Le corps de kendô

Le corps de kendô

Beaucoup de praticiens d’arts martiaux penseront qu’un shinaï de kendô est léger – environ 500 g -, donc facile à manier. C’est ce que je pensais aussi. Très vite, j’ai dû rectifier mon opinion, car un shinaï de 500 g devient très lourd dès que vous commencez à faire le combat, surtout face à un adversaire de niveau supérieur. Vous ressentirez vivement la différence de 50 g en plus ou en moins. Votre action d’attaque et de défense prend du retard par rapport à votre perception concernant le poids du shinaï.

Mon préjugé s’était dressé tel un mur. En faisant face à ce premier obstacle, j’ai pu percevoir la pratique du kendô d’une manière différente ainsi que celle du kenjutsu, l’art du sabre classique.

Pour se faire une opinion sur l’art du sabre, il faut comprendre qu’un vrai sabre est bien plus lourd qu’un sabre en bambou (shinaï). Surtout le sabre dont on se servait durant la période des guerres féodales (15ème au 16ème siècle) et du début de l’époque Edo (17ème siècle) : celui-ci était trois fois plus lourd qu’un shinaï, sinon plus. Dans ces conditions, même si vous parvenez à manier aisément un shinaï ou un bokutô (sabre en bois), il n’est pas certain que vous puissiez en faire autant avec un vrai sabre.

Indépendamment de cette remarque, quelques rares maîtres du kendo actuel, âgés de 80 ans, savent déployer leurs capacités incontestables en combat avec le shinaï (sabre en bambou).  Ce n’est pas uniquement par leur habileté technique basée sur l’expérience, mais grâce à leurs capacités corporelles construites.

« Un tel maître, 8ème dan, âgé de plus de 80 ans, étant diminué en force et en souplesse, est incapable d’attacher les ficelles de son armure derrière son dos. Il se fait aider par ses élèves pour les attacher. Mais, une fois son shinaï en mains, il est capable d’exprimer une grande force au combat avec un coup percutant du shinaï et avec son corps (tai-atari) qui peut renvoyer son adversaire… ».

J’ai entendu ce même type de remarque à plusieurs reprises.

Je pense que cette capacité corporelle se constitue grâce à l’ensemble des qualités de la personne : force physique, force du ki (qi), habiletés corporelles et perceptives qui sont construites par la pratique de la discipline. Cet ensemble constitue la seconde capacité corporelle.

Tokitsu 2013 4

Le corps du taï-chi est aussi un corps spécifiquement formé par la pratique de la méthode propre à la discipline qui forme la seconde capacité corporelle.

Le corps du samouraï et le corps du jûjutsu

En ce qui concerne le kendô, tout dépend de quelle façon et dans quel but vous vous y exercez. Il y a bien des personnes habiles à la forme du combat de compétition, celle-ci étant réglementée. Vous attaquez sur la tête (men), tandis que l’autre incline sa tête sur le côté. Votre frappe touche la racine de son cou ou son épaule, en même temps, vous recevez un coup sur votre poignet. Votre coup ne compte pas, tandis que le coup sur le poignet compte. Vous avez perdu et l’autre a gagné….

En kendô moderne, l’attaque du tsuki (transpercer) est limitée à la gorge. La surface de la cible est donc restreinte. L’idée initiale de cette limitation est importante, car si vous parvenez à toucher la petite zone de la gorge, cela signifie que vous pouvez aisément toucher d’autres parties plus larges du corps. Cette exigence pour l’attaquant crée chez le défenseur une attitude telle qu’il n’a pas besoin de se préoccuper d’une attaque dite de « transpercer » ni sur le ventre, ni sur la poitrine. Une telle négligence technique est impensable dans un vrai combat.

Tout dépend donc de ce que vous cherchez dans la pratique : vouloir marquer un point dans le cadre des règles de compétitions ou pratiquer en vous positionnant en situation de vrai combat.

Il y a de nombreux points où le kendô moderne s’écarte des valeurs du budô. Néanmoins, je pense que le kendô est une des rares disciplines qui préservent la possibilité de s’approcher, d’approfondir et de développer la valeur des arts martiaux Japonais en voie de diminution.

En kendô, il existe encore quelques maîtres âgés de plus de 80 ans qui sont capables de dominer totalement des jeunes au combat libre du kendô. Les 8ème dan de kendô sont dans cette catégorie.

