Le capital force

Le capital force

« Aussi longtemps qu’on ne sait pas déclencher la mobilité de ces zones, la force technique ne peut pas dépasser la limite ordinaire, alors que l’art martial vise à dépasser ce niveau ordinaire. »

Telle était la dernière phrase de mon article précédent. Je vais maintenant la développer.

Le capital force

La raison et la logique de cette phrase sont simples. La force musculaire est en quelque sorte le capital pour le dynamisme physique. Donc, pour augmenter la force, il faut augmenter ce capital. Celui-ci se forme par l’augmentation du degré de mobilisation des fibres musculaires qui est commandée par le système nerveux.

Il est bien connu que le degré maximal d’une contraction musculaire ordinaire n’est pas à son niveau maximum absolu. Les capacités de contraction musculaire varient suivant l’état de conscience de la personne.

Une expression populaire japonaise « la force folle d’une femme lors de l’incendie » montre le rapport entre le degré de force déployée et l’état de conscience d’une personne.

Au Japon dans la région de Tokyo, autrefois appelée Edo, les hivers étaient froids et secs car le vent sec descendant de la montagne soufflait fort. Les maisons étaient bâties en bois. Les conditions étaient donc propices aux déclenchements des incendies. Et de fait, jusqu’au 19ème siècle, les incendies étaient fréquents. Il arrivait parfois qu’une femme responsable de la maisonnée déploie une « force folle » lorsque qu’elle se trouvait dans l’état de crise que provoque un incendie, et qu’elle doive seule sauver les meubles lourds (et précieux) de la famille.

Une fois l’incendie terminé et la femme revenue à son état de conscience normal, elle était bien incapable de transporter les meubles qu’elle avait pourtant réussi à déplacer elle-même et sans aide pendant la crise. Tel est le sens de cette expression que l’on utilise parfois dans les arts martiaux japonais pour insister sur l’importance de l’état d’esprit dans lequel on doit se trouver pour concentrer la force dans la technique.

Tenant compte de cet exemple, nous pouvons concevoir deux voies pour augmenter la force musculaire.

1- L’une concerne l’augmentation de la masse musculaire pour déployer une plus grande force. Nous pouvons nous exercer dans une salle de sports avec divers poids et appareils différents pour obtenir un tel résultat.

2- L’autre concerne l’augmentation de la qualité et de l’intensité de la commande cérébrale sur les muscles sans chercher à faire grossir les masses musculaires, tout comme le modèle de «la force folle d’une femme lors de l’incendie ». La méthode du yi-chuan a une certaine affinité avec cette seconde voie.

Si la première vise à augmenter le capital dynamique par une augmentation du volume musculaire, la seconde vise à l’augmentation de la qualité de la fonction musculaire en améliorant le système de commande.

Exemple du yi-chuan

Dans un ouvrage collectif Le Yi-chuan des Hàn, Ed. skijournal, Tokyo 2007, on trouve des articles et des entretiens d’une douzaine de personnes sur le yi-chuan. L’école Hàn est née avec Hàn Xingqiao (1909-2004) qui fut le disciple, et plus tard, le fils adoptif de Wang Xhiangzhai. Il a publié la même année un ouvrage Yi chuan xué (étude du yi-chuan) Ed. skijournal, Tokyo 2007.

Je vais extrapoler quelques idées que je tire de ces ouvrages. Commençons par une citation :

« La méthode habituelle de l’acquisition et du développement de la force applique le modèle du travail dans la production. On s’y exerce en répétant des séries de mouvements à l’aide de certaines charges. La force acquise par cette méthode ne peut être que partielle, et nous la qualifions de force trouble. Tandis qu’en art martial, on doit chercher la force qui se déploie en intégrant un grand ensemble de muscles, ce qu’on cherche en yi-chuan avec l’exercice immobile du zhanzhuang.»

Pour mieux comprendre l’idée qui traverse de part en part ces deux ouvrages, j’ajouterais ci-dessous quelques commentaires et explications. Il ne s’agit pas d’un résumé, mais de ma libre interprétation générée par ma propre compréhension.

Le modèle des travaux utilitaires

Premièrement, l’exercice musculaire habituel reprend le modèle des travaux utilitaires qui impliquent naturellement des mouvements. La force acquise et développée par ce modèle sera qualifiée de trouble. J’espère que ce concept deviendra plus clair en allant plus loin dans mon raisonnement.

La méthode du yi-chuan se base sur un concept de force particulier.

Selon celui-ci : « Pour acquérir la force, le mouvement lent est supérieur au mouvement rapide. L’immobilité est supérieure à la lenteur, puisqu’elle comporte l’essentiel de la force et de la vitesse. »

Pour cette dernière phrase, il ne s’agit évidemment pas d’une simple immobilité, mais de celle du zhanzhuang (ritsu-zen). Néanmoins, ce concept pourrait sembler paradoxal pour beaucoup de personnes. Mais il deviendra également plus limpide un peu plus loin.

Pourquoi la force acquise sur le modèle des travaux manuels ou physiques est considérée comme « trouble » ?

Voici mon interprétation.

