Tokitsu 2013 4

Chaînes musculaires dynamiques

Chaînes musculaires dynamiques

Dans l’ouvrage cité précédemment, Me Sagawa dit à plusieurs reprises : « Il ne faut pas placer la force dans les épaules… Ceux qui s’exercent avec la force des épaules n’ont pas d’espoir d’aller plus loin… »

Pour la plupart de ses exercices de renforcement, il utilisait des objets lourds tels que la barre de fer pour la technique de la lance, le bâton lourd, le tsuchi (un poids muni d’un manche)… Il est pourtant impossible de manier ces objets lourds sans contracter les muscles des épaules, ne serait-ce que pour les soulever.

Il dit, « je m’exerce au bâton lourd cent mille fois dans une année. »

J’ai fabriqué moi-même un bâton lourd de 3,5 kilos avec 1,70 mètre de long et des tsuchi de 7 kilos, de 9 kilos et de 11, 50 kilos. Je m’y suis exercé chaque jour durant plusieurs années. J’ai dû constater qu’il est impossible de faire ces exercices en relâchant les muscles des épaules. Que veut-dire alors:

« il ne faut pas placer la force dans les épaules… », point sur lequel semble insister Me Sagawa ?

Avec mon expérience, je dois comprendre : « utiliser le moins possible la force des épaules afin que les efforts soient répartis équitablement dans tout le corps ».

Un jour, un de mes élèves, kinésithérapeute, m’a parlé du concept thérapeutique des chaînes musculaires. Associant ce concept à la méthode du (ritsu-zen) zhanzhuang, son explication m’a provoqué un déclic.

En yi-chuan, avec la méthode du (ritsu-zen) zhanzhuang, on cherche un état du corps comme si tous les muscles du corps formaient un seul bloc. Cela évoque un état du corps vêtu de plusieurs muscles formant une longue chaîne. Il ne s’agit pas du même concept que celui des chaînes musculaires mentionné par le kinésithérapeute. Mais il s’agirait tout de même d’une chaîne. J’ai pensé alors à un autre concept, celui de: chaînes musculaires dynamiques ou une chaîne dynamique des muscles.

Associant ce concept à la méthode du ritsu-zen, je crois comprendre pourquoi Me S. Sagawa avait dû s’exercer à 24 modes différents chaque jour.

Par exemple, si vous faites l’exercice du bâton lourd d’environ 3 kilos, l’exercice continuel d’une centaine de répétitions est difficile au début.

Si cet exercice s’effectuait avec un tsuchi de 9 kilos, peu de personnes parviendraient à faire une dizaine de répétitions. (Si vous avez un doute, il vous suffit d’essayer vous-même. Je ne voudrais surtout pas parler de ce phénomène dans le vide.)

Kenji Tokitsu

Les muscles de vos bras et de vos épaules vont commencer par se fatiguer. Deux ou trois jours après, vous aurez des courbatures et ressentirez de la fatigue. Si vous persévérez durant quelques mois sans manquer un seul jour, vous passerez par différentes phases. Car vant de pouvoir stabiliser ces exercices, vous devrez passer par plusieurs étapes. Vous parviendrez ainsi, peu à peu, à répartir vos efforts. En diminuant vos efforts dans les épaules, vous pourrez ressentir plus vivement des activités musculaires plus diffuses, notamment celles du dos, puis votre attention ira jusqu’à vos cuisses et vos mollets.

Vous constaterez alors que certains muscles des jambes participent aussi aux efforts des membres supérieurs. Vous pourrez ainsi comprendre que l’effort pourrait être réparti sur les plus grandes parties du corps, et que vous pourriez parvenir effectivement à le faire sciemment. Cela n’est possible que si vous réussissez à enlever l’excès de tension dans les épaules.

J’ai compris que les épaules sont importantes, très importantes même, mais on a tendance à y développer une certaine obstruction des chaînes musculaires dynamiques. En vous exerçant tout en minimisant vos efforts dans les épaules, vous pourriez faire fonctionner vos muscles du dos comme si vous répartissiez vos efforts. Au bout de quelques mois, vous pourrez commencer à ressentir que les muscles du bras se prolongent jusque dans le dos.

C’est ce que j’ai appris de ma propre expérience personnelle. Vous pourriez chercher aussi selon votre façon.

De ce fait, je pense avoir compris la raison pour laquelle Me Sagawa s’est exercé avec 24 matières. C’est comme s’il avait formé de nombreuses chaînes musculaires dynamiques dans son corps en les ayant renforcées quotidiennement. La variation des exercices correspondrait aux différences existant entre les chaînes. On peut activer les mêmes chaînes selon des angles d’exercices différents… d’où la nécessité de diversité en matière d’exercice.

J’ai fait un rapprochement de sa méthode avec celle du yi-chuan selon laquelle vous vous exercez pour cultiver et développer la force martiale sans utiliser d’objet. Vous vous appuyez sur les différents modèles du yi (intention) qui font activer les différentes chaînes des muscles selon des angles variés.