Dans bien d’autres domaines d’arts martiaux, les grades de haut niveau de 7ème, 8ème ou 9ème dan s’octroient par des votes à bulletins secrets. Dans ce genre de système, les considérations politiques, administratives ainsi que l’ancienneté comptent pour beaucoup dans l’attribution de ces grades. Tandis que les grades de haut niveau du kendô sont attribués à l’issue d’un examen exigeant dans lequel les qualités de capacités en combat comptent avant tout.

Soulignons bien cet aspect, car lors d’un examen rigoureux, il n’y a pas de place pour la tricherie ou la complicité comme lors d’un examen de complaisance, car il faut réellement mériter ces grades.

Il ne s’agit pas seulement de marquer des points en combat, mais de prouver ses qualités décisives de combattant. Donc, un 8ème dan de kendô doit de toute manière être supérieur en combat face à un gradé inférieur. L’exigence du système de grade en kendô en est la garantie. Si cette exigence faillit, le grade de kendô perdra de sa valeur. Heureusement, celle-ci est active, c’est pourquoi les praticiens du kendo respectent les hauts gradés. Les grades ont alors un sens.

Peut-on en dire autant pour d’autres disciplines d’arts martiaux dans lesquelles les grades s’octroient par bulletins secrets ?

Le kendô et le sabre

Nous entendons parfois certains maîtres de kenjutsu (sabre classique) dire : « ceux qui ne peuvent pas se rendre compte du véritable poids et de la nature du sabre ne peuvent pas comprendre l’art du sabre des samouraï. »

Je pense qu’ils ont raison.

Ils pourront développer la critique du kendô moderne :

« Le kendô n’est pas la voie du sabre, mais le shinaï kyôgi : le jeu de combat sportif du shinaï ».

Nous entendons dire aussi :

« A la façon dont on utilise le shinaï, on ne peut pas pourfendre l’adversaire avec un vrai sabre.»

Je pense qu’ils ont aussi raison.

J’ai assisté quelque fois à des essais pour « trancher des bambous avec le sabre » (tameshi giri). Si quelques maîtres de kendô ont réussi à bien les trancher, d’autres maîtres, 6ème ou 7ème dan de kendô, n’y sont pas parvenus, d’où la critique :

« Ceux qui s’exercent sans être capable de manier un sabre ne peuvent pas prétendre pratiquer l’art des samouraï.»

Nous entendons dire aussi :

« La pratique du kendô n’est donc pas réaliste, puisqu’on n’y apprend pas la capacité de manier le vrai sabre. »

Je pense qu’ils ont tort de porter un jugement sur le kendô de cette manière.

Il est vrai que la majorité des kendôka n’a pas l’expérience du maniement d’un vrai sabre. Pourquoi? Parce que cela ne leur est pas nécessaire pour exceller en combat de kendô dans ses règles.

Si on critique le kendô de cette façon, je ne peux pas m’empêcher de poser cette question: « que veut dire « réaliste » ? »

Si la pratique du kendô était destinée à manier un vrai sabre, on pourrait effectivement dire que ce n’est pas réaliste. Or, non seulement la grande majorité des kendôka n’a pas l’expérience du maniement d’un vrai sabre, mais de plus, ne la cherche pas ! Ces kendôka n’auront sans doute jamais l’occasion de manier un vrai sabre durant toute leur carrière en kendô, ce qui ne les empêchera pas d’être d’excellents kendôka.

Ce constat m’incite à me poser des questions.

Dans notre société, le port d’un vrai sabre est interdit. Et, d’ailleurs, très peu de personnes en possèdent un. Tandis que nous pouvons sans infraction nous munir d’un bâton pour l’usage d’une canne. Je me pose cette question : quelle est la situation la plus réaliste ? Celle d’être capable d’utiliser un sabre que nous n’aurons jamais l’occasion de porter, ou bien d’être capable de manier efficacement un bâton ou une canne selon la technique du kendô ?

Je pense que tout dépend de l’objectif de votre pratique.

Contrairement aux critiques que nous avons vues ci-dessus, je pense que le kendô moderne pourrait être très efficace et réaliste, si on en révisait quelques points. Je pense que si nous formions et associons des techniques à mains vides, des coups de poings et de pieds, des projections, des saisies et des clefs, sur la base du kendô, nous pourrions concevoir un art martial très complet.

C’est justement ce que pratiquaient les samouraï.

Différences entre le corps du kendô et le corps du samouraï.

Revenons à notre sujet de réflexion.

