d’en connaître les grandes lignes mais ne convient pas pour une lecture sérieuse. C’est pourquoi j’ai commencé à traduire en français intégralement le texte du Gorin-no-sho d’une manière rigoureuse car j’ai voulu que cette ſuvre qui m’est chère soit connue dans son plein sens. Cet élan m’a conduit à la traduction des autres documents concernant l’art et la vie de Musashi et j’ai décidé d’écrire une thèse. J’ai rédigé à partir de cette thèse, soutenue à l’Université de Paris VII en Langue et Civilisation d’Extrême-Orient, un livre qui a été récemment publié (1998). Personnellement, depuis trente ans, je lis régulièrement le Gorin-no-sho en y trouvant des enseignements importants pour mon karaté. Il s’agit pour moi d’un ouvrage essentiel.

Les combats de Musashi 
Musashi a livré une soixantaine de duels durant sa jeunesse, avant d’atteindre l’âge de 30 ans. La plupart de ses adversaires sont morts. Si nous calculons approximativement, il a combattu en un duel mortel tous les deux mois durant dix ans. Avec quelle tension a-t-il vécu ! Ce n’est pas qu’il ait arrêté de combattre à 30 ans. Il continue la voie du sabre et il combat un grand nombre de fois en cherchant désormais à répondre aux défis par l’enseignement. La qualité de son combat se transforme après 40 ans. Lorsqu’il combat contre les adeptes d’autres écoles, il ne les tue plus. Il l’emporte sans porter un coup mortel. Il l’emporte tantôt en brisant le bokuto (sabre en bois) de l’adversaire, tantôt en faisant tomber le sabre par un coup de bokuto. Vers la fin de sa vie, il semble avoir acquis la capacité de dominer l’adversaire par l’émanation d’une énergie étrange : le ki. Il donne quelques indications sur cet état de combat dans le « Gorin-no-sho » car il l’a écrit à la veille de sa mort, cependant le sens n’apparaît pas sans un examen attentif de son texte.

L’enseignement et la transmission 
On dit souvent que Musashi était un autodidacte car c’est ce que Yoshikawa écrit dans son roman. Certains adeptes d’arts martiaux japonais le pensent. Mais la réalité est différente. Il a reçu un enseignement traditionnel de sabre qui était transmis dans sa famille. Son père Miyamoto Munisaï était maître de sabre et excellait en plusieurs autres disciplines telles que le jujutsu, la lance… Son grand-père Hirata Shokan avait fondé une école de sabre Tori-ryu. C’est en s’appuyant sur cet apprentissage familial que Musashi a élaboré plus tard des techniques personnelles. La particularité de son sabre est connue sous le nom de nito : technique des deux sabres. Mais il n’est pas le premier à avoir utilisé les deux sabres. Sur le champ de bataille, lorsqu’un guerrier était entouré d’ennemis, il utilisait souvent spontanément les deux sabres. Musashi a systématisé cet usage dans son école. Nous avons tendance à penser que, dans l’école des deux sabres, on combat en utilisant les deux sabres, tantôt pour parer, tantôt pour pourfendre. En kendo moderne, le sabre court est utilisé uniquement pour parer ou pour déplacer le sabre de l’adversaire. Lorsque vous donnez à l’adversaire un coup avec le sabre court, l’arbitre ne compte pratiquement jamais de point. C’est curieux, mais c’est comme ça. En tout cas, nous avons tendance à penser qu’on utilise le sabre court comme un sabre long réduit. On ne pense presque jamais à une technique plus spontanée : lancer un sabre. En effet, lorsqu’on utilisait les deux sabres, on devait savoir lancer le sabre court. Musashi excellait au lancement du sabre et du couteau. Selon un document, « Musashi était capable de transpercer une pêche flottant sur un ruisseau en lançant son sabre court. ». Il a aussi élaboré une forme particulière de couteau à lancer. Sa technique du lancer est transmise sous le nom de Musashi-ryu shuriken. Quelques écoles fondées à partir de l’enseignement de Musashi se sont spécialisées dans la technique du lancer de sabre court durant le combat. En ce cas, le droitier porte le sabre court de sa main droite. Mais la technique du lancer de sabre est surtout efficace lorsque l’adversaire ignore cette possibilité. C’est pourquoi la technique du lancer de sabre n’a pas été transmise d’une manière ouverte. A l’époque des samouraïs, lors d’un duel, si vous teniez le sabre long de la main gauche et le sabre court de la main droite en le brandissant au-dessus de l’épaule droite, votre adversaire averti aurait pu se méfier d’un éventuel lancement du sabre court. Mais si vous les tenez à l’inverse à la façon d’un gaucher, il ne se méfiera pas. Musashi semble avoir été gaucher. 

L’influence de Musashi en budo 
La technique des deux sabres, nito, a souvent été considérée en kendo moderne comme « perverse » ; de ce fait, peu d’adeptes l’utilisaient. Cependant, cette technique commence à être appréciée à nouveau en kendo moderne. Indépendamment de cette technique, la pensée stratégique et technique de Musashi a été citée maintes fois par des maîtres de kendo depuis le XVIIe siècle. Si sa pensée technique a directement influencé les autres écoles de sabre et aussi le naginata, la lance et le bâton, son état d’esprit stratégique a influencé le jujutsu, le judo et aussi sur le karaté. Par exemple, le défunt Oyama Masutatsu, maître fondateur du karaté Kyokushinkaï, prenait Musashi pour modèle. Comme lui, nombre de maîtres de karaté s’inspirent de la vie de Musashi. Mais, dans la plupart des cas, l’image de Musashi correspond plutôt à celle qui est forgée par l’écrivain E. Yoshikawa qu’au personnage historique. En ce sens aussi, Yoshikawa a bien touché l’esprit et la sensibilité des Japonais. L’influence de Musashi s’exerce donc de deux façons : par son oeuvre, le Gorin-no-sho et par le roman. 

L’Ecole de Musashi d’aujourd’hui 
L’Ecole de Musashi se perpétue aujourd’hui sous le nom de Hyoho Niten Ichi Ryu. Plusieurs maîtres se proclament l’héritier authentique de son enseignement. En 1986, j’ai rendu visite à maître Masayuki Imai, maître principal d’un courant de l’école de Musashi. (Voir photo). Il m’a montré un bokuto qu’a fabriqué Musashi. J’ai été ému en tenant ce bokuto que Musashi portait quotidiennement à la place d’une canne. Il m’a frappé par la noblesse de sa forme et par son parfait équilibre. Sur la lame du bokuto, était gravé un poème : Kanryu Tsuki wo obite Sumerukoto Kagamino gotoshi. 
Je traduis ce poème :
Tel un miroir, le courant d’une rivière hivernale reflète la lune, pourtant il est transparent.

Plonger la main dans l’eau glacée et rapide évoque un froid coupant comme la lame du sabre. La rapidité, c’est aussi le dynamisme du combat. En même temps la surface de l’eau donne l’image de la pureté et du calme. Si la surface se trouble, la lune sera morcelée. Ce poème, souvent cité pour décrire l’état d’esprit du sabre montre en effet la double composante de la violence et du calme.

Kenji Tokitsu