Par exemple, si vous vous imaginez porter un gros bloc de pierre et que vous réussissiez à créer cette situation, vous parviendrez à activer la série des muscles correspondants. Si vous imaginez un changement de position dans votre façon de porter la pierre, la tension des muscles de votre corps se modifiera en réponse à ce changement. Il ne s’agit pas simplement d’imaginer, mais de former des tensions effectives correspondant à la situation imaginée. Vous pourrez de cette façon activer concrètement les muscles de votre corps. Ainsi, vous pouvez bénéficier des réactions des tensions musculaires produites par le dynamisme du yi : intention.

En tous les cas, pour développer la force musculaire, nous avons besoin de charge. La manière la plus directe et la plus facile est l’utilisation des charges matérielles : les poids ; en yi chuan, on utilise des charges créées par le yi (intention) : charges formées par notre activité mentale imagée.

En somme, pour renforcer la force dynamique, il faut développer les activités musculaires, mais la logique de cette activité n’est pas unique. Si vous pouvez la développer en utilisant des poids ou des machines, vous pouvez aussi la développer en activant le yi (intention), bien que ce dernier soit peu utilisé.

De ce fait, sans utiliser un objet, la méthode du yi-chuan vise à former le corps dont l’ensemble paraît s’être vêtu d’un seul bloc musculaire. Cette situation me fait penser à l’état le plus développé des chaînes musculaires dynamiques.

Hàn Xing-qiao écrit dans son ouvrage « Yi-chuan xué » (Ed. Skijournal, Tokyo 2007),

« Dans la pratique du yi-chuan, il faut s’exercer avec des milliers de différents modèles d’intentions (yi) en les variant suivant le temps. »

Les milliers de différents modèles d’intentions dont parle Hàn Xing-qiao constituent justement les charges avec lesquelles vous pouvez vous exercer.

Ce n’est pas le domaine d’une simple théorie avec laquelle on pourrait jouer sur la logique des mots. C’est seulement en s’y exerçant qu’on pourra se rendre compte de l’importance de ces exercices. Dans son ouvrage, Hàn Xing-qiao emploie une expression ti-rèn qui signifie reconnaître ou comprendre par le corps. J’apprécie beaucoup cette expression.

Selon Me S. Sagawa :

« Sans pratiquer le renforcement du corps, vous ne pourrez jamais comprendre ce qu’est la technique… »

En lisant un autre ouvrage écrit sur Me Sagawa, voici un passage qui m’a frappé pour me stimuler dans mes exercices.

Un des ses élèves devant quitter le Japon durant une année lui demande un conseil sur l’exercice à faire quotidiennement dans le pays où il doit se rendre. Le maître lui dit de faire mille shiko chaque jour (exercice proche de celui du sumô, avec la flexion des jambes). L’élève répond : « Mille ! C’est trop dur ! » Le maître lui dit, « Que dis-tu ! Je serais capable de mourir tout en continuant à m’y exercer… »

J’ai été très encouragé par ces paroles et me suis mis dès lors à l’exercice du shiko que je pratique depuis une douzaine d’années. J’ai élaboré ainsi ma façon personnelle pour des techniques de percussion. (Voir bear paws…)

Puisque cette chronique s’adresse principalement à mes élèves, je m’autoriserais à m’exprimer de façon quelque peu familière et personnelle.

Aujourd’hui le domaine des arts martiaux se vend comme une marchandise, d’où la communication publicitaire. Cela donne l’impression qu’il suffit de s’inscrire dans un club pour apprendre à les pratiquer. Mais qu’apprenez-vous réellement ? Que pratiquez-vous ? Pour avancer dans une discipline digne d’un art, il faut avant tout la qualité de compréhension et de la réalisation de cette qualité dans la technique. Il ne suffit pas de s’exercer simplement en remuant le corps. Maître Sagawa dit:

« L’essentiel de l’art martial est si difficile à atteindre que même une personne de qualité exceptionnelle n’est pas certaine d’y parvenir. Même si vous y investissiez toute votre vie, il n’y a aucune assurance de pouvoir réussir. Ce n’est en aucun cas l’affaire d’un médiocre… »

En étudiant l’histoire des arts martiaux, on doit comprendre que l’essentiel ne se communiquait ni ouvertement, ni massivement comme nous avons tendance à le faire aujourd’hui. Il existe de nombreux obstacles ou de pièges qui empêchent de vous rapprocher de l’essentiel.

Quels sont-ils ?

On en trouve souvent lors de la transmission. Un piège ne fonctionne que s’il contient une part de vérité. Personne ne tomberait dans un piège consciemment.