L’apprentissage de l’art du sabre pour un samouraï différait sensiblement de celui du kendô moderne. La pratique du sabre pour les samouraïs n’était pas uniquement l’art de manier le sabre avec habileté. Il fallait y associer une force permettant de pourfendre l’adversaire. Cette force provenait du corps entraîné d’une façon spécifique qui est presque ignorée dans la pratique du kendô actuel.

Notons que dans l’école de sabre Jigen-ryû, l’adepte s’exerçait quotidiennement à des frappes contre un poteau planté au sol, « trois mille frappes le matin et huit mille frappes le soir », disait-on. Lorsque j’habitais à la campagne, j’ai essayé cet exercice. A la place d’un poteau, j’ai installé le pneu d’une vieille roue de tracteur que m’avait donnée mon voisin fermier. Dès le premier jour de mon exercice, avant même d’atteindre la cinquantième frappe, j’avais déjà les mains remplies d’ampoules éclatées en sang. Il m’a fallu plusieurs mois avant de parvenir à m’exercer à mille frappes par jour. Rien que « mille ».

Cette expérience m’aura apporté une base sur laquelle je me suis forgé une petite opinion sur ce que pouvait être l’exercice de « frapper avec un bâton. » Je n’ai pas continué davantage. Il me suffisait de comprendre le sens de cet exercice, puisque mon but était ailleurs.

samurai de la Periode Edo

A l’époque Edo (1603-1867), dans les villages attachés à la ville de Kagoshima (Seigneurie de Satsuma au sud du Japon), on trouvait des poteaux destinés à cet exercice dans différents endroits du village. Pour cet exercice, on usait plusieurs bâtons à chaque séance d’entraînement. C’est pour cette raison qu’autour de ces poteaux on pouvait trouver de nombreux bâtons posés au sol pour cet exercice. Tous les passants, même les paysans, pouvaient ainsi s’y exercer.

La force de frappe du sabre de cette école était redoutable. Lors de l’affrontement, le dirigeant de la partie adverse donnait la consigne suivante: « N’essayez pas de parer leur première attaque. Ne croisez surtout pas votre sabre contre le leur. C’est seulement si vous pouvez esquiver la première attaque que vous aurez une chance de gagner. »

Cette anecdote met en cause la valeur d’un discours tel que : « On n’a pas besoin de force en combat de sabre, puisque le sabre est extrêmement tranchant. »

D’autre part, un samouraï devait se comporter en guerrier digne, même lorsqu’il ne pouvait utiliser son sabre, d’où la technique du jûjutsu. Il ne s’agit pas de deux disciplines distinctes, car l’exercice du sabre comportait en soi la technique du corps qui est la base du jûjutsu. En quelque sorte, le jûjutsu est né parallèlement à l’art du sabre et ce dernier est efficace sur la base du jûjutsu.

C’est là que nous pouvons nous poser une question sur le kendô. Un équivalent du jûjutsu ne pourrait-il pas être formé en développant l’exercice du shinaï dans le kendô moderne ? C’est sur ce point que nous devons remarquer la différence entre tenir un shinaï et tenir un sabre. Nous pouvons poser la même question aux praticiens du kenjutsu (sabre classique).

L’art du sabre forgeait le corps du samouraï pour le rendre capable d’assumer ses devoirs de guerriers. Si un kendôka cherche à pratiquer l’art du sabre comme l’art des samouraï, sa pratique ne doit pas être limitée au maniement d’un shinaï. Il lui faut au moins être capable de transposer son acquit en une technique plus générale du corps. Je pense qu’il lui faut avant tout s’interroger de la manière suivante : « Que me restera-t-il si je lâche le shinaï ? » Les samouraï pouvaient pratiquer d’autres disciplines en y transposant leur acquit de sabre. Ils formaient au travers du sabre un corps martial qui est en quelque sorte le corps du samouraî, apte à manier des armes et son corps avec efficacité.

Ce n’est pas parce que les samouraï ont appris minutieusement diverses disciplines, mais l’exercice de sabre comportait en soi la formation d’un corps particulier : le corps du samouraï.

C’est à ce niveau que l’on trouve une différence fondamentale avec le kendô moderne.

Il existe un grand nombre d’écoles de jûjutsu dont les techniques sont variées, car elles sont nées parallèlement aux activités martiales des samouraï de différentes époques.