Les travaux utilitaires doivent être concrets et précis afin de pouvoir atteindre un rendement recherché. L’activité physique des travaux est alors obligatoirement partielle, puisque l’effort physique doit répondre au but précis de ce que l’on cherche à produire. La précision implique une limitation. L’effort est limité et précis, donc il est utile. Si l’effort portait sur diverses directions en même temps, il en résulterait une dispersion par rapport au but recherché. Il ne serait alors plus productif.

Il suffit d’observer n’importe quel travail manuel dans une usine. Il est précis et répétitif. Même s’il est fatigant, il ne s’agit pas de l’exercice global du corps.

Dans les travaux utilitaires, quels qu’ils soient, les étapes doivent être conçues par une réflexion préalable : utilisation des machines, procédures de manipulations… L’homme, contrairement à l’animal, fait intervenir le néo-cortex lorsqu’il fait un exercice physique.

Un singe parvient mieux que n’importe quel être humain à faire des mouvements à l’aide d’une barre. Mais il les fait de manière différente au point de vue de l’activation des muscles par rapport aux systèmes de commande. Pour pouvoir réaliser une performance dans n’importe quel exercice fait sur une barre, un humain doit réfléchir, apprendre, et s’exercer afin de construire ses propres facultés avec progression. Tandis que pour les singes, ces capacités semblent innées.

De la force trouble à la force d’intégration

Les exercices physiques des êtres humains sont réfléchis par avance, mais, une fois ces derniers intégrés et stabilisés, nous pouvons les reproduire sans plus y penser. Nous pouvons alors lire en marchant, conduire en apprenant une langue étrangère, faire du jogging en écoutant de la musique, faire des haltères en pensant à autre chose…, tout comme nous répétons souvent les travaux manuels de manière mécanique.

Dans les textes de l’un des deux ouvrages que nous sommes en train d’examiner, il ressort que la force acquise de manière habituelle est qualifiée de trouble, parce qu’elle est obligatoirement partielle. Je répète : la force partielle est considérée ici comme force trouble. Comme nous venons de le voir, lorsque les efforts sont attachés à un objectif précis, la force est partielle, parce qu’elle est limitée par le but. Elle est considérée comme étant trouble.

En effet, pour qu’un travail soit productif, il faut que les domaines où s’exercent les efforts soient précis, donc limités. D’où la distinction entre la force utilitaire et la force martiale qui veut être totale en mobilisant tous les muscles du corps. C’est ce que l’on cherche dans la méthode du yi-chuan au travers de l’exercice du zhanzhuang (ritsu-zen) : l’intégration globale du corps.

Pourquoi la cherche-t-on en art martial ?

Voici une considération simple.

Pour que le coup de poing soit efficace, il faut vitesse et force. Pour l’exécuter avec vitesse, il faut activer les muscles agonistes qui engendrent le mouvement, engageant ainsi le coude à se déplier, tandis que ceux qui pourraient s’opposer à ce mouvement et le faire plier, c’est à dire les muscles antagonistes, doivent être en position de relâchement.

Si les uns font avancer le poing, les autres vont le freiner. Pour que le poing obtienne la vitesse optimale (élément essentiel du coup de poing), il faut que les muscles antagonistes soient relâchés.

Ce raisonnement est logique et paraît sans doute juste. Mais en art martial, il n’en est pas nécessairement ainsi. D’après le texte que nous sommes en train d’examiner actuellement, c’est faux.

Pourquoi ?

Voici, mon raisonnement.

Ceux qui ont pratiqué un tant soit peu le combat de percussion ont pu faire les expériences suivantes. Certains combattants lancent des coups de poing rapides, mais ceux-ci sont légers et faciles à intercepter et de plus, leurs impacts ne sont pas très importants. D’autres, en revanche, ne sont pas si rapides, mais ils sont difficiles à parer parce qu’ils sont lourds et que le coup est pénétrant.

Pourquoi ?

Le raisonnement qui va suivre nécessitera un minimum de réflexion basée sur l’expérience.

Rappelons l’enseignement du yi-chuan:

« Quels que soient les mouvements, il faut que tout le corps s’engage. ».

« Il faut que le corps devienne de telle sorte que tous les muscles puissent former un seul et même bloc… »

2014 Tokitsu Vico Corse

A la posture de « embrasser l’arbre » du zhanzhuang (ritsu-zen) qui vise à l’intégration globale du corps, si quelqu’un exerce une pression sur votre bras dans différentes directions et de différentes façons (comme appuyer, lever, tirer, pousser…), et sans vous prévenir, que se passe-t-il ? Si vous avez progressé dans l’intégration globale du corps, vous résisterez plus ou moins contre ces pressions sans efforts particuliers : vous êtes résistant contre la force venant de toutes les directions. Sinon, à chaque pression, soit vos bras se déplaceront, soit votre corps s’ébranlera.

Il en est de même de la consistance du coup de poing. Si l’un arrive très vite, mais est léger, l’autre est apparemment lent, mais difficile à parer tel le piston d’un appareil lourd qui pénètre profondément.

Hàn Xingqiao dit dans son ouvrage :

« Votre corps et votre poing doivent avancer tel un gros bateau heurtant une petite barque. Il avancera comme s’il n’y avait aucun obstacle…»

Pour le moment, je me limiterais à cela.