Un piège peut être tendu intentionnellement, ou il peut se former par un manque de compréhension et d’ignorance de notre part. Par exemple, il y a un enseignement en yi-chuan:

« Il faut utiliser le yi (intention) sans utiliser la force musculaire. »

Prise de manière isolée, cette phrase est souvent comprise comme la suprématie du yi (intention) sur la force physique. On a alors tendance à penser qu’il suffit de travailler l’esprit (yi=intention) sans avoir besoin de travailler la force physique. En s’exerçant de cette façon, certains tomberont dans le piège qu’ils auront formé eux-mêmes.

Car l’enseignement en art martial doit s’étaler dans le temps au cours duquel la personne évolue de l’état de débutant à celui de l’expert… Donc, cet enseignement évolue pour ceux qui ont dépassé cette phase initiale, à savoir :

« Il faut parvenir à activer tous les muscles du corps en se guidant grâce à l’intention. »

La première phrase s’adresse aux débutants pour qu’ils puissent apprendre l’importance de l’intention (yi) afin qu’ils parviennent à activer leur corps par leur intention. Il faut qu’ils puissent réussir plus tard à activer intensément et globalement leur corps par leur intention (yi). Cette situation est exprimée par une phrase :

« Le yi (intention) est le Général des forces, les forces sont les Soldats de l’Intention. »

Si nous ne percevons pas cette vision progressive, nous risquons de tomber tout seul dans notre propre piège.

Cependant, l’enseignement donné par la première phrase peut être appliqué de manière efficace sur une personne malade qui est en train de se faire soigner médicalement. Cette pratique s’avère en effet très efficace. Si grâce à cette méthode, une personne qui, à la base, étant malade ou faible peut arriver à se mettre au même niveau qu’un pratiquant débutant en art martial, on pourrait dire que la pratique est efficace.

Mais, il ne s’agit pas de confondre ces deux manières différentes de comprendre cette efficacité.

Il y a aussi des secrets qui dissimulent l’essentiel de manière intentionnelle..

Maître Sagawa a dit ouvertement:

« Je n’enseigne pas le secret d’Aïki. Car c’est grâce à ce secret technique que je peux dominer n’importe qui. Pour quelle raison le divulguerai-je ?»

De son vivant, il n’a jamais donné l’autorisation de se faire filmer. Il a dit:

« Si quelqu’un de très intelligent me voyait dans le film, il y aurait un risque qu’il comprenne le secret technique… »

Il est décédé sans laisser filmer ses techniques. Je trouve cela dommage…

Il dit par ailleurs:

« Une fois que tu montres une technique, tu dois considérer que tu l’as enseignée. »

Pour des raisons similaires, à l’époque des samouraïs, les fenêtres des dôjô étaient volontairement placées en hauteur pour que les passants de la rue ne puissent pas voir ce qui se passait à l’intérieur. A cette époque, le fait de se laisser regarder équivalait à donner l’enseignement. Ce qui est très différent de nos jours où l’on a tendance à penser que regarder sans pratiquer devrait être gratuit. On est habitué à regarder librement des entraînements dans un gymnase, probablement parce qu’il n’y a pas grand-chose à apprendre rien qu’en regardant. Cependant, il faut comprendre que l’art martial a été pratiqué et transmis de cette manière.

Si on s’entraînait à l’abri des regards des autres ou pendant la nuit, ce n’était pas à cause d’une simple pudeur…

Il existe des écrits pour les transmissions techniques des écoles, mais le rôle de leur écriture était différent de celui de notre époque. Ces écrits ont été souvent codés, car ils cherchaient à communiquer les contenus essentiels à un proche, tout en essayant de les dissimuler aux autres. Ils étaient parfois rédigés avec des termes incompréhensibles si l’on n’en recevait pas aussi les explications orales. Sans avoir la base de la compréhension pratique, même un homme très instruit de nos jours en littérature Japonaise ne pourrait les comprendre tous.

Quand j’ai traduit le texte de Miyamoto Musashi, j’ai rencontré ce genre de problème, mais le texte de Musashi était relativement clair, car je considère qu’il écrivait sans intention de dissimilation. Lorsque, par la suite, j’ai tenté de traduire le texte de Yagyu Munenori, contemporain de Musashi, je me suis senti obligé de suspendre ce travail car il y avait trop d’expressions et de mots importants qui débordaient du registre du dictionnaire. Sans rassembler les transmissions orales éparpillées, il aurait été impossible de le comprendre, et à fortiori de le traduire de manière compréhensible. Ce texte a été écrit pour que personne d’autre que celles qui ont été choisies ne puisse le comprendre.

De cette façon, en arts martiaux la transmission est faite en la dissimulant scrupuleusement du regard des autres qui sont tous considérés comme des ennemis potentiels. Il fallait communiquer l’essentiel tout en brouillant les pistes de recherche. Tel était le rôle de l’écriture en art martial.

Cette mise en garde me semble nécessaire si vous cherchez à vous rapprocher d’une vérité technique qui vous parviendrait en traversant l’histoire.