A l’époque des guerres féodales, la préoccupation des guerriers était de combattre avec des armures lourdes sur les champs de bataille. L’école de jûjutsu née à cette époque a élaboré des techniques particulières. Plutôt que de projeter son adversaire, il suffisait de lui renverser la tête en bas afin qu’il se brise la nuque à cause du poids des armures. Durant la période de paix féodale où le combat se faisait avec des habits ordinaires, une telle technique sera remplacée par une technique de clef ou de projection. Ainsi les techniques changent suivant le mode de vie de différentes époques.

Les écoles classiques de jûjutsu comportent des techniques avec des armes : le sabre, la lance, le bâton, la corde,… ou à mains nues. Toutes les disciplines commencent par la main vide qui est le point de départ pour tout art martial avec des armes.

Le corps spécifique

Nous avons vu que l’art des armes, entre autre l’art du sabre pour les samouraï, leur permettait de former leur corps martial. Celui-ci les rendait capables de déployer « la force martiale » avec laquelle ils pouvaient s’exprimer tant avec une arme (sabre) que sans arme.

Par exemple, la façon et la force subtile avec lesquelles ils pouvaient tenir et manier un sabre leur permettaient de saisir le poignet, le bras, le corps de leur adversaire afin d’exercer une pression ou une torsion pour l’immobiliser ou le projeter. Un samouraï n’était donc pas qu’un simple spécialiste ne sachant manier que son sabre. L’exercice du sabre lui permettait de former la force martiale qui pouvait aussi s’appliquer dans d’autres domaines. Le jûjutsu est donc un complément de l’art du sabre en même temps que son développement touche un principe du corps du samouraï.

C’est pourquoi le samouraï avait une démarche si particulière et difficile à dissimuler. Par exemple, même lorsqu’il se déguisait en citadin en s’habillant, en se coiffant et même en imitant bien le langage de cet ordre, il lui était très difficile de dissimuler cette démarche propre au corps du samouraï dont il était imprégné. C’est ainsi qu’à l’époque Edo (1603-1867), on pouvait discerner, par la seule démarche d’une personne, l’ordre social auquel elle appartenait.

Cela est exprimé par l’expression

bushi-aruki « la démarche du samouraï » : marcher en plaçant ses mains devant les hanches, en déplaçant la hanche et l’épaule conjointement,

hyakushô aruki « démarche du paysan »: marcher en se penchant et en étant prêt à placer ses mains pour porter des charges sur son dos ou son épaule,

shokunin aruki « démarche d’artisan » : marcher allègrement comme sur une charpente en portant des outils de travail,

chônin aruki « démarche de commerçant » : marcher en se penchant en avant à petits pas en s’appuyant sur un tablier.

Avez-vous vu le film « Le Dernier Samouraï »?

Last Samurai

Le thème de ce film se déroule lors de l’époque Seïnan-sensô (Guerre Seïnan) en 1877 où des samouraï de la Seigneurie de Satsuma (aujourd’hui Kagoshima) s’insurgent contre le nouveau gouvernement Japonais. Le gouvernement remporte la victoire en employant la force militaire moderne (occidentale). Le Japon de cette époque investissait son énergie principale pour réaliser deux objectifs : enrichir le pays grâce à l’industrialisation et renforcer les armées.

Ce dernier but était étroitement lié au système d’éducation. Le Japon prévoyait déjà des conflits futurs avec la Chine et la Russie. Grâce à d’énormes efforts nationaux, le Japon remportera la victoire lors de ces deux guerres en 1895 et en 1905. C’était un exploit exceptionnel pour une nation qui venait de sortir du régime féodal. La démarche militaire occidentale devint le modèle dans le système d’éducation scolaire obligatoire.

Désormais tous les Japonais commencèrent à marcher de la même façon, quelle que soit leur provenance : les samouraï, les paysans, les artisans, les commerçants durent apprendre à marcher à la façon européenne. Le système d’éducation physique à l’européenne fut adopté dans le système scolaire.

J’écris ce court résumé pour expliquer comment les différentes façons de marcher si particulières de la population japonaise ont connu l’unification. Ce qui signifie qu’il existait bien des corps spécifiques selon l’ordre social d’une personne et que le corps du samouraï était en soi technique.

Pour terminer ce paragraphe.

J’ai mentionné plus haut l’école de sabre Jigen-ryû. Dans le film « Le Dernier Samouraï », l’acteur Américain Tom Cruise prend des leçons de sabre et reçoit plusieurs coups sur le corps. Cette école ne peut être que Jigen-ryû. Mais dans ce cas, il lui aurait été impossible de recevoir autant de coups de sabre en bois, même pendant l’entraînement, sans être blessé pour ne pas dire mort.

C’était donc bien un film.